Voyage au bout de la mélancolie et du démoniaque selon Sarah Chiche

par |
Nous avions déjà parlé sur Discordance du premier roman de Sarah Chiche qui décortiquait dans une langue de colère l'affreux noeud de serpents des liens du sang dont parlait Paul Eluard dans son poème sur Violette Nozières.

Image de Sarah Chiche La romancière qui est également étudiante en psychologie et psychopathologie aborde avec L’emprise — son deuxième roman — la figure du psychothérapeute malfaisant qui profite de la vulnérabilité d’une patiente en phase de deuil pour lui soutirer toute sa fortune, et introduire la suspicion d’une possession démoniaque qui expliquerait son désespoir persistant. Délaissant la forme de l’essai ou du témoignage, Sarah Chiche préfère traiter le rapport quasi-sectaire qui lie Victor Grandier — le thérapeute — à l’héroïne sous la forme romanesque, lui donnant ainsi un aspect par moments quasi-irréel, avec ses longues séances parcourues de violon, d’injonctions péremptoires et d’isolement progressif d’une héroïne qui se met à douter de tout ce qui l’entoure sauf du pouvoir de Victor Grandier, jusqu’à un final d’une ironie amère et brutale. Nous avons eu envie d’en savoir plus sur ce texte pas toujours simple à appréhender, mais fascinant de perversité.

Bien que l’héroïne de L’emprise soit une femme sans nom, il est difficile de ne pas voir en elle l’Hannah Epstein-Barr de L’inachevée, votre premier roman. Tout comme elle, elle est récemment divorcée, quasi-orpheline, aux prises avec une famille un peu folle et surtout héritière d’une énorme fortune… Acceptez-vous la filiation entre ces deux romans ?

Je ne revendique rien. Mais j’accepte évidemment que le lecteur puisse projeter ce qu’il souhaite sur ce que j’écris. Lire ces deux romans comme on regarderait un diptyque et en faire surgir une troisième histoire possible ? Pourquoi pas… Même si pour moi, la narratrice de L’inachevée et l’héroïne de L’emprise sont deux personnages très différents. Par exemple, Epstein-Barr est le nom du virus responsable de la mononucléose et de certains cancers, ce qui renvoie à la question de la toxicité du nom. Dans L’emprise, l’absence de nom relève d’une autre logique : à part Victor Grandier, le thérapeute diabolique du roman, aucun autre personnage n’a de nom car ce sont tous des objets interchangeables entre ses mains. La narratrice de L’inachevée est prise dans des coordonnées hystériques victimaires, dans une vitalité très pulsionnelle, la question du sexuel est omniprésente dans le roman que ce soit dans l’exhibition de la sexualité de la mère ou dans la crudité de certaines scènes. A contrario, le personnage féminin de L’emprise est guidé par un paradigme mélancolique : raison pour laquelle elle se dépouille de ses vêtements et de sa pudeur, s’étiole dans la réclusion la plus totale et se laisse vider de son compte en banque puis de son moi sans y opposer la moindre résistance. Ici, ce n’est pas le sexuel qui est en jeu, mais la question même de l’existence du sujet.

Vous êtes étudiante en psychologie et psychopathologie, deux sciences qui cherchent à soigner ce qu’on ne peut guérir. Pourtant dans L’emprise, vous prenez le risque de présenter le thérapeute comme une figure menaçante et à fuir, sous peine d’y laisser la vie. Pourquoi avoir choisi cet angle romanesque pour parler de la possibilité de tomber sur un escroc ?

Ce texte vient s’inscrire dans une réflexion que je mène depuis plusieurs années sur la structure mélancolique – je ne parle pas de la mélancolie des poètes, mais bien d’une structure psychopathologique. Pour le coup, j’envisage L’emprise comme un diptyque avec le mémoire que j’ai soutenu cette année sur la mélancolie et le démoniaque. Par ailleurs, au moment même où vient d’être publié au journal officiel le décret d’application réglementant la profession de psychothérapeute, j’avais envie d’aborder la question des dérives sectaires de certains types de psychothérapies alternatives par un autre biais que celui de l’essai.

Quel est le mécanisme qui pousse la narratrice à faire preuve de tant de confiance et d’abandon face à Victor Grandier, alors même que dès le départ il lui demande des choses aberrantes (se dénuder pendant les séances, ne parler à personne, avoir un régime particulier, débourser près de 30 000€ en trois semaines, etc.) ? Le lecteur se dit légitimement que tout être normalement constitué fuirait aussitôt…

En effet, cela semble aberrant. Et pourtant, quand on écoute ou lit les témoignages de victimes d’emprise sectaires ou de pervers, leurs récits sont tout aussi édifiants. Comment des individus a priori sensés peuvent-ils se laisser embobiner de la sorte ? Il y a toute une littérature qui va du neurologue Hippolyte Bernheim au XIXe siècle au Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens de Joule et Beauvois, en passant par les expériences de Milgram ou l’effet Lucifer de Zimbardo qui décrit très bien comment fonctionne la soumission volontaire à l’autorité et comment un individu a priori sain d’esprit va en venir à se soumettre librement à un autre. Dès que l’on détient une certaine autorité (religieuse, médiatique, juridique, etc.) ou qu’on est placé par une personne ou par un groupe de personnes dans la position d’un sujet supposé savoir, il est redoutablement facile de suggestionner des individus. A fortiori tous ceux qui croient qu’ils sont trop « malins pour se faire avoir » et que « ça n’arrive qu’aux autres ».

Délibérément, vous faites de Victor Grandier non pas un personnage complètement charismatique, mais plutôt un être à la fois apaisant et repoussant. Comme si ce personnage avait besoin d’être laid pour atténuer l’effet de magnétisme qu’il exerce sur ses patients ou a contrario expliquer que l’emprise si progressive…

Certains lecteurs sont gênés que Victor Grandier soit si repoussant. Comment, disent-ils, une jeune femme peut-elle se laisser avoir par un être si laid ? Sans doute cela freine-t-il le mécanisme d’identification possible : qu’elle se fasse avoir par un bel homme, passe encore… Mais par un personnage si affreux ? Cela vient toucher chez certains un insupportable qui n’est pas pour me déplaire. J’aime bien pousser le lecteur dans ses derniers retranchements. Mais il y a une autre lecture possible : on peut se demander s’il est vraiment si laid que ça ou si ce n’est pas elle qui l’hallucine comme un vieillard majestueux, puis comme un ogre, puis comme le diable en personne. Rien n’est à proprement parlé contenu dans l’objet regardé, mais tout est fonction de celui qui regarde. Au fur et à mesure du roman, le corps du personnage féminin prisonnier de cette emprise devient illogique. Les images qui dansent sous sa peau lui sautent aux yeux. Elle finit par avoir de véritables hallucinations. Par exemple, au milieu du roman, Victor Grandier lui apparaît soudain comme l’incarnation d’un tableau de Francis Bacon.

Si vous me permettez cette parabole, Victor Grandier est à la fois un poison et un antidote à la douleur, comme la toxicomanie où ce qui nous fait du mal nous fait tant de bien. D’ailleurs même quand la narratrice se sent heureuse après la cure, il semble que ça soit un bonheur factice qui la pousse à revenir vers le thérapeute…

Image de L'emprise de Sarah Chiche Votre parallèle à la toxicomanie est intéressant : progressivement elle n’obéit plus qu’aux injonctions du thérapeute, elle a besoin d’entendre sa voix comme un héroïnomane a besoin de se faire son fix sous peine d’être en manque. Il n’est d’ailleurs pas anodin que d’anciens toxicomanes tombent dans des sectes, en remplaçant une addiction par une autre. Manière de dire qu’on ne se débarrasse pas de l’objet si facilement que ça. Par ailleurs, dans L’emprise, la question du deuil est omniprésente. Plus encore qu’un bonheur factice, ce qu’elle expérimente après les trois premières semaines de cure n’est donc rien de moins qu’un état d’élation hypomaniaque qu’on constate chez certains individus suite au décès d’un proche. N’avez-vous jamais remarqué comme curieusement certaines personnes se sentent paradoxalement libérées et presque joyeuses après la mort d’un être cher ? C’est que l’être le plus aimé est parfois le plus haï… En perdant sa grand-mère, qui avait une signification symbolique précise, le personnage de L’emprise se retrouve soudain désamarré, son langage se débobine tout comme le cadre de ce qui lui tenait lieu de fantasme se disloque. Les bords de son monde fondent. Bientôt, elle se retrouve plongée dans un magma au bord de l’espace et du temps. Cette confrontation à l’informe est facilitée par la thérapie diabolique de Victor Grandier qui la prive de sommeil, la fait jeûner, la suggestionne, au point même d’induire en elle de faux souvenirs.

Pourquoi l’intervention du démoniaque et des exorcismes vous ont-elles paru nécessaires à insérer dans le processus de domination de Victor Grandier sur sa patiente à une époque où les références au diable semblent moins présentes et surtout moins effrayantes ? Un traumatisme dû au film L’exorciste ?

Du tout, j’aime beaucoup L’exorciste. En ayant recours au démoniaque, je fais allusion à des faits extrêmement précis et bien réels. Dans les années 1980 et 1990, il y a eu une vague aux États-Unis où, par milliers, des patients sous hypnose ou suggestion se sont mis à raconter qu’ils avaient, dans leur enfance, assisté ou participé sous la contrainte à des messes noires. Des gens extrêmement différents rapportaient exactement la même histoire. Au point qu’on a cru que c’était vrai, comme si ces histoires étaient tellement énormes que les gens ne pouvaient pas les inventer. Ce qui est très intéressant sur le plan littéraire. Ce qui est particulièrement frappant dans les témoignages de gens victimes de ce genre de psychothérapies abusives et de ce que l’on appelle les faux souvenirs induits, c’est qu’on retrouve chez des individus qui n’ont aucune idée de la légende rituelle du meurtre des nourrissons pendant les messes noires les mêmes récits, les mêmes phénomènes de possession et de transe observables dans l’hystérie démoniaque du XVIIe siècle. Un peu comme les contes pour enfants traversent les cultures et les époques. Nous vivons une époque sans mythe. Or dans L’emprise, on voit comment certains mythes explosent et, sous l’impulsion d’une manipulation mentale, se transforment en imaginaire monstrueux. Victor Grandier appuie sur les leviers des peurs archaïques que chacun d’entre nous porte en lui et joue le jeu en artiste de la manipulation. Car il y a des artistes de cette posture inouïe. On appelle aussi ça des monstres. Ainsi donc, on peut considérer que le pervers est le dernier tronçon laïc du diable.

La musique traverse tout votre roman, se matérialisant sous la forme d’un violon dont joue la femme de Victor Grandier de manière quasi-obsessionnelle dans la pièce qui jouxte celle où le thérapeute traite ses patients. Il est difficile de résister à l’analogie avec La jeune fille et la mort (un quatuor à cordes de Schubert) qui a servi de support à une pièce et ensuite un film où les mécanismes domination/soumission, torture/syndrome de Stockholm sont très forts. Y avez-vous pensé en écrivant L’emprise ?

C’est drôle, je n’y ai pas du tout pensé, car, si je connais le quatuor à cordes de Schubert, c’est à une autre jeune fille et la mort que j’ai pensé en écrivant L’emprise (j’ai regardé beaucoup de tableaux en écrivant ce livre) : celle du peintre Hans Baldung Grien. Je n’ai pas vu la pièce et le film que vous mentionnez, mais je vais combler cette lacune de ce pas. En revanche, il est vrai que j’ai beaucoup écouté de violon pour écrire ce roman – Les trilles du diable de Tartini en particulier- et beaucoup de musique classique, notamment Les passions de Bach.

Après avoir écrit deux romans très intimes et psychologiques, avez-vous envie de tenter un autre registre d’écriture ?

Oh que oui. J’ai envie d’autre chose, quitte à me confronter à plus de difficultés. Mon troisième roman sera très différent. Il s’agira d’une histoire qui aura lieu entre la France et l’Afrique, des années 1945 au début des années 1970, avec un certain nombre de personnages. Mais il est bien trop prématuré pour en parler. Cela me prendra du temps. Et il me faudra sans doute trouver un nouvel éditeur : j’ai le sentiment de ne pas avoir été comprise par les gens de Grasset dans mon projet littéraire sur L’emprise, hormis par mon attachée de presse et par mon éditrice, Martine Boutang, une personne de grande qualité qui, elle, s’intéresse vraiment à la langue, à l’univers et à la sensibilité des auteurs qu’elle défend. En revanche, quand on vous dit « X qui a raconté son viol, on lui en a vendu 50 000 exemplaires » alors que vous demandez un avis littéraire sur votre texte afin de pouvoir en tirer le meilleur, vous n’avez qu’une envie : rétorquer que vous n’êtes pas un pack de lessive et aller voir ailleurs. Et puis, j’ai une affection particulière pour les personnages dévastés, je m’intéresse aux gens et à l’âme humaine dans toute son acception, y compris dans sa plus grande noirceur. N’en déplaise à certaines personnes du comité de lecture de chez Grasset qui souhaitaient que j’écrive une fin heureuse à L’emprise où le méchant serait châtié, je ne suis pas douée pour la littérature dégoulinante de bons sentiments, pleine de crocodiles aux yeux jaunes.

Partager !

En savoir +

L’emprise, Sarah Chiche, Editions Grasset, 2010, 192 pages

A propos de l'auteur

Image de : Née en 1981, Chloé Saffy vit à Toulouse. Sur le net, elle est l'auteur du blog My Way Or The HighWay et a collaboré au e-magazine d'opinion Ring. Adore, son premier roman a été publié en 2009 aux Editions Léo Scheer. On peut également la retrouver sur son site : http://www.ohmydahlia.com [Crédit photo: Kelly B.]

Aucun commentaire

Abonnez vous au Flus RSS des commentaires

Comments are closed.