La trilogie Scream: une triple réflexivité

par admin|
En 1996 sortait sur les écrans le nouveau film du roi du cinéma d’horreur Wes Craven. Scream, dont il est question, se différencie d’autres de ses réalisations par le souci de son créateur d’intégrer au mieux sa fiction dans le cadre du réel et du possible. Ce qui faisait une des forces de son film et des deux suites qui allaient suivre était bel et bien cette apparente affirmation du crédible : le « monstre » que présentait ici Craven n’était qu’un humain sous un masque.

Les films suivaient Sidney Prescott (Neve Campell), une jeune femme traumatisée par la mort de sa mère Maureen. Dans les trois films, un tueur masqué décimait l’entourage de sa victime, à l’exception de Sidney elle-même, de Dewey, un policier pas très vif (David Arquette), et de Gale, une journaliste carriériste et sans complexes (Courteney Cox). À chaque métrage, Craven se plaisait à fausser chaque possible piste quant à savoir qui était le tueur.

Pourtant, dans ce sillage du vraisemblable, le réalisateur s’amusait surtout à un double discours : tout en préservant son efficacité en tant que film d’horreur de genre – le slasher – il montrait aussi qu’il trouvait son intérêt dans le détournement même de ce genre par le pastiche. Cet aspect comique de sa saga tendait au fil des épisodes à gagner de l’importance, renforçant ainsi avec Scream 2 (1997) puis Scream 3 (1999) une force parodique du genre que la trilogie incarnait néanmoins à merveille. Son film fonctionnant tout aussi bien au premier qu’au second degré, Craven avait ainsi les mains libres pour expérimenter. Alors que sort sur les écrans le quatrième opus de la saga, une relecture de la trilogie – en considérant Scream comme un ensemble, et non comme un film agrémenté de (déjà) deux suites – s’impose, en s’intéressant ici aux multiples dédoublements narratifs que ces films proposaient.

L’ultra-référentialité, ou réflexivité citationnelle.

Si dans le premier Scream de 1996, Wes Craven ne s’amusait pas encore à entremêler ses histoires comme il le ferait dans les numéros 2 et 3, il proposait déjà néanmoins un fil narratif situé dans un troublant entre-deux. Il plaçait son récit non dédoublé – cette histoire de serial-killer dans une petite ville des États-Unis – entre la réalité du spectateur, nous, et la diégèse de tous les autres slashers vus au cinéma ou à la télévision, créant ainsi un intermédiaire fictionnel : ses protagonistes, les victimes comme les tueurs, étaient conscients d’une certaine réalité cinématographique, qu’ils se plaisaient tous à citer : il était fait référence autant aux films (Prom Night, Carrie, Evil Dead…) qu’aux personnages (Freddy Kruger, Mike Myers, Jason Voorhees…) ou aux acteurs/actrices célèbres du genre (Jamis Lee Curtis…). Que ce soit dans les dialogues ou les clins d’œil de la mise en scène, tout dans Scream ne cessait de rappeler le lourd passé du slasher. Avant de la tuer, le tueur masqué téléphonait à sa victime et la questionnait sur ses goûts ou la harcelait de devinettes pièges sur le sujet ; le personnage de Randy (Jamie Kennedy), un des meilleurs amis de Sidney, amateur très éclairé du genre, allait jusqu’à énoncer ses « trois règles pour survivre dans un film d’horreur ». On pouvait aussi apprécier l’apparition de Wes Craven en homme de ménage déguisé en Freddy, ou relever le nom de Loomis que se partagent Billy dans Scream ou Donald Pleasance dans Halloween… Cette ultra-référentialité, loin d’être indigeste, servait autant le film que le discours de son créateur : en plaçant ses personnages, eux aussi friands amateurs du genre horrifique, au même statut de « spectateur » que le propre public du film de Craven, ce dernier dotait Scream d’une conscience, et donc d’un statut unique et particulier.

Parmi toutes ses références citationnelles, une des plus intéressantes est celle que fait Craven lors de la scène d’ouverture de son film à celle de Terreur sur la ligne, de Fred Walton (1979). Dans les deux scènes, une jeune fille, seule dans une immense maison, est harcelée au téléphone par un tueur psychopathe. Un jeu s’installait entre celui-ci et sa prochaine victime. Mais si le maniaque de Terreur sur la ligne effrayait la baby-sitter avec son unique réplique (« Have you check the children ? »), le tueur de Scream, lui, réussissait avec sa verve. Ce dernier, après avoir exposé ses projets meurtriers, proposait de jouer pour la survie de la jeune fille : si celle-ci répondait correctement à ses questions sur les films d’horreur, elle aurait la vie sauve. Et bien sûr, Casey (Drew Barrymore) se trompait. Si la mise en scène, la durée ou la finalité de ces deux scènes étaient nettement différentes, il s’agissait bien là d’un hommage. Même si Jill la baby-sitter s’en sortait et que Casey se faisait trucider à cause de ses lacunes cinématographiques, comme s’il fallait avoir cette conscience pour survivre dans cet intermédiaire.

Face à Scream, il y avait donc trois strates : notre réalité, celle du film, et enfin celles des autres films d’horreur. Mais au fur et à mesure du métrage, Craven opérait aussi d’un intéressant revirement. Dans sa diégèse, s’il se revendiquait au début du même statut de « réel » – à l’inverse du « fictionnel » – le film tendait à prendre conscience, comme par un décrochage, de son véritable statut de film. Lors de la dernière scène du massacre pendant la fête chez Stu (Matthew Lillard) le montage montrait le caractère fictif du film. Lorsque Randy énumérait tout ce qu’il faut ou ne faut pas faire lors d’un film d’horreur, Craven se plaisait à faire faire exactement l’inverse à ses personnages. En pensant avoir cette conscience salvatrice, et donc de n’être ni surpris ni condamnables, ses personnages se laissant avoir, redevant ainsi de simples personnages de fiction.

La désillusion du double et l’envers du décor, ou réflexivité thématique.

C’est face à Scream 3 que l’on pouvait voir au mieux ce redevenir fictionnel des personnages de la trilogie. Même si cet aspect était très nettement présent dans tous les opus, c’était lorsque que Sidney, Gale et Dewey se retrouvaient à Los Angeles, la ville du cinéma, que demeurait la meilleure illustration, au moment de la troisième vague de meurtre qui visaient… les acteurs de Stab 3, la série de films dans le film, adaptations des événements de Woodsboro (Scream) et du Windsor College (Scream 2). Ici, un tueur masqué, le même que celui de Stab, décimait la plupart des acteurs du film, dans l’ordre du scénario. Sidney, Gale et Dewey devaient donc s’allier avec les acteurs qui jouaient leurs propres rôles dans le Hollywood diégétique de Scream 3. En s’aventurant seule sur les plateaux de Stab 3, Sidney se retrouvait dans la réplique exacte de son quartier de Woodsboro, jusqu’aux petits détails de sa chambre de jeune fille, se confrontant ainsi à son propre passé en tant que film de fiction, le tout dans une mise en scène du monde de l’industrie cinématographique. Son histoire n’appartenait plus à sa réalité, mais était désormais une simple diégèse fictionnelle. Le tueur tentait même de la tuer ici, la forçant à revivre exactement sa première confrontation avec le masque, dans Scream, dans une même situation, un même décor et avec les mêmes actions.

Cette confrontation avec leur propre passé et leurs doubles hollywoodiens insistait donc bien sur cette limite de l’univers narratif de Scream, commun malgré ses protagonistes à celui de tous les autres slashers. Leur réalité était celle du cinéma, comme le prouvait certaines interférences diégétiques comme l’apparition de Jay & Silent Bob, les célèbres figures du cinéma comique de Kevin Smith ou la petite scène avec Carrie Fisher, parodiant son statut d’actrice dans la saga de Georges Lucas, Star Wars.

En tant que spectateur, voir l’intrigue du film (Scream 3) insérée à même l’intrigue d’un autre film (Stab 3) était tout aussi perturbant. Surtout que le final de Scream 3 remettait en cause la quasi-intégralité même de la saga. Le tueur solitaire du troisième film, Roman (Scott Foley), était le metteur en scène de Stab 3, reconnu pour ses changements de scénario. Et comme il le faisait avec son propre film, il agissait de même avec l’intrigue de la trilogie Scream, en s’avouant être l’investigateur de l’acte qui déclencha les massacres de Woodsboro, et donc de Scream 1. Scream 3 apparaissait donc ainsi comme une remise en cause, une destruction de mythe – autant pour les personnages dédoublés que pour les spectateurs.

Multiplicité narrative et fictionnalisation, ou réflexivité formelle.

Accompagnant ce glissement entre un statut de « réel » vers un « fictif », la saga de Craven opérait aussi beaucoup sur des codes narratifs et représentatifs. Si elle a déjà était cité, il est intéressant de se repencher sur la trilogie Stab, films dans le film, et qui apparaissait à partir de Scream 2. Ce dernier s’ouvrait sur l’avant-première de Stab 1 ; Phil Stevens (Omar Epps) et Maureen Evans (Jada Pinkett Smith) se faisaient trucider par le tueur masqué en pleine projection. Si le premier meurtre avait lieu dans les toilettes du cinéma, le second, celui de Maureen, avait lieu au beau milieu d’une salle comble de fans masqués. Alors que Maureen et celui qu’elle pensait être son compagnon regardaient Heather Graham rejouant plan pour plan Scream dans Stab, le tueur révélait à l’étudiante ses intentions. Quand la fausse Casey de Stab se faisait tuer, le tueur de Scream 2 en profitait pour tuer sa propre victime, dans l’indifférence du public. Maureen mourrait à la vue de tous, se dressant dans un dernier souffle entre les yeux des spectateurs et l’écran du cinéma, en miroir du meurtre de la fausse Casey de Stab. Dans Scream 2, il y avait donc déjà deux « écrans » pour une même fiction, deux strates de fictif.

Dans Scream 3, la saga Stab en était déjà au troisième volume. Il était intéressant de se poser alors des questions à propos du seul Stab non visible dans la trilogie Scream, Stab 2. Si Stab 1 reprenait Scream 1, il était fort à parier que Scream 2 et les massacres du Windsor College auraient été repris dans Stab 2. Quant à la scène d’ouverture de cet hypothétique film, elle aurait surement dû représenter le meurtre du double de Maureen – soit une actrice jouant son rôle – devant un écran. Mais lequel ? Car si la diégèse de Scream tente de s’inscrire en vraie, il est fort à parier que celle de Stab fasse de même. Les créateurs de Stab, pour Stab 2, aurait du avoir recours au même processus que Craven, c’est-à-dire inventer une fiction dans leur fiction, créant ainsi un cercle vicieux, une multitude d’écrans, de films diégétiques et extra-diégétiques : un jeu de miroir et une véritable mise en abîme. Si l’on s’arrête juste, pour des raisons de simplicité, aux deux sagas Scream et Stab, on obtiendrait de tels schémas illustrant cette multiplicité narrative :

Si Stab 1 était une adaptation de Scream 1 tout en étant le décor de Scream 2, adapter ce dernier dans Stab 2 impliquerait de re-filmer une actrice jouant un rôle devant un écran projetant une autre actrice jouant un autre rôle – à ceci près si ce dernier écran reste celui de Stab 1. En prenant le choix de re-fictionnaliser leur fiction Stab pour Stab 2, les créateurs de cette série dédoubleraient encore les schémas narratifs.

Image de Stab 2

Tant d’écrans impliquant autant de fictifs, ils s’accompagnent tous d’alternatives narratives. Après cet entremêlement de la réalité, de la fiction et de ce plus- que-fictif, Craven, avec Scream 3, orchestrait pourtant encore un nouveau revirement narratif : sans être pour une fois l’adaptation de l’autre, son Stab 3 doublait Scream 3, les deux se déroulant en même temps, et donc dans un même espace diégétique. Lors du massacre final dans le manoir du producteur, alors que le tueur était en train de massacrer le casting de Stab 3 en suivant un scénario écrit, Dewey, survivant des Scream, criait à un des acteurs-doubles « le tournage de Stab 3 vient de recommencer ». Les écrans se mélangeaient, le tueur d’une saga empiétait sur l’autre, un film devenant l’autre. Par des effets de symétrie et des effets combinatoires, Stab 3 devenait une réalité et Scream redevenait ainsi une fiction à son maximum, où tout était permis. Sidney, Dewey, Gale et leurs doubles vivaient dans leur réel un film censé être fictif. Le géniteur d’une fiction instrumentait les interférences entre ces deux niveaux narratifs. Comme Casey dans Scream 1 mourrait par son ignorance en films d’horreur, le glissement progressif vers la fiction et la manipulation des récits amenaient à faire ici d’un film le tueur même de l’autre.

Conclusion Tout, dans les trois Scream, renforçait ainsi le statut même de fiction, rappelant sans cesse aux spectateurs par de multiples moyens que tout ceci n’était que du cinéma. Par sa mise en scène, ses choix narratifs et sa réflexion sous-jacente sur les statuts de « réel » et de « fictif », la trilogie s’interrogeait sur les différentes façons dont un récit pouvait se mettre en scène. Recoupant la première théorie d’un film au double discours – celui du slasher et celui du pastiche – les différents fils narratifs des trois films se retournaient sur eux-mêmes. La grande question que Wes Craven posait avec Scream concernait essentiellement sur les relations qu’entretiennent les spectateurs et la fiction qu’on leur projette sur un écran : comment réagit-on au récit narratif ?

Se moquant d’un cinéma qui tend à vouloir faire croire n’importe quoi à son public, et des spectateurs prêts à considérer comme vraie n’importe quelle invraisemblance, Wes Craven se jouait de cette légitimité cinématographique. Dans nombre de films hollywoodiens, il existe une vérité qui ne peut être réellement fiable. Ces actes non-crédibles en dehors des écrans restent sur ceux-ci plausibles et souvent justifiables. Dans Scream, même s’il commençait en installant cet intermédiaire entre « réel » et « fictif », Wes Craven métamorphosait explicitement ses récits en contre-arguments à cette réalité fictionnelle. Très vite, que ce soit Sidney, Randy, Dewey, Gale, les victimes ou les tueurs, tous prenaient conscience de leur statut cinématographique.

A la fin de Scream 1, lorsque Randy annonçait que, dans les films, un tueur se réveille toujours dans un dernier sursaut, Sidney achevait Billy d’une balle dans tête, répondant « pas dans mon film ». Dans Scream 3, c’est l’inspecteur Mark Kincaid (Patrick Dempsey) qui, alors que Sidney lui demandait quel est son film d’horreur préféré, rétorquait « ma vie ». Ces deux phrases agissaient comme l’une des meilleures preuves de cette fictionnalisation.

La trilogie Scream fut une des plus marquantes de la décennie des années 90, relançant un genre en perdition. Suivront ainsi des films comme Souviens-toi… l’été dernier, Urban Legend, ou d’autres, avec une touche de fantastique comme Destination Finale, ou d’humour potache comme Scary Movie. Malheureusement, Scream inspira aussi d’autres faits, ceux-ci plus morbides, car réels. En avril 2000, un adolescent de 16 ans avait agressé ses parents avec un poignard et le masque de Ghostface. Quelques mois plus tard, une jeune femme fut agressée et violée par cinq hommes affublés du masque. Ici aussi, la fiction rattrapait la réalité. Ici aussi, le glissement s’opérait.

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