Ça commence par la fin – Michaël Cohen

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Ce qui suit n’est pas une critique. Ce n’est même pas une chronique. C’est un article hybride, à mi-chemin entre l’exercice de lecture et celui d’introspection. Ce sont quelques pages arrachées à la va-vite d’un journal intime que je n’écrirai jamais de peur de me retrouver confronté un jour à celui que j’étais. Celui que je ne suis plus tout à fait. L’article que vous vous apprêtez à lire n’est rien d’autre que l’accaparement d’une histoire qui n’est pas la mienne. Qui n’est pas la vôtre. Mais qui y ressemble tellement.

C’est avec appréhension que j’ai ouvert ce roman pour la première fois. « Roman ». C’est précisé dès la couverture, comme s’il s’agissait de rassurer le lecteur. Comme s’il fallait le prévenir, avant même que le spectacle ne commence, que l’histoire qu’il s’apprête à découvrir n’existe pas dans le monde réel, qu’il n’y est pour rien si sa vie est paisible et tristement monotone. Mais c’est faux, évidemment.

C’est donc avec cette appréhension plus que jamais présente dans mon esprit et jusqu’au bout de mes doigts que j’ai parcouru la quatrième de couverture. « C’est l’histoire, simple, d’un homme et d’une femme qui ont vécu une passion hors du commun et se sont quittés alors qu’ils s’aimaient toujours ». Je ne peux réprimer les larmes qui me montent aux yeux. Allons, tu es trop sentimental, reprends-toi. « Un an plus tard, par hasard ou presque, ils se retrouvent. Une nuit, toute une nuit ». Une phrase dans ma tête : Il était ici et elle était là-bas, et entre eux deux se trouvait toute la nuit. C’eût pu être du Modiano, mais non : Truman Capote. Pourquoi cette phrase, pourquoi maintenant ? « Elle s’avance vers moi. Je ne sais pas quoi faire. Je reste immobile. Pas de bises, s’il te plaît. Pas de baisers sur la bouche, je t’en prie. Pas d’enlaçades, je t’en supplie. Elle s’approche de mon cou. Doucement. Sans un mot. Elle me respire. » À mon tour je prends une profonde inspiration et regarde autour de moi.

Paris, XIème arrondissement. Il doit être pas loin de 16 heures et je bois de moins en moins sereinement mon quatrième café. Je sens le regard du serveur s’attarder sur mon dos. Il ne s’en souvient pas, mais je suis déjà venu ici. J’y ai déjà bu un café, je m’y suis déjà perdu après m’être rendu dans l’une de mes librairies favorites. Ce n’était qu’un prélude à cet instant et je n’en savais rien. Je pressentais alors plus ou moins confusément ce qui allait suivre, mais je n’en étais pas sûr, mes pensées allaient et venaient trop rapidement cet après-midi-là, se cognant douloureusement contre les parois de mon esprit. Je ne parvenais pas à les saisir et encore moins à fixer mon attention sur la personne assise en face de moi. Aucune importance. Je résiste à l’envie de passer à quelque chose de plus sérieux. Il est trop tôt. Pas dans la journée, non, mais dans les émotions. Attendons.

« Je l’attends depuis un an. Douze mois. Je n’ai rien fait d’autre depuis tout ce temps et pourtant je n’ai jamais essayé de la revoir ». Peu de temps avant notre dernière entrevue j’avais appris une nouvelle. Ni bonne, ni mauvaise. Une nouvelle, tout simplement. Quelque chose que vous mettez dans un coin de votre tête en espérant qu’elle y restera le plus longtemps possible, tout en sachant que le jour où elle se fera bien présente à votre esprit vous serez littéralement dévasté. Et ça n’a pas manqué. Plusieurs jours de black-out total puis la vie a repris son cours. Pour quelque temps encore.

Le premier roman de Michaël Cohen débute à cinq heures. 17 heures. Voilà le seul repère temporel que nous ayons et c’est bien suffisant. Les chapitres qui vont suivre n’obéiront à aucune logique chronologique. À l’image de la relation entre Gabrielle et Jean, ils n’obéiront à rien. Nous passerons d’une époque à une autre, d’un sentiment à un autre sans jamais savoir exactement s’ils ont pris fin à l’heure où le narrateur nous fait partager son histoire. Leur histoire. Et en même temps nous sommes plus que de simples spectateurs. À notre façon nous sommes des acteurs, pas de cette histoire, non, mais de la nôtre, celle qui nous hante tout au long de la lecture de Ça commence par la fin. Ça commence par la fin… La rupture, fin de toute relation qui se respecte. Brutale, nette. Un chemin se divise en deux et tout reprend sa forme initiale, avant qu’on se soit rencontré. Encore que. Pas tout à fait. Deux individus, deux chemins. Tout va bien.

Gabrielle&Jean, Jean&Gabrielle, cela a commencé presque banalement. La terrasse d’un café, une nuque offerte à qui voudrait bien s’en emparer et une tendance naturelle à préférer l’obsession aux relations humaines en demi-teintes. Jean tomba amoureux du premier coup. Il aura suffi qu’il aperçoive une petite part de Gabrielle pour qu’il sache qu’il ne pourrait plus vivre sans elle. Après cela, il y revient tous les jours sans exception. Comme moi qui m’assois chaque fois au même endroit et qui commande la même chose, Jean ne peut plus continuer à vivre sans ce rendez-vous quotidien. Il ne sait tout simplement plus comment continuer. Chaque jour ressemble au précédent. Du matin au soir, Jean attend patiemment que cette Inconnue cause de ses insomnies réapparaisse. Qu’elle lui sourie, lui prenne la main et l’entraîne quelque part, ailleurs. Loin de tous ces cons qui n’accordent au mot vivre qu’un sens académique, biologique. Loin de ces gens « pressés de recommencer ce qu’ils ont déjà fait hier ». Loin enfin de cet état de demi-conscience qui semble tant les rassurer.
Elle n’en fera rien.

Il faudra attendre leur anniversaire de rencontre pour que Jean se décide. Un mois. Trente jours entiers à observer cette femme sans oser se manifester, une éternité passée à se demander s’il sera capable d’affronter le monde. Car oui, Gabrielle est désormais devenue Le monde. Son monde. Il n’existe plus rien ni personne en dehors de cet être-fleuve qui a tout emporté sur son passage. Mais une question demeure, cependant : que lui offrir ? Il ne peut décemment pas se présenter à elle sans un cadeau, sans une offrande. Un bouquet ? Un verre ? Un livre, peut-être ? « Je ne connaissais pas encore ses goûts. Lui imposer les miens aurait presque relevé du fascisme. » Mince. Me voilà devenu fasciste, avec ma sale habitude d’offrir des livres comme j’offrirais des messages cryptés à ceux qui en ont le plus besoin. Je me retourne et mes yeux se posent malgré moi sur cette table où, l’espace de quelques minutes, je suis devenu fasciste. Un autre café, l’ami. Je sais, je vais me tuer, encore quelques tasses et on me retrouvera allongé sur le trottoir secoué de tics et de tremblements. Au moins pour une fois l’extérieur sera ce qu’il devrait toujours être : une porte vers l’intérieur.

Bond en avant. Nous nous trouvons à présent dans l’appartement de Jean. Gabrielle est là. Il se parlent – enfin, ils essaient. Comment reprendre une conversation mise de côté pendant plus d’un an ? Peut-on seulement la reprendre et faire comme si de rien n’était ? Jean aimerait y croire, mais il est plus intelligent que ça. Il sait bien que ça ne sera pas aussi simple, il sent que la soirée qui s’annonce sera déterminante, mais qu’elle sera aussi la plus éprouvante de sa vie.

« - Mon corps est un peu endormi, mais je me sens… calme. Tu comprends ? Il me rassure. Me tranquillise.
- Et moi ?
- Toi ? Toi… Toi, tu m’exposes. »

C’était donc ça. Tu as fui par peur, Gabrielle. Sophie. Claire ou quel que soit ton véritable nom. Tu n’avais pas peur de moi, non, c’était pire : tu avais peur de nous. De toi. De ce que ce nous aurait fait de toi. Il l’aurait anéanti, probablement. Plus de toi, plus de moi, plus d’eux, plus rien. Nous. Juste nous. Et tu ne l’as pas supporté. Le problème de certaines portes – et tu ne le savais que trop bien – c’est qu’une fois ouvertes on ne peut plus les refermer. Cela méritait-il pour autant de t’enfermer et de me refuser définitivement l’entrée ?

Lorsqu’ils se sont enfin parlé, à la terrasse de ce café, ils ont discuté de tout et de rien. Pas de la pluie et du beau temps, mais presque. Surtout éviter les sujets qui fâchent : la politique, les nuits d’errances, les ex. Ils se sont parlé des heures durant, se demandant probablement chacun de leur côté comment cette journée se terminerait. Où. Avec qui. Sans qui. Puis il a fallu se quitter. « Nous nous sommes dit au revoir devant le café […] Nous ne nous sommes pas fait la bise. Elle ne s’imposait pas. Un baiser sur la bouche aurait été plus juste. Mais aucun de nous n’a osé. Rien. Nous nous sommes regardés un instant. Et partis chacun de notre côté. » Et déjà en Jean se fait jour une vérité qui le terrasse et le fige presque sur place : cela s’arrête là. C’est la fin de leur histoire. La fin de ce qui aurait pu être, mais n’aura pas été. Un mois pour en arriver là. Pourquoi ? Qu’est-ce qui a bien pu se passer, dans ce café, pour que nos badinages parviennent à effacer tout le reste ? « Il faut, parfois, savoir partir sans se retourner. » Imbécile. Fierté inconsciente qui nous pousse à passer à côté de ce qui reviendra nous hanter des semaines, des mois voire des années après, lorsque nous referons le compte de nos blessures à la faveur d’une énième nuit sans lune. Dix secondes. Il est encore temps. Faire demi-tour, ouvrir la portière de ce taxi ou la prendre par le bras alors qu’elle s’apprête à traverser la rue. Abruti de chauffeur de taxi. Connard de petit bonhomme vert. Faire le premier pas. Puisqu’il en faut un, autant que ce soit moi. S’il en faut un qui trébuche, je serai celui-là.
Mais non. Tu ne fais rien. Imbécile.

Heureusement Gabrielle aura prévu la typique lâcheté masculine de Jean. Combien en reste-t-il, des Gabrielle ? Combien faudrait-il encore en fabriquer pour que ce premier pas qui nous effraie – lorsqu’il est susceptible de compter vraiment, en tout cas – ne soit plus que le second ?

Avance rapide. Quelques heures plus tard. Ils s’embrassent. Enfin. « Il y a des baisers qui en disent long, le nôtre disait tout. Il n’y avait pas à discuter. Nous allions nous aimer à l’image de ce baiser. Comme une évidence. » Une évidence. Voilà peut-être l’obstacle le plus difficile à combattre. Comment faire pour se conformer aux évidences lorsque vous ne supportez pas que l’on vous force la main ? De quel côté aller ? Du côté de l’évidence et du laisser-aller, en somme de la seule et véritable liberté, ou de celui de l’éternelle fierté ? Jean n’a pas hésité. Sa fierté, cela faisait longtemps qu’il l’avait mise de côté. Un mois, pour être exact. Cette évidence il l’avait devinée dès le premier jour, dès le premier soir. Il la connaissait, il avait eu le temps de s’en faire une alliée. C’était une évidence : ce qui devait arriver arriverait. D’une manière ou d’une autre. Ici ou ailleurs. Maintenant ou dans dix ans.

Retour à la réalité. La cuisine de Jean. « Pourquoi nous n’avons pas réussi ? Pourquoi nous n’avons pas eu la force de dépasser… cet abîme, cette peur qui nous a détruits, broyés. […] Je n’ai pas peur. Je n’ai peur de rien. Et pourtant si, moi aussi j’ai eu peur. La peur s’est incrustée dans mon ventre. Elle ne m’a pas lâché. Et je n’ai pas su la vaincre. Pourquoi ? […] Je n’y arrive pas. Je n’arrive pas à me détacher de toi. […] Je sais qu’au fond tout n’est qu’une question de peur. De lâcher prise. Mais je sais que nous avons besoin l’un de l’autre pour surmonter nos limites, nos angoisses, nos doutes. Je pense qu’on ne s’est pas choisis au hasard. Qu’on s’est reconnus, encore une fois, de manière animale, en sachant naturellement que l’on était bons l’un pour l’autre. »
Bons l’un pour l’autre, car mauvais pour tous les autres. Tu l’avais compris avant moi, ça aussi, malgré tes peurs et ton refus de l’accepter. Moi je l’ai accepté. J’ai tatoué sur ma peau un « DEFENSE D’ENTRER » afin de les protéger, au risque de m’isoler complètement. Un verre, l’ami. Finis les cafés. J’aurai craqué à la page 76. J’aurai résisté jusqu’à la page 76. Que cela reste dans les mémoires. Qu’on en parle dans les manuels d’Histoire. Mes yeux se brouillent. Une vodka, c’est ça. Deux glaçons. Le premier verre de la journée. Prépare-toi, l’ami, d’autres suivront.

« Gabrielle, du café où je t’écris, le soleil est en train de disparaître. Je note précisément l’heure. Quatre heures dix-sept. 16 h 17. Et tandis qu’il s’éloigne, je pense à toi, à ton propre éloignement, ta distance, et j’ai envie, besoin de t’écrire. Je sais que je peux tomber avec toi. Ton instinct de destruction est peut-être aussi fort que ton envie d’aimer et d’être aimée. Je le sais depuis le début et un peu plus tous les jours. Mais j’ai toujours pensé que nous étions différents des autres. » Quelques lignes d’une lettre qui n’a peut-être jamais été envoyée. J’en ai aussi – nous en avons tous – de ces lettres, de ces mots. De ce temps perdu à tenter de réunir en une poignée de phrases ce que des nuits de perdition n’arrivent pas à effacer. Ce n’est pourtant pas faute d’essayer.

Page 110. À ce rythme-là, je ne donne pas cher de ma peau. Combien fait-il de pages, ce bouquin ? 147 ? Ah, très bien… Ce serait dommage de s’arrêter en si bon chemin. De toute façon mon verre est vide, j’ai besoin d’un refill comme on dit. Etrange comme certaines scènes parviennent à saisir à la perfection ce que j’ai si souvent écrit, si rarement dit et si discrètement vécu au cours de l’année qui vient de s’écouler. « Vous allez bien ? » Ca va l’ami, ne t’en fais pas. Tu sais, c’est sans doute la dernière fois que je mets les pieds dans ton bar. Tu pourrais m’offrir un verre, fêter avec moi cette étape capitale sur le chemin de la désintoxication. Non ? Radin va. Sers-moi quand même, puisque tu n’attends que ça.

Je ne suis qu’à une trentaine de pages de la fin et je n’ai aucune idée de la façon dont ce roman se terminera. Et c’est là, dans cette fin qui se fait désirer, que réside toute la beauté de l’histoire que nous fait partager Michaël Cohen : comme dans la vie, on sait que tout peut arriver. Que tout doit arriver. Il est difficile de ne pas comprendre qu’il ne s’agit pas plus d’une fiction pour l’auteur que pour une poignée de lecteurs qui savent. Il m’arrive de regretter ce que je suis devenu et de prier pour que ce ne soit qu’un rêve, pour que je me réveille et que rien de tout ça ne soit arrivé. Et il y a des jours comme aujourd’hui où un livre, un film ou un sourire un peu trop triste me font changer d’avis.
La fin importe peu, seul le chemin compte. Jean l’a bien compris et je suis prêt à parier que lui non plus n’échangerait pour rien au monde ces instants volés à la médiocrité de la vie que vous vivez. Parce que notre vie est différente. Notre vie, c’est cette « vie qui prend le dessus sur tout ». C’est un abandon total de soi, un don fait à l’autre sans qu’il n’ait eu besoin de le demander. C’est la Liberté, la vraie. La seule qui soit.

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Ca commence par la fin, Michaël Cohen. Editions Julliard. 147 pages. 17 euros.

Adaptation cinématographique (par Michaël Cohen) : Ca commence par la fin.  Sortie nationale : 26 mai 2010.

A propos de l'auteur

Image de : Né en Allemagne à la fin des années 80, alors que l'ordre mondial était en plein bouleversement (et sa naissance n'y est sans doute pas pour rien), Loïc a eu très tôt le goût de faire tomber les murs. Aujourd’hui, c’est au sein de Discordance qu’il poursuit sa mission. Trop souvent adepte du « c’était mieux avant », passionné de cinéma, de littérature et de musique (tout un programme), c’est tout naturellement qu’il a choisi de prendre la tête de la rubrique Société : quelle meilleure tribune pour faire trembler les murs ? Vous pouvez à présent suivre ses élucubrations à la fois sur Twitter (http://twitter.com/JLMaverick) et sur son blog : http://johnleemaverick.wordpress.com.

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