Cinéma – Entre art et réclame, les auteurs du 9ème art s’affichent

par Philippe Bédague|
Nés à la fin du XIXème siècle, le cinéma et la bande dessinée ont progressivement entretenu de multiples interactions. Le premier, puisant largement dans l'univers du second pour en adapter, avec plus ou moins de réussite, des personnages ou séries à succès, tandis qu'à l'inverse de grands noms de la bande dessinée propulsaient leurs graphismes en campagne d'affichage pour la promotion de longs métrages du septième art.

dupuy-berberian_2000_2004_2006-2À la frontière entre l’art et la publicité, l’affiche est le principal médium de communication des distributeurs de films. Le défi est de taille, l’affiche doit synthétiser en une image des centaines de milliers d’autres. En France, les investissements consentis sont conséquents, puisque ces campagnes d’affichages représentent 60 % des dépenses médias, soit un chiffre avoisinant les 70 millions d’euros.

La création ex nihilo, d’une affiche dessinée, varie selon son auteur de 19 000 à 46 000 euros. Ce montant intègre la conception pure, les dédommagements pour les éventuels projets refusés, les frais techniques, sans oublier les droits.
Une fois contacté par la production, le dessinateur doit, alors, faire face, comme pour toute campagne de communication, aux contraintes des publicitaires qui réduisent son espace créatif. Il arrive fréquemment que plusieurs artistes travaillent de front. Auquel cas, la distribution suit le précepte publicitaire de la campagne dite  » spéculative « , briefe chaque auteur, suit les  » roughs  » et mettra en concurrence les réalisations retenues.
La décision finale se prenant en présence des divers intervenants ou parfois lors de séances tests, sur avis d’un échantillonnage de spectateurs lambda potentiels. L’aspect artistique est alors réduit à sa portion congrue.
Cependant, il arrive, que des metteurs en scène, souvent connotés
 » auteurs « , aient défini quel dessinateur, ils voulaient. La conception de l’affiche se fait alors en concertation directe et conserve son aspect créatif et artistique dans le respect de l’esprit du film.

Ainsi pour étayer ce dernier point, lors de la discussion sur l’affiche de
On connaît la chanson, les publicitaires du distributeur AMLF voulaient axer le dessin sur le gimmick des chansons. Le réalisateur Alain Resnais et l’illustrateur, qu’il avait lui-même choisi, Jean-Claude Floc’h, pensaient tous deux que l’essence du film était ailleurs. Après réunions et non sans mal, ils imposèrent leur idée initiale.
Ci-dessous trois affiches de Jean-Claude Floc’h .

Pour illustrer le propos de cet article, nous avons contacté le dessinateur Charles Berbérian (auteur avec Philippe Dupuy des séries Le journal d’Henriette et de Monsieur Jean )

Qui sont vos interlocuteurs quant on fait appel à votre signature pour une affiche cinéma ?

jean-claude_floc_h_-_1993_1997_1998-2En règle générale, Philippe et moi sommes contacté par le distributeur ou éventuellement la production.

Comment justifie-t-on de faire appel à vous ?

Le choix de notre graphisme est lié à des films difficilement résumables à une simple affiche photo : soit par la thématique du film, soit parce que les acteurs n’ont pas une assez forte notoriété en France pour concevoir l’affiche sur leur seule image.

Quelles sont les étapes successives amenant à la finalisation du dessin et son acceptation par le distributeur ou la production ?

Nous visionnons d’abord le DVD du film… et débutons les recherches graphiques en nous axant sur l’esprit du long métrage. Diverses réunions peuvent intervenir, entre le ou les décideurs et nous, afin de cautionner et valider nos esquisses. Celles-ci acceptées, nous nous orientons vers la finalisation et livrons notre dessin au distributeur qui, en dernière étape, le destinera à l’imprimeur.

Ma dernière question portera sur vos affiches déjà illustrées. Quels sont les films concernés ?

Notre première affiche date de 2000 pour Au nom d’Anna . L’année suivante nous avons réalisé celle de The navigators, ensuite en 2002 Mille millièmes . Pour le film Mondovino de Jonathan Nossiter en 2004, nous avons créé plusieurs visuels exploités en affiches et en parutions diverses. En 2006, nous avons illustré La mort de Dante Lazarescu, second long métrage du cinéaste roumain Cristi Puiu (à noter qu’il existe deux versions de l’affiche). Notre dernière affiche en date concerne Une fiancée pas comme les autres, sorti en salles peu avant Noël 2008.

La première affiche dessinée par un auteur du 9ème Art est apparue en 1939 sous le crayon de Emile-Joseph Porphyre, plus connu sous le pseudonyme de Pinchon, créateur de l’héroïne Bécassine . Dans l’hexagone, son utilisation prit essor dans les années 70, certains grands noms du phylactère tels Philippe Druillet, Jean Giraud/Moebius, Jacques Tardi, Enki Bilal ou encore Jean-Claude Floc’h et Jacques Loustal, sont en ce domaine de multi-récidivistes.
Parmi ces auteurs, il est étonnant de pouvoir également citer Philippe Vuillemin qui de son trait « Ligne Crade », pour l’occasion assagi, intègre le sérail des affichistes du 7e Art pour Un air de famille, en 1996.
Après avoir arpenté le net, décortiqué ma documentation et mes archives, j’ai comptabilisé environ 150 affiches signées par des auteurs de bande dessinée, dont une très large majorité postérieure aux années 70. Dans ce décompte, j’ai volontairement occulté les affiches étrangères tel le dessin de Daniel Clowes pour Art School Confidential en 2006.

Bien que la liste des dessinateurs utilisés soit assez longue, l’affiche dessinée reste rare et ne représente qu’une infime proportion du secteur. Néanmoins, sa perception auprès des spectateurs bénéficie d’un bon retour. Certaines ont une reconnaissance très très élevée…
Il convient toutefois de relativiser l’impact d’une affiche, dessinée ou non. Elle joue, certes, un rôle primordial dans la diffusion de l’information, mais n’engage pas un acte d’achat significatif, puisque selon sondage, seulement 2 % des entrées se font sur sa seule incitation.

*Chiffres et Informations pour le marché français, source 2002

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4 commentaires

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  1. 1
    le Lundi 8 juin 2009
    Julien vachon a écrit :

    Magnifique

  2. 2
    le Lundi 8 juin 2009
    Philippe a écrit :

    Merci pour ce sobre  » magnifique « , il fait plaisir

  3. 3
    le Mardi 9 juin 2009
    Julien Vachon a écrit :

    Disons que je ne trouvais pas d’autre mot pour résumer ma pensé. C’est une étape à part ce que tu décrits, un travail qui est méconnu… Bref
    Bonne journée

  4. 4
    le Mercredi 10 juin 2009
    Philippe a écrit :

    J’espère pouvoir écrire, selon mon temps, d’autres articles abordant la bande dessinée par des sujets transversaux, en alternence avec des chroniques, dossiers et interviews d’auteurs. En réponse, bonne journée également.

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