Detachment

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« Jamais je n’ai senti, si avant, à la fois mon détachement de moi-même et ma présence au monde ». Cette citation de Camus qui ouvre le dernier film de Tony Kaye résume à elle seule l’état d’esprit de Henry Barthes (évidente référence à Roland), professeur remplaçant torturé, merveilleusement interprété par Adrien Brody.

Mais elle pourrait tout aussi bien s’adapter à Dan Dunne, professeur passionné et toxicomane, joué par l’excellent Ryan Gosling, dans Half Nelson de Ryan Fleck. Personnages isolés à leurs façons, ils tentent, comme Louanne Johnson (Michelle Pfieffer) dans Esprits rebelles de John N. Smith, d’insuffler le désir d’apprendre à des adolescents des quartiers pauvres, délaissés par leurs parents et abrutis par un monde qui aspire leurs consciences à coups de publicités et de rêves d’argent.

Le dysfonctionnement du système éducatif américain, sa jeunesse à la dérive et ses enseignants dépressifs, est un sujet qui a donc déjà été traité maintes fois. Mais ce n’est pas parce que ces questions morales et sociales ont déjà été exposées aux spectateurs qu’il ne faut pas insister, et montrer, prouver, que le problème perdure en dépit de nombreuses alertes, cinématographiques ou non. Tony Kaye, réalisateur du fascinant American History X, apporte sa vision du problème, sans détours et avec respect. Il y a redite, oui, mais il y a belle et nécessaire redite. Detachment est un film noir, intense, dont les histoires personnelles se conjuguent au temps de l’histoire universelle.

Cela dit, aussi grave soit le fond de ce long métrage, on décèle une certaine luminosité dans la forme, malgré une stylisation outrancière (images animées, flashback en Super-8, véritables interviews d’enseignants…). Cette lumière provient également de l’interprétation des acteurs, qui ont pourtant beaucoup de désespoir à transmettre à l’écran. Christina Hendricks (récemment vue dans le chef-d’œuvre Drive), Betty Kaye (fille de Tony) ou encore Marcia Gay Harden sont très bonnes dans cet exercice, mais c’est Lucy Liu qui se démarque et surprend ; on aimerait la voir plus souvent et plus longuement tenir un rôle aussi sérieux, authentique et dramatique.

Quant aux personnages principaux (Henry et Erica), deux écorchés, Adrien Brody et Sami Gayle leur donnent gracieusement vie. Cette dernière éblouit par sa force et sa douceur en adolescente fugueuse n’ayant trouvé que la prostitution pour subvenir à ses besoins. Une jeune actrice pleine de talent. Concernant Adrien Brody, on le savait capable d’être époustouflant depuis Le Pianiste, mais il n’a pas toujours bien choisi ses films. Dernièrement, on a entrevu son brillant retour dans Minuit à Paris (Woody Allen), qu’il confirme dans Detachment. Seul au milieu du reste du monde, son personnage n’est pas sans rappeler, dans une certaine mesure, les héros modernes de Habemus Papam, Shame et Take Shelter. Une tendance se dégagerait-elle chez les cinéastes, afin de refléter la situation de l’homme d’aujourd’hui, qui se sent incompris, qui lutte, désabusé, contre une société qu’il ne supporte pas, dans laquelle il ne se reconnaît pas ?

Detachment se fait ainsi une jolie petite place dans l’univers des films de bancs d’école, où trône Le Cercle des poètes disparus, et où traînent Entre les murs, Le Sourire de Mona Lisa et bien d’autres.

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A propos de l'auteur

Image de : Disons-le tout de suite, L. est une passionnée. Barney Stinson a même dit de L. : « Her passion is always suited up ! » Au-delà d’une admiration sans limite pour Jónsi, Ian Curtis, Noel Gallagher, Jamie xx, Sheldon Cooper et Abed Nadir, cette Parisienne nostalgique des débuts de Muse n’a de cesse de satisfaire sa boulimie culturelle, au travers de salles obscures, de salles de concert et de festivals ; mais aussi en se plongeant dans une œuvre littéraire ou philosophique ; et en s'essayant à la photographie dans les rues de Montréal d'abord, celles de Paris ensuite. À l’affût de nouvelles découvertes, L. n’oublie pas qu’elle a été élevée aux vinyles, de Led Zep à King Crimson en passant par The Beatles. L. est musicalement amoureuse de Thom Yorke, mais L. est aussi une amoureuse des mots ; elle aime les lire comme les écrire, puisque la culture ne serait rien sans le partage. Aussi publie-t-elle ses impressions, ses critiques et ses coups de cœur sur son blog, nommé en hommage à la célèbre symphonie de Beethoven: Curse of the Ninth Symphony.

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