Bellflower, Mad Max à la sauce mumblecore

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Indépendant, adjectif : «Qui est autonome, qui refuse tout sujétion, qui n’a aucune relation avec d’autres phénomènes. Se dit d’un artiste qui œuvre à l’écart des courants esthétiques majoritaires».

Jadis, le cinéma indépendant américain était frais et culotté, et de petites productions bricolées par quelques potes – pas encore trop marketées – réussissaient à donner un bon coup de pied au cul aux majors hollywoodiennes. À présent, l’indé ne s’inscrit plus seulement en opposition au cinéma mainstream, mais est devenu un genre à part entière, circonscrit à des codes tout aussi lourds que ceux auxquels il prétend échapper. Je pourrais presque m’émouvoir de ce déclin, qui semble à mes yeux aussi théâtral et inévitable que la chute du régime communiste, lui aussi alternatif, et lui aussi miné par sa sclérose et son arrogance, sans oublier une certaine propension (toute symbolique) à la consanguinité.

La première fois que j’ai entendu parler de Bellflower, je lisais justement un article sur le mouvement mumblecore aux US. Tao Lin, gourou cosmique de ce cinéma trash et dépouillé à l’extrême – et accessoirement adepte du selfsuck artistique – y présentait son dernier projet, qui consistait à filmer son errance dans Manhattan après avoir consommé une quantité honorable de MDMA. De l’extimité sous ecsta, aussi pitoyablement narcissique que le Skyblog de votre petite cousine, mais en plus branché, drogue oblige. Au vu du ramdam médiatique autour du film réalisé et interprété par Evan Glodell, sélectionné au festival de Sundance (aïe) et paré de critiques inspirées (« le film le plus indé de tous les films indé »), je redoutais que Bellflower ne se pâme lui aussi dans une autosatisfaction quasi masturbatoire.

Le dossier de presse que l’on m’a remis lors de mon arrivée à la projection a d’abord confirmé mes craintes, puisqu’en plus de l’habituel livret se trouvait un vinyle contenant deux morceaux composés par le musicien électro Slo Blo à partir des musiques du film. Un CD eût évidemment été beaucoup trop rustre. Même si l’initiative ne manquait pas de cachet, cette communication poseuse me semblait tout de même d’assez mauvaise augure, comme si on cherchait d’emblée, grâce à des produits dérivés vintage, à prêter au film une énergie et une atmosphère qu’il ne saurait trouver tout seul. Mais fermons à présent cette longue parenthèse à la première personne, et posons la question qui fâche : Bellflower est-il un film hipster et surfait ?

Suite à une introduction qui sonne comme une prophétie, la première moitié du film prend des allures de road-trip romantique et aérien. Woodrow et Aiden, deux potes un peu largués, ont pour projet de construire une muscle car post-apocalyptique cracheuse de feu, baptisée Medusa. Mais la rencontre de Woodrow et de Milly, une petite nana énergique et lumineuse, puis leur départ vers le Texas, va mettre ce fantasme en stand-by. À ce stade, même si le film n’offre pas de réelle surprise, Glodell parvient à dépeindre la naissance de l’amour de  manière extrêmement éthérée et sensuelle, tout en étreintes chastes et en murmures. Puis la deuxième partie s’amorce, Los Angeles abandonne son atmosphère solaire et s’enveloppe de mystère, et l’on comprend que la douce chaleur des premières scènes n’est finalement qu’un moyen de rendre les ténèbres qui s’avancent encore plus opaques.

À mesure que la relation de Woodrow et Milly se délite et que les personnages s’enfoncent dans la gravité, le film gagne en déconstruction et en étrangeté et progresse vers la série Z, pour finalement se conclure dans un sursaut violent et cauchemardesque qui rappellerait presque Lynch. Le personnage de Woodrow se transforme physiquement et psychologiquement, et le petit péquenaud naïf du Midwest devient un monstre à la virilité exacerbée tout droit sorti d’un film de Tarantino. La Medusa, dont la construction est achevée, permet au final aux deux amis de trouver une échappatoire à la douleur dans une frénésie dominatrice : grâce à la puissance du feu et du métal, ils parviennent enfin à reprendre le contrôle d’une vie qui leur échappe. Une voiture invraisemblable qui ne symbolise ni plus ni moins qu’une extension fantasmée de la masculinité, un instrument presque phallique accessoire d’une destruction exaltante et salvatrice. Finalement, comme dans un rêve, le film se clôt de manière ambigüe et ne propose aucune conclusion claire.

Cette atmosphère hallucinatoire est renforcée par la suppression totale des références à l’argent, au travail ou à la police, qui fait sauter la plupart des ancrages de la vie quotidienne et participe à la sensation d’une réalité distanciée. Un flottement également sensible dans la forme, notamment grâce à la BO nostalgique de Jonathan Keevil, mais surtout à une photographie volontairement crade et déformée, œuvre d’une Silicon Imaging SI2K bidouillée avec des optiques de caméras 16mm et 35mm. Aussi importante qu’elle puisse être, cette attention toute particulière accordée au visuel n’en est pas pour autant complaisante: le film reste indéniablement profond et intime. Cette intensité est sans doute permise par l’importance du film pour son propre réalisateur, Evan Glodell s’étant en effet basé sur le souvenir d’une rupture douloureuse pour écrire la première version du script il y a 8 ans. En définitive, Bellflower est un film travaillé, qui ne brille pas par la profondeur abyssale de son scénario, mais qui réussit néanmoins à concilier fond et forme afin de proposer un récit touchant et métaphorique, traitant entre autres de l’érosion du sentiment amoureux et du poids de l’obsession.

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A propos de l'auteur

Image de : Môme de la cyberculture et de l'hypermodernité. Je regarde, j'écoute, je lis, je joue et je mange beaucoup. Vous pouvez suivre le reste de mes pérégrinations @Axeliteau.

3 commentaires

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  1. 1
    le Samedi 24 mars 2012
    AUCLAIRE a écrit :

    J’aime bien l’article, mais on se serait passé de la pique contre le dossier de presse vinyle, un gros surplus de boulot par rapport à ce qui se fait d’habitude, sans parler de l’investissement consenti, dont le but est notamment de montrer que 1 on aime ce qu’on fait et qu’on tente de le faire bien, 2 qu’on ne se fout pas de la gueule des journalistes et personnes qui viennent aux projections, et qu’on investit pour ce faire du temps (enregistrer, produire, faire le graphisme et presser…) et de l’argent qu’on n’a d’ailleurs pas. Rien ne vous oblige d’ailleurs à le prendre. Il faut savoir que nous le faisons sur autant de film que nous le pouvons – et que le CD en 2012, si ce n’était pas clair, est devenu (hélas?) un objet indigne. Constater que tenter de bien faire son travail peut se retourner contre soi a quelque chose d’exaspérant, voire pire, décourageant. La prochaine fois, pardon, nous mettrons aussi à dispo des photocopies, histoire de ne froisser personne. Merci pour votre compréhension sur ce petit coup de gueule.

  2. 2
    Axel
    le Samedi 24 mars 2012
    Axel a écrit :

    Ma remarque n’est en aucun cas à interpréter comme un manque de respect vis-à-vis du travail de qui que ce soit. Je suis évidemment tout à fait conscient de l’investissement qu’il vous a été nécessaire de fournir pour mettre en place un tel projet. Mais je trouve votre réaction très injuste. Mon rôle ne se limite pas à fournir un billet lisse et consensuel pour contenter le réalisateur et les équipes de promotion et de distribution. Mon rôle est de fournir un avis (tout à fait personnel, du reste), librement positif ou négatif, sur l’ensemble des éléments qui composent un film. J’ai trouvé l’idée du vinyle assez bonne, mais malheureusement superflue, comme j’aurais pu trouver le film très mauvais, quand bien même Evan Glodell a du surmonter des obstacles considérables pour le terminer. Je vous invite à avoir davantage de recul et de fair-play et de savoir, vous aussi, respecter le travail des autres. Bien cordialement.

  3. 3
    le Jeudi 12 avril 2012
    Melissandre L. a écrit :

    Perso je me suis éclatée en lisant ta chronique. Je vais du coup filer voir le film histoire de me faire ma propre opinion, mais ravie de découvrir ta plume!

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