Sin City – Abandonne tout espoir, toi qui rentre ici

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A L'occasion de la sortie dans nos librairies de Frank Miller, urbaine tragédie de Jean-Marc Lainé , Discordance vous propose également de décrypté l'œuvre du grand bédéiste américain au travers de son illustre série noire et de son adaptation cinématographique : l'enivrante et impitoyable Sin City.

« On ne juge pas d’une ville par ses égouts et d’une maison par ses latrines »  Chamfort, Maximes et pensées.

Image de The Dark Knight returns En 1991, fort du succès de l’imposant Batman: The Dark Knight return [1], Frank Miller, scénariste et dessinateur de comics, nous livre le premier numéro d’une série de sept romans graphiques qui formeront l’ensemble Sin City. Ambiance poissarde, noir et blanc stylisé, nuance de gris inexistante, personnages forts et violence extrême suffisent à définir sur le plan graphique l’œuvre de Miller. Bien qu’au premier abord on pourrait penser qu’en dehors de l’esthétique « m’as-tu vu » de Miller on est encore et toujours dans ce registre américain du super héro, super sauveur du monde et super immortel (à l’image de Dwight McCarthy qui dans le tome deux A dame to kill for se retrouve défénestré, percuté par une voiture, blessé par balle et littéralement défiguré mais…vivant), il est important de noter que l’auteur, comme le suggère le titre, place au centre de son récit la ville dans laquelle vont s’enchaîner les différentes histoires lui conférant ainsi un statut de protagoniste. A l’inverse de toute ces séries classiques que sont les Batman, Superman et autre portant le nom de leur héros et utilisant les diverses Métropolis et Gotham comme décor, la série Sin City prend le parti pris de nous raconter l’histoire d’un personnage différent à chaque numéro[2] mais en conservant toujours la même toile de fond. Comme les justiciers de l’âge d’or où chaque aventure en révélait un peu plus sur leur vie publique et secrète, chaque tronçon de la fiction de Miller dépeint un peu plus cette ville fictive américaine lui donnant petit à petit l’identité qu’elle mérite et qui la définit.

Mais ce n’est pas pour cette seule raison que Sin City fait figure d’ovni dans le panorama du comics US. Ici pas d’acte héroïque par un quelconque énergumène en collant masqué, pas de super pouvoir, pas de pacte à la justice, mais de la femme fatale, de la corruption, de la mort violente qui trouve son inspiration dans la littérature de Dashiell Hammet et Raymond Chandler et dans leurs adaptations films noirs des années 40 à 50. Rappelons qu’avant d’être considéré comme un genre majeur, les films noirs étaient considérés comme des séries B à petit budget, avec des comédiens peu, voir pas connu et qu’ils étaient bien souvent diffusés en séance de double programme (une place pour deux films avec coupure pub et autre au milieu). Pas étonnant donc qu’un cinéaste comme Robert Rodriguez, connu pour son amour de la série B et de la contre-culture, s’intéresse à l’œuvre de Frank Miller tant cette dernière représente une excellente hybridation de ces deux formes. En découle donc une collaboration entre les deux hommes et une adaptation cinématographique, fidèle à la vignette près, qui sort sur nos écrans en 2005. Miller et son acolyte donne vie à cette ville et au passage s’offrent le luxe de ressusciter un genre et de créer une nouvelle esthétique cinématographique. Sur les affiches promotionnelles, il est intéressant de souligner que la petite phrase d’accroche qui sert à résumer le film tout en le vendant était la suivante : « SIN CITY : la ville du vice et du péché », où comment redire ce que le titre nous dit déjà (« sin » en anglais signifie « péché » ). Mais cette effet d’insistance nous pousse à nous demander en quoi cette ville est représentative du péché et s‘il n‘y a pas malgré tout une échappatoire ? Sin City entre enfer et paradis ?

SIN CITY : Une ville sous influences.

Du renouveau à la relecture

Début des années 70, un jeune auteur inconnu débarque dans l’industrie du comics et bouscule les règles. Sous l’influence marquée de Will Eisner[3], Frank Miller innove et fait rentrer la bande dessinée dans une vision plus adulte, en soulevant  désormais les problèmes psychologiques et sociaux. La grande innovation qu’apporte Miller réside dans l’installation d’une narration off menée par le personnage principal comme en témoigne la série Sin City où il confirme ses armes en tant que scénariste. Dans les différents épisodes, ce sont les protagonistes de l’intrique qui nous la raconte, et non plus un narrateur omniscient s’apparentant à la figure du scénariste[4]. L’utilisation de cette voix off, comme on pourrait la qualifier, permet ainsi de révéler, bien au-delà des éternels conflits entre le bien et le mal, surtout les états d’âmes, les tiraillements entre bonne et mauvaise conscience et les histoires personnelles de chaque héros à la manière des détectives désabusés de la littérature des romans noirs.

Image de Wire Romans et films noirs justement, il est difficile de ne pas y penser au regard du film et des comics. L’utilisation de la voix-off est un code de ce genre qui n’est plus à prouver et son traitement sonore dans le film colle parfaitement à l’image qu’il veut dépeindre. Les voix sont rauques, esquintées à la clope et au whisky, aux timbres monocordes et monotones dignes de celle que l’on peut entendre dans des films comme Le Faucon Maltais par exemple. Mais observons la séquence d’ouverture du film qui à elle seule nous affirme que nous sommes dans un film noir. Un saxophone, les klaxons et les sirènes résonnent et puis l’image apparaît. Depuis un balcon surplombant la ville en noir et blanc une jeune femme s’avance dans une splendide robe rouge délimitant parfaitement sa silhouette. La femme fatale par excellence est là : objet de désir symbolisé par sa robe rouge, contrastant avec ce décor sombre et poissard. Puis un homme entre en scène avec sa voix-off typique. On est ici en présence de deux archétypes du film noir, l’homme séducteur, ténébreux et mystérieux et la femme sublime, désirable et vulnérable. Commence alors un jeu de séduction, il lui offre une cigarette, elle a froid, il la réchauffe, ils s’embrassent et puis un coup de feu sourd, étouffé, qui nous rappelle que dans un film noir rien n’est hasardeux, que bien souvent toute séduction n’est en fait qu’une mise à mort ou un jeu de dupe qui pousse à la folie comme dans Kiss me Deadly ou encore Vertigo.

Ce n’est qu’une des nombreuses histoires que cache Sin City[5] car il n’aura échappé à personne qu’une fois le personnage féminin de cette ouverture morte, la caméra dans un effet virevolte autour de la ville, laisse voir des coulées de sang ruisseler dans les rues de la cité, la recouvrir et devenir le titre même du film. Ce que nous dit cette première séquence, bien plus que son appartenance à un style c’est son identité qui nous est révélée, jouant et existant par les références qui donne toute sa singularité et sa personnalité à cette ville, à l’image de l’inconnu joué par Josh Hartnett qui ouvre et clôture le film.

De Basin City à Sin City : du décor à l’identité :

Sin City semble donc s’écrire dans les références et dans le sang. Mais d’un point de vue formel comment est représentée la ville du vice et du péché et comment existe-t-elle ?

A la lecture du comics ce qui nous semble être acquis comme étant le nom de la ville se trouve dénoncé à la fin du tome un A Hard Goodbye, dans la bouche de Marv nous expliquant que la vieille ville est l’une des raisons « pour laquelle personne n’appelle ce patelin « Basin City » ». C’est la première fois dans l’ouvrage papier que le nom entier de la ville nous est suggéré. Dans le film cependant l’information nous est donnée dès la deuxième séquence. En effet, lorsque Hartigan fonce à toute vitesse vers les docks pour libérer la petite Nancy, il épingle son badge de police à sa veste sur lequel on peut lire « Basin City police ». Par la suite et à plusieurs reprises dans le film, Rodriguez et Miller vont multiplier les informations concernant cette dénomination authentique. Les panneaux de circulation situés aux extérieurs de la ville et le dessus des cabines téléphoniques, entre autres exemples, arborent fièrement cette véritable identité. Il y aurait donc deux ville en une ?

Considérons que ces informations ne sont pas le fruit du hasard ou du simple plaisir esthétique mais qu’elles permettent de définir dans un premier temps un décor tout à fait secondaire que serait cette ville de Basin City. À savoir l’imagerie typique d’une grande ville américaine représentée par divers lieux-clés que sont : le centre-ville et ses buildings entraperçus dans la séquence d’introduction, les docks de la traque d’Hartigan, les innombrables ruelles et toits qu’emprunte Marv, les marais de goudrons qui piègent Dwight, sans oublier les bars, les églises, les ponts, le motel et même cette petite ferme sur les collines de la ville qui est bien loin de celles que l’on trouve en Europe. Tout ce qui constitue le décor et les lieux d’actions de Sin City figure une ville américaine, même son nom authentique nous laisse imaginer sa construction. Basin City peut se traduire par la ville en cuve (ou cuvette) ce qui nous permet d’imaginer un centre-ville au centre de cette cuve et donc sur ses hauteurs, ses banlieues et cette petite ferme. A plusieurs reprises dans la bande dessinée et dans le film on nous situe ses divers lieux en amont ou en aval du centre-ville et certains plans vont dans se sens. L’ascension de Marv vers la ferme Roark nous montre une route occupant le bas du cadre gauche vers le haut du cadre droit et la voiture progressant dans ce même sens avec en arrière plan des gratte-ciels et le centre-ville. On retrouve cette même construction de plan, mais la route occupe la diagonale inverse, dans la course-poursuite entre Dwight et Jackie Boy vers la vieille ville donnant ainsi l’illusion d’un encadrement du centre-ville[6].

La vieille ville justement ne constitue pas à elle seule cette deuxième ville à proprement parler mais contribue à la définir. Toujours dans l’optique de constituer un décor, Basin City comme n’importe quelle grande ville américaine se constitue de plusieurs quartiers. La vieille ville serait donc ici une sorte de Harlem ou de Bronx avec son identité propre mais rattaché à la mégalopole.

Or la bande dessinée et le film porte le nom de Sin City et à l’image des panneaux de signalisation aux B et A effacés, la ville ne peut se définir par son décor. Il est important de noter que tous les personnages parlent d’elle au travers des termes qui donne son titre à l’œuvre, « à Sin City, si tu prends la bonne ruelle tu trouveras ce que tu cherches » nous dit Marv. Cela s’explique par le fait que tous les personnages du récit sont aux prises avec les institutions qui gouvernent, contrôlent et agissent à Basin City et que ces institutions, à savoir religieuses, politiques et policières sont bien loin de leur fonction première. Face à Hartigan, le sénateur Roark qui par sa fonction se doit d’être juste, lui annonce fièrement que « le vrai pouvoir vient du mensonge ». Comment vivre et croire alors dans une ville où tout, de son identité jusqu’à sa politique, semble être faussé ?

SIN CITY : Une ville sans foi ni loi ?

Police partout, Justice nulle part

À Sin City, la justice est tout ce qu’il y a de plus conceptuel. Hartigan, flic intègre pendant plus de trente ans, se retrouve derrière les barreaux en essayant d’arrêter le fils psychopathe d’un puissant sénateur. Marv est d’emblée traqué par la police à son réveil aux côtés de Goldie morte alors qu’il est « le seul avec le tueur à savoir qu’il y a eu un meurtre ». Les flics et les catins de la vieille ville ont convenu d’une trêve. L’éradication de la mafia et le contrôle du quartier par les filles au prix de petits avantages pour les forces de l’ordre et la garantie de rentrer vivant.

En réalité, Sin City ne se présente pas comme une ville sans aucune forme de justice mais comme une ville qui en a sa propre vision. Considérons la ville sous trois espaces.

La vieille ville est entièrement gérée par les femmes. C’est une communauté de prostituées qui vivent en autarcie et qui ont pris le contrôle sur les hommes par le sexe. Dans le comics, Dwight nous présente les choses de cette façon : « belles et impitoyables, ces dames font la loi ici. Si vous avez le portefeuille bien rempli et que vous jouez dans les règles, elles combleront vos rêves les plus fous. Mais si vous les contrariez, vous êtes mort ». La vieille ville répond donc à un ordre bien précis. De plus, on apprendra que cet ordre existe au prix d’une contrainte : une immunité envers les forces de l’ordre. Ainsi lorsque l’ordre établi est bafoué par la mort de Jackie Boy qui s’avère être un flic plutôt connu à Sin City, une ancienne communauté avec ses règles et ses lois refait surface. Une lutte de pouvoir et de territoire s’engage alors dans la vieille ville opposant les filles et la Mafia. Les macs, la violence et la drogue semblent être le credo du retour au pouvoir de la mafia aux dépens d’une harmonie contestable installée par les filles. Le maintien de l’ordre par les filles semble être de mise et toute sentence devient ainsi légitime.

En arpentant le centre-ville, on remarque ici que la justice est quasiment inexistante et même totalement corrompue. « Ce qu’on peut trouver d’mieux à faire dans c’te ville, c’est pratiquement toujours illégal. Et ça marche mieux pour tout le monde comme ça. Les flics et les politiciens s’font des couilles en or en regardant ailleurs[...]. » C’est ainsi que Marv nous présente la sphère judiciaire et politique qui dirige la ville. Il est fort regrettable de constater que Marv est on ne peut plus dans le vrai lorsque l’on regarde comment ce dernier finira. Il sera condamné à la chaise électrique pour une série de meurtres, dont certains lui sont imputés à la place de Kevin et de l’évêque Roark. De son côté Hartigan révèle également la forte corruption qui règne sur la ville. Ce dernier passera huit ans en prison et ne sera libéré que s’il avoue être le responsable des atrocités commises par le fils du sénateur Roark. Bien sûr il existe certaines formes d’honnêteté dans la représentation des forces de l’ordre qui peuplent Sin City, à l’image d’Hartigan ou du motard qui échappe de peu à une mort certaine en raison d’un quiproquo avec Dwight que l‘on nous présente comme des bons flics, mais elles sont bien légères face à la représentation des arcanes du pouvoirs révélés par la famille Roark.

La seule loi qui semble prédominer à la ferme Roark, justement, semble être celle du plus fort. En effet, les gens ne se retrouvent pas là-haut pour y être jugés, ni même condamnés mais pour y mourir. Que l’on soit prostituée, « enfant de chœur », contrôleur judiciaire, flic ou fils de sénateur, on y va pour être dévoré par les hommes et les loups, massacré par un colosse philosophe ou un flic à la recherche de son honneur perdu. La ferme est probablement le seul lieu de Sin City où la justice n’existe pas, c’est plus un lieu en suspens quelque part entre un no man’s land et l’enfer sur terre.

L’infernale comédie

« La nuit est brûlante comme l’enfer », « je contemple une déesse », « il avait la voix d’un ange » sont autant de citations empruntées au récit de Marv qui viennent appuyer ce que nous suggère le titre de l’œuvre. Cet ensemble lexical ajouté aux figures religieuses que l’on croise dans l’œuvre, par exemple le cardinal Roark mangeur de prostituées, contribue à nous dépeindre la ville comme fortement marquée par le vice et le péché. Cela ne s’étend pas à toute la ville car en étudiant les différents lieux qui la constituent on observe, comme pour la justice, une certaine forme de morale et une possible interprétation propre à chaque lieu.

Quelque lignes plus haut nous suggérions l’idée que la ferme sur les hauteurs de la ville pouvait être considérée comme l’enfer. En effet, lors de sa première visite en ces lieux, Marv nous explique que des gens y sont mort « et pas de leur belle mort ». Le montage du film jouant sur un éclatement de la chronologie, on peut supposer que cette petite note de la part du personnage renvoie aux péripéties de Nancy et Hartigan dans la mesure où un plan furtif vers la fin du film nous montre Kevin assis sur une chaise en train de lire la Bible. De plus, les atrocités que fait subir le fils du sénateur à sa captive en ces lieux, annoncées dans le motel comme « un spectacle d’enfer », nous laisse imaginer ce que ce dernier a fait à toutes ses victimes. Viennent s’ajouter à cela les têtes des putains exposées comme des trophées, littéralement dévorées, les exécutions de Lucille par la police, le courroux de Marv sur ces derniers et la torture qu’il impose à Kevin. On semble être dans le châtiment le plus infernal qui soit. Toutefois, selon Marv à côté de ce qu’il a fait subir à Kevin « l’enfer a un petit goût de paradis ».

À l’opposé de la ferme, la vieille ville a ses lois et ses règles, mais il semblerait tout de même qu’aux yeux des trognes patibulaires et des machos qui peuplent Sin City cela ait tout d’un certain paradis. Les filles nous sont présentées comme des marchandises et il suffit d’avoir de l’argent pour assouvir tous ses désirs et ses fantasmes bien loin d’une quelconque forme de bonnes mœurs. Ici seule la règle du plaisir existe et l’harmonie que fait régner les filles repose sur cette notion. Lorsqu’un mal pénètre en ces lieux, les femmes font tout pour le défendre. Considérées comme des Valkyries par Dwight, l’analogie devient évidente avec leur rôle dans la mythologie nordique, où elles sont des guerrières chargées d’accueillir les plus valeureux guerriers en Valhala, le paradis nordique, afin de les amener vers Odin. Le bien contre le mal se joue aussi à Sin City car le bonheur des femmes et le salut des hommes réside en ces lieux. La preuve en est que si les filles sortent de leur territoire, à l’image de « l’ange de miséricorde » qu’est Goldie, elles n’y reviennent pas et si un homme y est accepté, à l’image de Dwight, il survit à toutes les épreuves.

Il y est un autre lieu à Sin City qu’emprunte Marv, Dwight et Hartigan. Un espace de calme et de repos avant leur trajectoire respective vers l’enfer ou le paradis. Le Kadie a pourtant tout du bar à alcoolos notoires : les verres se remplissent et se vident à toute vitesse, les filles s’effeuillent pour les mâles et l’atmosphère est saturée par la fumée des cigarettes. Pourtant en ce lieu les trois protagonistes mettent en suspens leur quête de vengeance ou de justice, ils méditent sur la place des uns dans notre temps, se saoulent devant les failles d’une enquête qui révèle un complot trop haut placé ou retrouve un amour qu’ils auraient dû oublier. Seules séquences entièrement en couleur du film, comme pour révéler l’espace de quelques instants la nécessité de quitter cette ville malgré ce qu’elle peut offrir de bon, le bar marque des instants en suspens, un moment de calme avant une destinée funeste, entre Avalon et le Purgatoire. Mais on n’échappe pas à cette ville et au mal qui la ronge: quand il pénètre en ce lieu le noir et blanc redevient maître. La ville par ses couleurs reprend le dessus et se révélera être un allié précieux ou le pire des ennemis.

SIN CITY : Une ville à défier.

Léonidas aux Thermopyles

S’il y a bien un personnage aux prises avec la ville dans le sens le plus urbain du terme, c’est bien de Dwight qu’il s’agit. Dans le tronçon adapté de The Big Fat Kill, le personnage ne cesse d’affronter une série d’épreuves que semble lui lancer la cité. La première d’entre elles, et dont toutes les autres vont découler, survient au moment où ce dernier s’élance à la poursuite de Jackie Boy en sautant par la fenêtre de Shelly.  Cette dernière lui hurle une information des plus importantes sur Jackie mais un hélicoptère couvre ses cris et empêche Dwight de comprendre parfaitement les termes. Ce qu’il considère comme étant un « Je t’explique » s’avère être un « Il est flic »[7] qui, bien audible, aurait pu éviter de sceller le sort de la vieille ville vers le grand carnage qu’on lui connait.

Par la suite, Dwight doit remonter une partie de la ville en voiture avec une cargaison funeste et un minimum d’essence, vers des marécages qui semblent toujours trop loin. Le salaire de la peur version Miller, Rodriguez et Tarantino où l’on remplace la nitroglycérine par des cadavres et où la tension surgit au détour d’un virage sous le casque d’un motard. S’il est pris, c’est l’explosion garantie. De plus, comme chez Clouzot, les derniers mètres se feront à pied dans l’épaisseur d’un marais de goudron qui n’est pas sans rappeler la conduite de pétrole explosée. Pris au piège d’un enfer noir, on l’en délivre pour mieux affronter la suite, d’accident de voiture en séjour dans les égouts, Dwight fait tout pour ne pas perdre la tête face à cette ville.

Si cette ville s’amuse tant à défier Dwight ce n’est pas sans raison. La trêve qui fait loi dans la vieille ville, et dont on a expliqué les enjeux plus haut, vient d’être violée, ainsi la ville cherche à reprendre ses droits d’antan en sollicitant le retour de la mafia en ces lieux. La mafia semble avoir été éradiquée depuis que la ville est devenue Sin City. Or c’est en passant un coup de téléphone depuis une cabine de Basin City, comme affiché sur le dessus de cette dernière, que Becky la contacte et scelle le destin de la vieille ville. Mais comme la ville, Dwight a la faculté de faire ressurgir le passé, à l’image de sa présentation de Marv comme un gladiateur moderne ou de son séjour au marécage entouré de dinosaures, il est donc le seul à pouvoir s’opposer à elle.

Image de Leonidas L’issue de ce combat, et par la même la fin de l’histoire, s’écrit dans une ruelle qui n’est pas s’en rappeler une bataille antique. En 480 avant J.C, le roi de Sparte Léonidas et 300 soldats tiennent en échec la grande armée perse dans le défilé des Thermopyles. L’étroitesse du passage rend la progression persane impossible et leur nombre, nettement supérieur et vain. Bien que par la suite les Perses réussirent à battre Léonidas et ses hommes en se plaçant au dessus du défilé, la mise en échec de l’envahisseur était due au fait que le roi spartiate avait choisi son champ de bataille avec soin.[8] C’est avec ce même soin et cette même configuration que Dwight choisi son champ de bataille, et c’est avec la même fourberie que les Perses qu’il gagnera le combat en demandant aux filles armées jusqu’aux dents de surplomber l’allée. Dwight en éradiquant la mafia et en se basant sur une leçon d’histoire montre sa suprématie par rapport à la ville qui jouissait pourtant de la même faculté. Malgré les épreuves, il a réussi à la dominer et pour cette raison ne trouvera pas la mort à l’inverse de Marv et Hartigan. Dwight dans cette séquence finale relative à son récit est littéralement mis sur un piédestal et devient ainsi la figure de l’homme qui a dominé la ville, la figure d’un roi.

Le grand échiquier : le pion, le fou, le roi, les reines.

En considérant Dwight comme la figure d’un roi et en observant la chromatique  principale des deux œuvres, on peut se permettre ici d’appréhender Sin City sous un axe différent. Certes, cette ville imaginaire prend vie par son architecture, ses bâtiments, ses lieux typiques, son urbanisme, ses dirigeants et ses paumés. Mais considérons le noir et le blanc comme les deux couleurs associées à des pièces représentant les bons et les mauvais s’affrontant avec plus ou moins de stratégie. Etendons la signification de ces couleurs à la ville dans son ensemble afin de la faire devenir le plateau de jeu de cette bataille. Associons chacun de nos trois personnages a une pièce précise et établissons un rapport entre leurs déplacements dans la ville et sur ce plateau. Observons ainsi le grand échiquier.

Marv au cours de son enquête prétend que sa place est probablement « à l’asile comme ils ont toujours dit ». À plusieurs reprises dans le film on le voit avaler en grande quantité plusieurs cachets qui ont pour but de le calmer. Quand il laisse éclater sa fureur et sa violence, il le fait avec une certaine démence. On peut donc largement l’associer à la figure du fou d’un jeu d’échec tant son comportement se réfère à la dénomination de cette pièce. Aux échecs, les fous sont des pièces qui ont une certaine importance stratégique, placés sur une case blanche et une case noire, ils permettent de recouvrir toutes les diagonales que dessine le plateau. Illimité dans le nombre de cases pour leur déplacement, elles errent sur le plateau à la recherche d’un roi à tenir en échec. Marv dans Sin City est un être intenable, toujours en mouvement, il semble connaître la ville dans ses moindres recoins. Partant d’une piaule minable, il traverse la ville de lieu en lieu jusqu’à l’abbaye du Cardinal Roark. Ces lieux sont les suivants : les égouts, les toits, le bar Le Kadie, le pont, l’église, la ferme, la vieille ville, et puis la fameuse abbaye. Détruisant quelques hommes de main comme un fou avalant quelques pièces aux échecs afin de pouvoir prendre le roi, Marv est perpétuellement dans l’errance, jusqu’à la mise à mort du Cardinal. Mais c’est une pièce sacrifiable qui finira à son tour par être prise, comme en témoigne son exécution finale.

Hartigan est un flic intègre, un héros de la police de Basin City et qui connait le poids de ses responsabilités. Ainsi quand on lui attribue le kidnapping, le viol et la mort de plusieurs jeunes filles, il endosse les chefs d’accusations et la sentence sans protester. C’est un être manipulé par le système, qu’on balade de lieux fermés en lieux fermés comme autant de cases que seraient les docks, la prison, le bar et la ferme, à l’image d’un pion sur un plateau qu’on avance une case à la fois et qui ne sert qu’à établir une stratégie du sacrifice. Lorsque l’on vous prend un pion aux échecs c’est souvent au détriment d’une pièce plus importante de votre adversaire. Il n’a pour fonction que de protéger le roi comme Hartigan tente inlassablement de protéger Nancy. Le personnage a d’ailleurs pleinement conscience de son rôle sacrificiel, puisqu’il se donnera la mort jugeant qu’affronter le sénateur Roark serait comparable à exécuter Dieu.

Nous avons précédemment qualifié Dwight de roi et l’analogie avec la pièce du jeu est assez parlante. Rappelons le, c’est le seul personnage à rester vivant et il sort indemne de toutes les péripéties, mais la question est de savoir pourquoi. En réalité aux échecs, la pièce maîtresse n’est pas le roi mais la reine, elle bénéficie d’une totale liberté de mouvement et permet d’établir les meilleures stratégies. À Sin City, il n’y a pas une reine mais une multiplication de reines et elles entourent Dwight. Toutes les femmes de Sin City sont importantes et extrêmement dangereuses, elles sèment la mort et la destruction autour d’elles et cela pour faire valoir leurs droits et leurs volontés. Elles tentent de survivre dans une ville qui cherche à les anéantir car c’est ici tout l’enjeu de cette partie. Les blancs, que l’on associera à la vieille ville, regroupent au sens large les bons, les justes, ceux qui se battent pour ceux qu’ils aiment contre les noirs, la fameuse Sin City, berceau de la décadence, de la violence et de la corruption. Basin City est un plateau de jeu où s’opposent l’intégrité et la corruption, la vertu et le vice, l’amour et le péché.

La ville de Sin City est donc bien, à l’image de son titre et de sa promotion, on ne peut plus représentative de tout ce qui caractérise le vice et le péché. De son ambiance cinéphilique d’une époque américaine marquée par une forte présence mafieuse et corrompue, à ses personnages qui des deux côtés de la loi et de la foi n’agissent que dans leur intérêt propre bien loin d’une quelconque forme de bonnes mœurs et morale. A Sin City le péché est partout. La luxure fait loi pour les filles de la vieille ville, le Cardinal entend avec orgueil la voix des anges et son sénateur de frère dévore le monde et l’intégrité des hommes pour assouvir son pouvoir.

Mais cette cité noire n’est pas le royaume de Lucifer, car a tous les péchés s’opposent des vertus. Les trois protagonistes que nous avons suivis dans les adaptations que propose le film en sont témoins. Touchés par l’amour et la rédemption, le salut de cette ville repose sur eux. L’entreprise de Marv contre le clergé repose sur la force et le courage, Hartigan désireux de retrouver son honneur ne questionne plus la justice mais l’applique et l’immortalité est promise à Dwight s’il agit avec prudence.

Sin City n’est donc pas exactement un enfer sur terre ou un paradis perdu mais plutôt un entre-deux qui n’a rien du purgatoire. Une ville, ni plus ni moins, avec tout ce qu’elle a de complexité, d’opportunité, de disfonctionnement et d’espoir. Une iconographie poussée à la noirceur caricaturale des grandes mégalopoles américaines. Dans l’imaginaire collectif américain Sin City n’est pas qu’une simple bande dessinée ou son adaptation cinématographique, mais le surnom d’une ville définie par ses plaisirs sans limites, ses tentations permanentes, et sa mafia gouvernante. Une ville scintillante de mille feux bien loin du noir et blanc poisseux de Miller et Rodriguez.

Bienvenue à Las Vegas, l’autre ville du vice et du péché.


[1] MILLER, Franck, Absolute Dark Knight , Florence, Panini Comics, 2006. La première édition américaine date de 1986.

[2] A l’exception du personnage de Dwight qui est au centre des tomes 2 et 3 et qui apparaît de façon régulière dans la suite de la série.

[3] Will Eisner (1917-2005) est considéré comme le père de la bande dessinée américaine. Avec The Spirit en 1940 il est l’un des premiers à avoir placé un super héros dans une grande mégalopole américaine et à la représenter sur le plan graphique. La ville est au centre de l’œuvre d’Eisner comme en témoigne sa série New York Trilogie ou le comics 58 Dropsie Avenue (Delcourt). L’adaptation cinéma de The Spirit en 2007 sera d’ailleurs signée Frank Miller.

[4] Miller développe cette volonté de recul dès ses premiers écrits. Dans la série Daredevil : Born again, il rend la vie civile qui appartient au justicier en développant une intrigue qui se déroule non plus dans l’ensemble new-yorkais mais seulement dans le quartier de Hell’s Kitchcen. Les thématiques de Miller sont déjà présentes : introspection, amour, haine, rapport à la ville.

[5] Le film adapte les tomes 1 The Hard Good Bye, 3 The Big Fat Kill, 4 That Yellow Bastard, et la nouvelle The Customer has always right extrait du tome 6 Booze, Broads & Bullets. Ed. Rachkam

[6] Les plans cités sont situés respectivement à 23min50 et 53 min45

[8] La bataille des Thermopyles est clairement citée dans l’œuvre originale de Frank Miller. En 1998, fasciné par cette bataille, il signera d’ailleurs le comics 300, adapté au cinéma en 2007 par Zack Snyder.

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A propos de l'auteur

Image de : Étudiant en cinéma et amateur de bande dessinée, il aspire à devenir scénariste dans l'un où l'autre de ces deux médias.

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