Bernard Fontaine, une histoire du graffiti en images.

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Du paléolithique aux années 2000, Graffiti, une histoire en images pose les jalons d'une grande aventure sociétale et picturale.

Films, livres, expositions : le graffiti fait l’objet d’une médiatisation croissante qui déborde de l’espace public telle une tache de peinture, et s’insinue même dans les cercles des marchés de l’art. Pratique illégale sévèrement punie (on encourt 30 000 euros d’amende et deux ans d’emprisonnement en France), le graffiti sous ses multiples formes est un terrain de jeu sémantique et artistique unique.

Dans son ouvrage Graffiti, une histoire en images sorti aux éditions Eyrolles en fin d’année dernière, Bernard Fontaine prend le parti de se faire historien du graff. Son analyse s’étend des grottes de Lascaux au street art des années 2000… Autant dire que le spectre est large. L’auteur a choisi de délimiter des périodes en trouvant une cohérence dans des mouvements globaux (« repenser la ville », « culture pop »), plus que dans le développement d’une pratique clairement identifée et relevant d’un véritable courant artistique.

La première partie du livre revient donc de manière très instructive sur les peintures pariétales, les inscriptions de Pompéi, véritable reflet de la vie quotidienne de la cité ensevelie (« Marcus Clodius Primio était ici« ) en mettant à chaque fois l’accent sur les techniques utilisées. Plus loin, Bernard Fontaine aborde des thèmes de l’imagerie populaire que l’on retrouve dans les graffs émergeant en même temps que la culture pop, de Disney aux comics. Plus intéressante, la partie dédiée aux années 60 met en avant des artistes qui se sont emparés de l’espace public quelques décennies avant les writers : Alain Arias-Mission et ses Public Poems ou les grands collages d’Ernest Pignon-Ernest. Les œuvres de ces deux artistes sont à la fois un hommage aux victimes des guerres de l’époque (l’Algérie, le Vietnam), et une forme d’interpellation des passants sur ces drames lointains au moyen de messages surdimensionnés.

Contrairement aux graffitis de gangs qui fleurissaient déjà depuis les années 50, le mouvement de writers qui émerge vers 1967 à Philadelphie est le fait d’adolescents signant en leur nom propre. C’est-à-dire le plus souvent après avoir adopté un pseudonyme ou diminutif qui les identifient au sein d’une communauté émergente. Les premiers writers imposent le respect par leur virtuosité à atteindre les cibles les plus inaccessibles ou les plus emblématiques, les rames de métro devenant rapidement leur terrain de jeu favori. L’écrivain Norman Mailer écrit en 1974 The Faith Of Graffiti, un article qui compare le writing à une forme de karma collectif, écho d’une masse invisible de mystérieux peintres. Pour ceux qui regrettent l’entrée du street art dans les galeries, rappelons que dès 1973, des toiles de writers se vendent jusqu’à 3000 dollars dans une galerie new-yorkaise.

Parallèlement, les lois antigraffitis et les campagnes de nettoyage se multiplient à New York, sans grand succès avant celle de 1982 qui signe la fin de l’âge d’or du writing. Alors qu’on associe aujourd’hui le graffiti à l’une des expressions du mouvement hip-hop, le New York des années 1970 duquel ont émergé de nombreux writers baignait à l’origine dans la soul et le funk avant que ce nouveau mouvement ne s’affirme depuis le Bronx. Un esprit qui se retrouve dans les lettrages des débuts.

Outre des portraits de street artists emblématiques (Miss Tic, Banksy, Blek Le Rat…), Bernard Fontaine explore également le contexte et la signification des peintures du mur de Berlin, de l’Irlande du Nord, ou encore de l’apartheid en Afrique du Sud et évoque les controverses autour de la reconnaissance et de la répression. Moins documentées que celles dédiées au writing, ces sections sont parfois un peu confuses. En favorisant l’approche historique, l’ouvrage a le défaut de brasser trop large avec des initiatives très différentes les unes des autres, de l’histoire personnelle au fait de société. Toutefois, Graffiti, une histoire en images regorge de noms de writers, de jalons tels de grandes expos ou la sortie de documentaires cultes, et les pages sont abondamment illustrées de documents d’époque. S’il ne constituera pas la nouvelle bible des street artists, cet ouvrage est particulièment indiqué aux néophytes qui aiment lever le nez au gré de leurs flâneries.

Quelques repères chronologiques


Voir la chronologie en pleine page

Ouvrages (issus de la bibliographie complète de Bernard Fontaine à la fin du livre)

1974 – The Faith Of Graffiti, Norman Mailer, New York, Alskog & Praeger

1984 – Subway Art, Martha Cooper et Henry Chalfant, Londres, Thames and Hudson. Les deux photographes ont archivé les peintures du métro new-yorkais et rencontré leurs auteurs. Le grand succès de l’ouvrage met en lumière ce phénomène encore souterrain.

1991 – Paris Tonkar, Tarek Ben Yakhlef et Sylvain Doriath, Paris, Florent Massot. C’est le premier ouvrage européen consacré au phénomène.

Documentaires

1983 – Style Wars, Henri Chalfant et Tony Silver 2001 – Downtown 81 (New York Beat Movie), Edo Bertiglio

Films

1983 – Wild Style, Charlie Ahearn. Avec les writers Lady Pink, Lee, Fab Five Freddy, Iz The Wiz, Zephyr, les danseurs de break du Rock Steady Crew, le rappeur Busy Bee et le DJ Grand Master Flash.

Expositions

1973 – Première exposition de writers à la Razor Gallery de Soho, New York, sous le nom de United Graffiti Artists (UGA).

1981 – New York New Wave. L’exposition rassemble Andy Warhol, Brian Eno et deux inconnus, Keith Haring et Basquiat.

1984 – Exposition collective au musée Groninger, Hollande.

1991 – Graffiti Art au Palais de Chaillot, Paris

1992 – Exposition À Ciel Ouvert place Georges Pompidou, Paris

2009 – TAG, Grand Palais, Paris

2009 – Né dans la rue, Fondation Cartier, Paris (critique sur Discordance)

Lois et actions répressives

1973 – Campagne drastique de nettoyage à New York. Traversant une crise budgétaire, la ville n’engage pas de véritable plan antigraffiti avant les années 80.

1975 – Création d’une brigade antigraffiti à New York.

1982 – Campagne massive lancée par le maire Edward Koch avec affiches publicitaires et des spots télévisés. La société de transport MTA installe des barbelés et des chiens de garde autour des garages des rames de métro.

1991 – À Paris, les writers Oeno, Stem et Gary redécorent à leur façon la station Louvre-Rivoli à Paris, radicalisant le mouvement et créant un véritable choc. Un résumé de cet épisode sur Le JDD.

1994 – Entrée en vigueur de l’article 322-1 du Code pénal : il punit la dégradation grave d’un bien appartenant à autrui d’une amende de 30 000 euros et d’une peine d’emprisonnement de deux ans. Les articles 322-2 et 322-3 prévoient des cas d’aggravation de ces peines.

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A propos de l'auteur

Image de : Depuis 2004, Julia parcourt les festivals et les salles de concerts en quête de sensations musicales fortes et affiche un net penchant pour la scène indépendante montréalaise, le folk, l'électro et le rock. Malgré une enfance biberonnée à la culture populaire des années 90, sa bibliothèque ITunes n'affiche presque rien entre 1985 et 2000. Repêchée trois fois par le vote du public, Julia anime désormais la rubrique Musique avec Pascal et Laura. "Discordance m'a sauvée". Mon blog / Twitter

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