Les Fables de l’Humpur, quête spirituelle d’un mystique athée ?

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Œuvre dense, nourrie de philosophie, de mythes anciens et de culture populaire, mais surtout d'un profond humanisme, Les Fables de l'Humpur est une formidable fresque habitée par des créatures mi-humaines, mi-animales et guidées par Véhir, être en quête d'humanité. Dix ans après sa sortie, le Diable Vauvert réédite en grand format cette œuvre culte de Pierre Bordage.

Image de Les Fables de l'Humpur

Atmosphère fantasy pour une œuvre de science-fiction, Les Fables de l’Humpur prennent place dans un univers féodal marqué par les lois d’un clergé puissant, maintenant une hiérarchie entre clans prédateurs et clans dominés. Mi-humaines, mi-animales, les créatures du pays de la Dorgne s’enfoncent inexorablement dans la régression culturelle et génétique, accélérée par les lais, détenteurs du pouvoir religieux et par extension politique, imposant un ordre bâti sur la condamnation de l’individualité et de la procréation entre clans.

Véhir, jeune grogne des clans dominés les plus touchés par la régression, doit s’adonner à sa première cérémonie du grut, copulation annuelle où les membres de son clan assurent la reproduction de leur espèce par la saillie de groupe. Dégoûté en voyant troïa Orn, son premier amour, déflorée sous ses yeux, il s’enfuit de l’enclos de fertilité pour rejoindre le monde extérieur où il n’a aucune chance de survie. Sur sa route, il croisera l’ermite Jarit qui lui enseignera la survie dans la nature, mais lui révélera aussi les trésors des dieux humains, divinités de l’Humpur.

Véhir décide, à la mort de son maître, de s’ « arruer vers le Grand Centre » supposée résidence de ces dieux avec pour compagnons trois membres de clans opposés, Ruogno le ronge, Ssassi la siffle et la hurle Tia. Il vivra avec cette dernière un amour transgressant les lois de l’Humpur tout en s’ouvrant ainsi à la liberté. Sur leur route ne semble se dresser que H’Wil, seigneur de l’animalité, promis à Tia… Mais c’est sans compter l’ombre de créatures ailées qui suivent les compagnons et dont les intentions restent troubles.

Quête héroïque et spirituelle

Les Fables de l’Humpur est à l’évidence un roman initiatique : le héros est jeune, il est pris en charge par un « maître spirituel », il s’ouvre à l’amour… Sa quête est intérieure : il est à la recherche des dieux humains, or, sachant qu’il n’existe pas de dieux humains, la quête de Véhir devra déboucher sur autre chose. Ce qui importe n’est alors pas le but de la quête, mais la route accomplie. On est ici proche d’un récit rappelant le Magicien d’Oz : les dieux humains n’ont aucun pouvoir, ils ne sont pas un but en soi, mais ce sont les forces déployées pour converger vers ce but qui forment la quête intérieure.

Le mérite de l’auteur est de maintenir l’intérêt du lecteur malgré ce constat dès les premières lignes d’un quête vouée à un semi-échec, si l’on s’en tient au script du genre heroic-fantasy dont les Fables de l’Humpur feint une appartenance. Le lecteur n’est plus projeté en avant par le but de la quête, mais par l’évolution du personnage ainsi que les péripéties qui la jalonnent. Nous passons de l’heroic-fantasy au récit initiatique. En somme tout roman héroïque met en scène un héros dont la quête est le reflet d’une initiation personnelle. Les Fables de l’Humpur jouent alors sur la complicité entre l’auteur et le lecteur qui savent que Véhir ne trouvera pas les dieux.

Véhir, un mystique athée?

L’existence en tant qu’individu dans le monde survient en même temps que la prise de conscience par Véhir de son appartenance même à l’Univers, en tant qu’élément défini et, par là même, pris dans les rouages d’une organisation cosmique. Cette révélation survient lorsqu’il contemple la nature, qu’il apprend à y survivre sans la médiation d’une structure sociale. Autrefois serf, membre d’une hiérarchie, il ne prenait pas le temps de considérer cet ordre dans lequel il prenait place ni de considérer l’Univers au-delà du religieux et des superstitions.

Nous sommes ici proche de la mystique, un exercice entre le cheminement et la contemplation de la nature qui aboutit à une prise de conscience de la place que nous y tenons, dans l’espace matériel autant que spirituel. Un émerveillement face à la beauté du monde et des sentiments. Ce savoir n’a nul besoin de passer par le sentiment religieux, il naît au contraire en Véhir par le dépassement de la croyance divine, de l’illusion. Nous pouvons également remarquer que l’abandon d’une croyance religieuse fait place à une autre forme de spiritualité : celle des sentiments, de l’intuition, de l’amour, réprouvés par les lois de l’Humpur. L’émerveillement naturel se substitue à la religion institutionnelle.

Technologie versus homme sauvage

Œuvre de fantasy qui n’en est pas une, Les Fables de l’Humpur rejoint la science-fiction par une réflexion sur la technologie et sur le dilemme entre une humanité et une animalité portées à leur paroxysme. Réflexion sur la technologie, portée par les dieux humains et qui peut trouver deux origines : un mythe et un philosophe. Le mythe est bien entendu celui d’Icare, humain voulant atteindre le ciel en se parant de plumes collées par de la cire, qui va fondre au soleil, précipitant sa chute.

L’interprétation moderne de ce mythe y voit un discours sur les technologies inventées par les Hommes pour tenter de dépasser la nature, tandis que l’élévation d’Icare figure la soif inextinguible du progrès chez l’Homme, quitte à se « brûler les ailes ». Les Hommes des Fables de l’Humpur ont ainsi trop regardé vers le haut, progressé dans une maîtrise de la génétique qui allait causer leur chute.

Outre ce mythe abondamment repris par la littérature de science-fiction (on peut penser aux humains d’I-Robot dépassés par leurs créations) en filigrane du livre de Bordage se lit les visions d’un Rousseau sur la technologie et l’Homme moderne. Dans sa philosophie Rousseau souligne effectivement que les technologies assistent à un tel point l’Homme moderne qu’elles en viennent à l’atrophier.

Cet Homme, privé de l’assistance des technologies qu’il a dû rassembler autour de lui comme autant de seconds membres, devient plus faible que l’Homme sauvage, à qui l’absence de technologies a développé la vigueur naturelle. Les Hommes des Fables de l’Humpur se sont ainsi tellement projetés dans le progrès qu’ils en sont venus à substituer leurs moyens de survie, la reproduction, par la génétique, causant une fois encore leur perte. Ils sont ceux qui se sont « trop » détournés de l’état animal, supplantés par les « Hommes sauvages » qu’ils ont créés, les chimères.

Finalement, rien de bien révolutionnaire dans le discours de Pierre Bordage sur la technologie par rapport aux classiques de la SF, mais il a tout de même l’originalité d’avoir proposé un retour à l’animalité prôné par les kroaz, les mystérieux oiseaux de l’ombre (qui paradoxalement imposent leur idéal avec une intelligence toute humaine). Idéal d’humanité et d’animalité ont cependant un point commun : ils brandissent cet Humpur, cet Homme pur comme une chimère vers laquelle tendre, une idole.

Érotisme féodal

L’intérêt est grand dans la description de la société féodale, gouvernée par une place écrasante de la religion, qui pousse par exemple les proies a une résignation naturelle face à leurs prédateurs, allant jusqu’au sacrifice, au suicide d’intérêt commun. La religion, création culturelle, se légitime comme un ordre naturel. Ce sacrifice de la proie au prédateur est à tel point institué qu’il en devient un penchant inscrit, si l’on puis dire, dans les gênes de Véhir et contre lequel il devra lutter pour devenir individule. Tout comme chaque personnage devra renoncer a un schéma de comportement reposant sur la société qu’il cherche à dépasser, vainquant les règles de l’Humpur.

Pour signifier la décadence d’un monde, et surtout des tribus dominées, Pierre Bordage rend dans les dialogues une décadence de la langue : « Planterai’j mon soc dans le sillon des troïas, insista-t-il en fixant Véhir. Et serai’j le premier à ensemencer la terre de troïa Orn. » Véhir apprendra progressivement à parler comme le faisaient les humains et son maître spirituel Jarit pour reconquérir son individualité et son humanité. De nombreux néologismes intelligibles, déformations de mots de français courant, appuient également la création de l’univers des Fables de l’Humpur, formant une langue poétique et vivace, influencée par l’animalité de ses créatures.

Magicien de la langue, Pierre Bordage rend avant tout remarquables ses Fables de l’Humpur par son style à la fois populaire et érudit. Il reconstitue un univers féodal par un style qui emprunte aux œuvres du Moyen-Âge et notamment aux fabliaux médiévaux. Ce dans la crudité de la langue et la représentation burlesque et joyeuse de la sexualité et du désir, caractéristiques de ces oeuvres médiévales encore peu connues. Œuvres au passage qui pourraient surprendre ceux qui croient encore que le mot vit n’apparaît en littérature qu’à partir du XVIIIe siècle. Les descriptions de certains personnages répondent au style médiéval : par exemple la vieille servante de Tia, dans sa laideur de grotesque cachant une fine intelligence, ressemble à s’y méprendre à un personnage mystérieux tout droit sorti d’un Chrétien de Troyes.

On a finalement affaire à une œuvre vivace dans le style, très éloigné du traitement du médiéval par les romans fantasy les plus populaires, entre crudité, nature sauvage, et célébration de la vie. Malgré les violences du monde qu’il dépeint, Les Fables de l’Humpur reviennent toujours à une joie première, une apologie de la nature, du désir et de l’amour, qui se ressent profondément dans le style.

L’amour libérateur

Alors que bon nombre de romans aiment voir l’amour comme la source des problèmes et des souffrances Les Fables de l’Humpur voient au contraire en l’amour un souffle libérateur, suivant l’écriture presque païenne, pourrait-on dire, de Pierre Bordage. Le sentiment individuel met en danger la communauté pour le meilleur. L’injustice de son monde, le besoin de liberté, d’individualité, Véhir le ressent par l’amour. C’est en voyant troïa Orn se faire déflorer sous ses yeux pendant la cérémonie du grut qu’il lui vient l’idée de s’enfuir hors de son village.

L’amour entre Véhir, présupposé proie, et Tia, sa prédatrice, sert de moteur à leur remise en question du monde établi par les lais de l’Humpur, le terrible clergé de la région de la Dorgne. La réflexion ne précède pas l’acceptation du sentiment, dans une logique de déculpabilisation, ce serait plutôt le sentiment qui engendre la réflexion chez les personnages, l’intuition qui guide la raison. Une histoire d’amour parallèle se noue entre Ruogno le ronge et Ssassi la siffle. Si au départ Ruogno rejette ce qui noue Véhir et Tia, il l’expérimente lui même avec la femelle, siffle et en vient à l’acceptation non selon la raison, mais selon le sentiment qui vient ébranler ce qu’il a intégré comme la seule société viable : celle des lais de l’Humpur.

Roman de l’illusion

Un des thèmes les plus riches du roman reste celui de l’illusion. En témoigne le titre Les Fables de l’Humpur qui désigne autant les récits moraux que les légendes et rumeurs circulant dans chacune des tribus qui composent le monde déployé par le roman. Pierre Bordage décrit une société vivant dans la peur des diableries du Grand Mesle, des sabbats des sorcières et des autres créatures. Cet état de peur maintient en quelque sorte l’ordre social : nul n’ose s’aventurer au-delà de son territoire et encore moins dans le Grand Centre. De la même manière que dans Le Village de Night Shyamalan protégé de l’extérieur par la superstition, le secret bien gardé du monde de la Dorgne repose au-delà de ses frontières.

L’illusion prend une autre illustration avec les personnages des siffles et de Ssassi, capables de manipuler leur proie par fascination, tout comme ils sont sujets aux « spirales fascinantes ». Ces spirales fascinantes sont un état de sommeil dans lesquels les siffles se plongent, où le passé se mêle au présent et qui leur permet d’échapper à la réalité… Nous sommes ici proche d’un élément classique de science-fiction inséré à l’univers médiéval du livre et qui décrit un autre état d’illusion que les héros devront dépasser : l’illusion personnelle, la mélancolie qui trompe l’être sur le réel, entaché par le ressassement.

Il y a aussi cette illusion de la peur, représentée par la traversée du parc prétorique mais plus généralement présentée dans le livre sous l’œil philosophique : la peur est vue comme le sentiment capable de renverser le rapport entre proies et prédateurs. Nous ne sommes plus dans une logique imposée par la nature, fataliste, ou la règle des clans, mais par les capacités individuelles : celui capable de faire peur à l’autre devient le prédateur, qu’il soit grogne ou hurle.

Ces illusions, y compris celle de la croyance en les dieux humains, se présentent au fil du roman comme des épreuves qui s’imposent à chaque personnage selon cette logique de roman initiatique. Vivre en dehors des illusions, en actes au-delà de la pensée à l’inverse de l’ermite Jarit, ou de ceux qui vénèrent les icônes des dieux humains, se nourrissant de la vision d’un idéal qu’ils ne mettront jamais en pratique. Conquérir sa liberté est au final la quête des Fables de l’Humpur dont le lecteur sort aussi émerveillé qu’après un beau conte philosophique.

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Les Fables de l’Humpur de Pierre Bordage, disponible au Diable Vauvert.

A propos de l'auteur

Image de : Originaire de Franche-Comté, Eymeric est étudiant dans les métiers du livre à Aix en Provence et prépare les concours des bibliothèques. Il aime le cinéma, pour lequel il préférera toujours l'esthétique au scénario et la littérature quand elle touche à l'intime et au quotidien. Côté musique ses goûts se portent vers la psyché-folk mais aussi vers le trip-hop, version des origines et vers le rock des vingt dernières années, du moment que les guitares sont saturées et qu'elles multiplient les effets. Il s'intéresse également aux médias, à la culture populaire et, avec du recul, à la politique. Blog: http://legendes-urbaines.over-blog.fr/

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