Les Bêtes du Sud sauvage

par |
Objet cinématographique étrange et déroutant, Beasts of the Southern Wild réussi en peu de temps à susciter l’intérêt des cinamateux et des criticologues. Mais pas seulement.

Monsieur le Président des États-Unis a lui-même invité ses concitoyens à investir les salles de cinéma et se plonger dans l’univers lyrique et brutal de Behn Zeitlin. C’est dire. Cette fable épique et grotesque du Bayou de Louisiane dresse le portrait doux-amer des oubliés du rêve américain.

Tu seras un homme, ma fille

photo_les_betes_du_sud_sauvage-beasts-of-the-southern-wild-1

Dans un trou perdu du bayou de Louisiane, quelque part entre l’eau et la terre, Hushpuppy, enfant sauvage et échevelée, vit avec son père dans l’innocence de  l’enfance et l’oubli du reste des hommes. Entourée du reste de la petite communauté  du « Bathtub », le Bassin, zone déclarée inondable et inhabitable par l’Etat de Louisiane, ils font fi des règles de la bonne société et s’en remettent aux lois de la nature : chasser, pêcher, survivre. Le « Bathtub » est une zone de non-droit, où s’expriment les instincts primaires : on crie, on se pousse, on se frappe. Bref on se bat pour faire son trou car personne ne le fera à votre place.

Le Bassin de Hushpuppy c’est comme si, à la périphérie de l’Amérique d’Obama existait un endroit où la civilisation n’avait pas pénétrée ; comme si le cours du Mississippi avait entraîné toute trace de modernité et que Katrina avait balayé le reste. Tant et si bien que la barrière entre l’homme et la bête est parfois ténue. Hors des limites de la société, la communauté du Bassin doit survivre comme le troupeau d’aurochs auquel il est associé. Violent, brutal, le troupeau détruit tout sur son passage. Il hante les rêves de la petite fille jusqu’à en devenir un motif obsédant. Figure inquiétante au premier abord, l’auroch devient le symbole de la force primitive qui habite le Bassin.

Down in Mississippi

Ce qui fait la beauté étrange de ce film, c’est la mise en scène de cette primitivité décadente à travers l’œil d’une petite fille de quatre ans. La beauté onirique de certaines scènes confère un statut magique à des situations qui sans cela seraient plus que sordides. La chaleur humide du Bayou pèse sur les esprits et les corps et le filtre brumeux que le réalisateur utilise transcrit à merveille l’indolence fiévreuse des marécages. Aux images se mêlent les sons : avec ses guitares saturées et ses arrangements cotonneux, la bande originale joue un rôle majeur dans la construction de cette atmosphère.

Cependant, la clé de voute du film c’est le personnage de Hushpuppy (sans parler de l’actrice qui l’incarne). C’est parce que cette gamine possède en elle la force de transformer son quotidien que celui-ci devient supportable. La violence physique, les abus verbaux, la précarité, l’absence de la mère, rien ne parvient à ébranler les certitudes de la gamine. En bonne enfant du Sud, elle campe ses positions, « takes her stand » comme dit la chanson.

Condition de l’homme moderne

L’équilibre autosuffisant de ce petit monde se trouve perturbé lorsque les éléments se déchaînent. Une tempête plus violente que d’habitude balaye tout sur son passage et inonde le Bassin dont le nom programmatique prend soudainement son sens. Sous la forme du gouvernement fédéral, la réalité fait alors intrusion dans le monde onirique que s’était construit la petite communauté. Déclaré zone inondable non habitable, le Bassin se retrouve dans le collimateur des autorités. Les habitants doivent être évacués et rapatriés sur le continent, les blessés placés dans des hôpitaux et les enfants remis aux soins de la DASS locale.

Pour ces gens qui n’ont connus d’autre réalité que la leur, cette opération de sauvetage est perçue comme une intrusion malsaine dans leur quotidien ainsi qu’une entrave à leur liberté individuelle. Rien et surtout pas Washington ne saura leur dire ce qui est le mieux pour eux.

Ceci reflète l’éternel discours américain entre Big Government et liberté individuelle, certes, mais révèle également un malaise profond de la société américaine: une puissance mondiale qui a laissé se développer des poches de pauvreté telles qu’elles deviennent des zones de non-droit. Ce que ce film montre c’est précisément cette Amérique furieusement sauvage et libertaire qui puisqu’on l’a oubliée ne demande qu’à ce qu’on lui fiche la paix.

Partager !

En savoir +

Les bêtes du Sud sauvage
De : Behn Zeitlin
Avec : Quvenzhané Wallis, Dwight Henry, Levy Easterly
Durée : 1h31
En salles depuis le 12 décembre

A propos de l'auteur

Image de : Mercy Seat n’aime pas trop s’exposer. C’est mauvais pour sa peau de toute manière. Elle préfère se terrer dans les coins obscurs des salles de cinéma de quartier et les recoins des salles de concert. Qui sait sur quelle perle rare elle pourrait tomber au détour d’une rétrospective : un Scorcese inédit, la Nuit du Chasseur en copie neuve, Sailor et Lula redux ? Elle chine par-ci par-là des bouts de Nick Cave et de Johnny Cash, de Queens of the Stone Age et de White Stripes, rêve d’un endroit qui ressemble à la Louisiane (mais en moins chaud), et pense que si Faulkner et Shakespeare avaient vécu à notre époque, ils auraient fait des supers films avec Tarantino et Rodriguez.

Aucun commentaire

Abonnez vous au Flus RSS des commentaires

Réagissez à cet article