Laurent Binet entre dans l’H(h)istoire

par |
Tout romancier qui s'empare de faits historiques aisément identifiables et vérifiables est souvent pris d'un cas de conscience: ai-je le droit de raconter l'Histoire à ma manière ? Est-ce trahir que de le faire avec ma sensibilité ?

Image de Quand on raconte une période historique a posteriori, n’est-on pas tenté de plaquer ce qu’on pense et d’imaginer au lieu d’en rester à la vérité des faits ? A l’heure où la polémique Haenel-Lanzmann gagnait du terrain sur le sujet avec des discussions enflammées à propos de Jan Karski, Laurent Binet sortait HHhH, un premier « non-roman » de plus de 400 pages sur un fait de la Deuxième Guerre Mondiale en apparence isolée : l’assassinat de Reinhard Heydrich par deux parachutistes, Gabcik et Kubis (l’un est Tchèque, l’autre Slovaque). Un attentat en apparence raté, mais qui aura une influence considérable sur l’accélération et le dénouement du conflit.

Laurent Binet, professeur de français en banlieue parisienne, et déjà auteur de la très pince-sans-rire Vie professionnelle de Laurent B. parue en 2004, obsédé par cette histoire (un service militaire en Slovaquie va précipiter le tout !) décide d’écrire un livre pour en parler. Mais une fois confronté aux zones d’ombre et aux manques, comment résister à l’envie d’une forme exclusivement romanesque pour donner du corps à une histoire déjà en soi extraordinaire ? HHhH (qui a failli s’appeler Opération Anthropoïde, vrai nom de code pour l’attentat, mais titre jugé trop « science-fiction) est une plongée passionnante dans cette lutte incessante chez l’auteur et produit un texte d’une grand richesse qui dynamite tous les codes du roman, de l’essai et même du document historique. Un texte notamment adoubé par… Claude Lanzmann et qui vient d’être couronné par le Prix Goncourt du premier roman.

Votre livre raconte le combat acharné que vous livrez avec vous-même pour ne pas céder à la tentation du romanesque en racontant un fait historique symptomatique de la Deuxième Guerre Mondiale. Et cependant, c’est bien « roman » qui est écrit sur la couverture ! Cela vous posait problème de le désigner autrement ? Etait-ce en fait une histoire trop « romanesque » bien que rigoureusement véridique ?

A vrai dire, le mot « roman » sur la couverture est plus une convention éditoriale puisque aujourd’hui en France, il n’y a plus que deux genres répertoriés, en gros, « roman » et « essai ». Pour moi, il s’agit d’un récit, tout simplement. Cela dit, dans mon livre, j’écris qu’il s’agit d’un « infra-roman ». Ce que je veux dire par là, c’est que j’ai raconté cette histoire en utilisant toutes les ressources que m’offrait le genre, sauf une : la fiction. Je trouvais en effet que cette histoire était déjà suffisamment romanesque sans avoir besoin d’en rajouter, d’autant que l’extrapolation, pour moi, même si elle part d’une bonne intention, équivaut à une trahison.

HHhH est passionnant car il part d’un fait historique très précis – l’attentat et l’assassinat de Reinhard Heydrich (chef de la Gestapo) par deux parachutistes tchécoslovaques – pour englober l’ensemble du déroulement de la Seconde Guerre Mondiale à travers toute l’Europe. Est-ce pour cela qu’il vous semblait essentiel de raconter cet évènement-là et aucun autre, au-delà de l’attachement affectif et personnel que vous lui portez ?

Image de Entre autres raisons, oui, même si je m’en suis rendu compte progressivement : suivre la carrière d’Heydrich permettait de balayer toute l’histoire du IIIe Reich et de l’Europe, des années 30 à 1942, puisque Heydrich est absolument impliqué dans tous les grands événements de l’époque : la Nuit des longs couteaux, la Nuit de cristal, le déclenchement de la Deuxième guerre mondiale, Barbarossa, les Einsatzgruppen, la planification de la Solution finale, les luttes intestines à l’intérieur de l’appareil nazi, la Gestapo, etc. En fait, Heydrich permettait la même chose que le personnage de Littell dans Les Bienveillantes, Max Aue. Sauf que l’intérêt supplémentaire (et pour moi décisif) est qu’Heydrich n’était pas un personnage de fiction.

Vous évoquez cette confusion à faire parler au plus juste des personnages historiques sans plaquer sur eux des conceptions qui ne sont pas de leur temps à travers un message laissé sur un forum à propos des Bienveillantes de Jonathan Littel : un lecteur dit que le personnage est crédible car il est le reflet de son époque (la Seconde Guerre Mondiale), ce à quoi vous bondissez en disant qu’il est crédible pour beaucoup car il est le reflet de notre époque, n’hésitant à le renommer « Houellebecq chez les nazis » !

J’ai des sentiments ambivalents envers Les Bienveillantes : d’une certaine manière, c’est un grand livre, mais le choix du dispositif, très académique, m’insupporte, et l’artificialité du protagoniste me gêne. Il est bien évident que Max Aue ne ressemble ni de près ni de loin à aucun SS. Le problème, à mon avis, c’est que Littell a voulu jouer sur deux tableaux : la dimension allégorique (réécriture du mythe d’Oreste, qui ne m’a d’ailleurs pas convaincu car je ne vois pas bien le rapport avec le nazisme) et fresque hyper réaliste sur la Deuxième guerre mondiale. Avec en plus une troisième dimension qui parasite le récit (de mon point de vue) : le côté trash lié à la vie sexuelle du protagoniste. En faisant ça, Littell prend le risque que la Deuxième guerre mondiale soit finalement ravalée au rang de « bonus trash » en quelque sorte, un décor pour les tribulations de son personnage invraisemblable.

Le choix de faire du lecteur un complice auquel vous ne cachez rien de vos doutes et questionnements sur la bonne démarche à adopter pour raconter l’histoire qui vous tient à cœur s’est-il imposé immédiatement, ou est-ce seulement en cours de route que la possibilité de livrer le livre sous cette forme vous est venue ?

Ce mode de narration s’est imposé immédiatement. Il me permettait de rappeler au lecteur qu’il lisait, non pas une simple histoire, dotée d’un bon scénario, mais une histoire vraie. Si je veux qu’on me raconte simplement une histoire, je vais au cinéma.

Par ailleurs, vous ne cachez rien de tout ce qui peut animer un auteur pendant la rédaction d’un livre : le caractère obsessionnel qui devient oppressant pour soi et pour les proches, cette impossibilité d’être en paix tant qu’on n’a pas la phrase juste (à double sens ici puisque la justesse tient ici de la précision historique), la manière dont la vie intervient dans la rédaction du livre… Serait-il faux de parler d’une forme d’autofiction incluse dans un essai historique pour définir HHhH ?

Image de L’autofiction est un terme générique dans lequel on met tout et n’importe quoi. D’après moi, il y a deux grands types d’autofiction : premièrement, quand on a affaire à un récit autobiographique dans lequel l’auteur ne se sent pas tenu de respecter le pacte autobiographique et invente, trafique des épisodes de sa propre vie. Ce type là ne m’intéresse absolument pas. C’est une espèce d’évolution du roman à clé, que j’abhorre. Deuxièmement, lorsque l’auteur utilise ce qu’il écrit pour construire littéralement sa propre existence. C’est beaucoup plus puissant et beaucoup plus rare. Mais ce que j’ai fait ne correspond à aucune de ces deux définitions.

Pensez-vous que la difficulté à écrire des romans sur des faits historiques récents tienne au fait qu’on puisse les confronter avec des archives souvent très précises et très riches (enregistrements audio et vidéos, photographies etc.) ?

Oui, sans doute, mais dans la mesure où j’ai choisi le parti pris de ne rien inventer, mon problème était plutôt inverse : je n’avais jamais assez de témoignages, de documents, de photos, j’en voulais toujours plus !

La plus grande des frustrations, est-ce d’écrire l’Histoire ou de ne pouvoir réécrire l’histoire ?

Pour moi, c’est de ne pouvoir réécrire l’Histoire (avec ou sans majuscule, comme vous voulez), bien sûr. Lorsque j’écris la scène de la crypte et que les parachutistes commencent à creuser un tunnel avec 700 SS qui les assiègent à l’extérieur, je suis désespéré, je voudrais de toute mes forces qu’ils parviennent à le creuser, ce tunnel, et qu’ils s’échappent par les égouts de Prague, j’ai envie de les aider à creuser, j’ai envie qu’ils s’en sortent. C’est très naïf mais très humain, je pense.

D’une certaine manière, on retrouve dans votre livre ce qui faisait déjà le sel de votre Vie professionnelle de Laurent B. : une matière à la fois très brute et très maitrisée. Vous digressez, faites des parenthèses, n’hésitez pas à faire de l’humour sur ce qui fait grincer des dents et retombez toujours sur vos pattes… Bien qu’il y ait près de cinq ans d’intervalles entre la publication de ces deux livres, se sont-ils chevauchés ou répondus quand vous les écriviez ?

Image de J’avais déjà commencé à écrire (un peu) HHhH quand j’ai écrit La Vie professionnelle. J’ai adopté, sans préméditation, un format dans La Vie professionnelle (une multitude de chapitres très courts) que j’ai conservé, sans y penser, dans HHhH. Manifestement, ce format s’est imposé à moi. Je ne sais pas encore si je le conserverai à l’avenir. Mais a posteriori, je justifie l’intérêt de ce format pour un livre comme HHhH dans le fait qu’il me permettait de sauter de scènes en scènes, sans me soucier de recourir à du « ciment narratif », en multipliant les ellipses, ce qui était parfaitement adapté aux bribes d’informations que je récoltais sur cette histoire. Même si je l’avais voulu, à partir du moment où je refusais de combler les blancs, c’est-à-dire de farcir les parties historiques avec de l’invention, j’aurais été incapable de faire de longs plans séquences. Sauf pour la scène de l’attentat et celle de la crypte, bien sûr, mais c’est parce que là, j’étais parvenu à rassembler suffisamment d’informations pour dérouler ces deux scènes presque seconde par seconde.

Pour ce qui est de la question de l’humour, j’ai trouvé que même sur un sujet aussi noir, il y avait des épisodes qui étaient indéniablement chargés d’une dimension burlesque, et je ne voulais pas l’occulter.
De manière générale, mes digressions et mes parenthèses me permettait d’exhiber la subjectivité de l’auteur, ce qui offrait au lecteur la possibilité de discuter mes interprétations et mes partis pris en toute connaissance de cause, et ainsi de se faire sa propre opinion (par exemple sur Saint-John Perse ou Daladier, que je condamne très durement parce que je les rends responsable de l’abandon de la Tchécoslovaquie à Munich : si je n’avais pas eu de liens affectifs aussi fort avec ce pays, mon point de vue n’aurait peut-être pas été si tranché, mais cela, le lecteur ne pourrait pas le comprendre s’il ne savait pas que j’ai vécu en Slovaquie, que j’ai eu une petite amie slovaque, que pour moi, Prague est le joyau de l’univers, etc.)

« On fait un travail par nécessité et un métier par passion. » (Vieille sagesse populaire…) A l’heure actuelle, votre passion se dirige-elle encore vers l’enseignement ou allez-vous raccrocher (au moins temporairement) pour continuer une carrière d’écrivain ?

Je pense que je vais arrêter l’enseignement au moins un an ou deux, j’ai une idée de livre en tête, on verra bien.

Partager !

En savoir +

HHhH, Editions Grasset, 2010, 440 pages

La vie professionelle de Laurent B., Editions Little Big Man, Collection Nomad’s Land, 2004, 190 pages

A propos de l'auteur

Image de : Née en 1981, Chloé Saffy vit à Toulouse. Sur le net, elle est l'auteur du blog My Way Or The HighWay et a collaboré au e-magazine d'opinion Ring. Adore, son premier roman a été publié en 2009 aux Editions Léo Scheer. On peut également la retrouver sur son site : http://www.ohmydahlia.com [Crédit photo: Kelly B.]

Aucun commentaire

Abonnez vous au Flus RSS des commentaires

Réagissez à cet article