Antoine Dole : l’encre et la chair

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Quelle est la perception d'un roman quand il arrive enfin entre les mains de son public ? Surtout quand il s'agit d'un premier roman, destinée à la jeunesse même s'il est ici question de jeunes adultes, ainsi que les anglo-saxons nomment les 16-25 ans ?

Antoine Dole a vécu ce baptême du feu dans des conditions qui ont de quoi effrayer le moindre auteur avec Je reviens de mourir : critiques violentes qui passent à côté du texte, volonté de censure sur le livre pour l’empêcher d’atteindre son public car l’auteur parle de suicide, de sexe et d’amour déçu sans fards… Deux ans plus tard, Antoine Dole ne lâche rien et publie Laisse brûler chez le même éditeur : un triangle où se croisent et s’entrechoquent trois personnages. Noah, anéanti par une rupture et un secret depuis plus de six ans, Maxime qui n’a su le retenir et nourrit rancoeur et incompréhension et Julien qui se réveille ligoté dans une cave, incapable de se souvenir comment il est arrivé là.

Trois personnages aux trajectoires liées et divergentes qui se croisent dans un espace-temps où chacun se noie, flotte et s’embrase et où l’on retrouve les problématiques chères à l’auteur: la difficulté à aimer, la peur de l’échec et de s’ouvrir à l’autre, un univers cru, rageur entre vitalité et désespoir. Une des nombreuses facettes d’Antoine Dole, qui prépare également la sortie d’une bande dessinée Bad Romance, et Fly girls, co-écrit avec la rappeuse Sté Strausz à propos des filles du Hip-hop.

Nous avions relayé ici les problèmes que ton éditeur – Tibo Bérard chez eXprim’/Sarbacane – et toi avez rencontré à la sortie de Je reviens de mourir : critiques te taxant d’être misogyne et complaisant, boycott des certaines bibliothèques et librairies pensant que ton roman était dangereux pour la jeunesse car tu abordais les sujets du suicide, du sexe via internet et de la prostitution… Comment as-tu vécu tout cela et as-tu eu l’occasion de rencontrer de jeunes lecteurs et des soutiens qui ont démenti ces jugements lapidaires ?

Image de Ecoute, on m’a prêté des intentions qui n’étaient pas les miennes, des propos que je n’avais pas tenus, un discours qui était loin de celui que j’avais exprimé. Ça a été compliqué à vivre, parce que d’un coup tu dois te justifier et te défendre sur des choses qui n’existent pas, que tu n’as pas dites. Cette histoire de polémique, c’est clairement une histoire de business : ce ne sont pas les lecteurs qui l’ont déclenchée, ce sont certains libraires ou bibliothécaires qui font mal leur boulot. Dans les médias ils te disent « Que vont penser les ados ? » et puis en off ils te disent « Que vont penser les parents ? », parce que finalement c’est ça la cible intéressante : ce sont les parents qui paient la littérature de leurs ados ou qui les inscrivent à telle ou telle bibliothèque.

Le bon libraire, c’est celui qui ne se contente pas de vendre du livre au kilo mais qui va faire de l’accompagnement, s’intéresser au lecteur, le conseiller, discuter, mais ça prend du temps et ça n’intéresse pas tout le monde : quand on doit faire du chiffre c’est mieux d’aller droit au but, bon bah voilà. Je reviens de mourir est un livre difficile et oui c’est sûr c’est un matériel brutal entre les mains d’un ado. Mais le monde est un matériel brutal par essence quand on est à un âge où l’on expérimente ses émotions, ses limites. La littérature crée une zone de pensée, d’identification ou de projection, de dialogue, où les choses sont nommées, sont dites. Des ados j’en ai rencontré pleins, parce qu’à un moment ça devient débile de se justifier auprès de gens qui t’instrumentalisent pour servir un propos – on écrivait que j’étais misogyne alors qu’au même moment j’écrivais un livre sur l’apport considérable des femmes dans le monde Hip Hop, on écrivait que j’allais pousser des ados au suicide alors que pleins m’écrivaient pour me dire que ça leur avait permis d’aborder cette question avec leurs parents.

Les ados que j’ai rencontrés ont reçu le livre comme une passerelle, pour parler de sexualité, pour parler de violence amoureuse, pour parler de mal-être. On a dit que j’avais écrit « le premier roman pornographique pour ado », c’est vraiment de la connerie : déjà de faire l’amalgame entre la sexualité telle qu’elle est abordée dans le roman et la pornographie. C’est une confusion qui rend tout débat stérile et hors sujet : il n’y a pas de recherche de plaisir dans ce que vivent les personnages du roman, il y a une recherche de soi, absolue et destructrice, dans laquelle la sexualité devient le symptôme d’un malaise. Les lecteurs que je rencontre en signature ou dans les débats ne me parlent pas des scènes crues, ce n’est pas subversif pour eux, ce qu’ils prennent avec violence c’est le sentiment amoureux, c’est l’histoire d’amour : parce que ça oui, c’est devenu vachement difficile pour chacun de nous de se laisser aller là-dessus.

Sur Laisse brûler, ton style se fait beaucoup plus net et coupant que Je reviens de mourir où ton texte aux multiples et belles images littéraires contrebalance beaucoup la dureté de ce qui arrive à Marion et Eve. Laisse brûler semble même avoir été écrit dans une sorte de rage froide…

Image de Laisse brûler aborde un sujet qui était important pour moi et difficile à exprimer. J’ai tourné les choses dans un sens, puis dans un autre, j’ai écris une première version, une deuxième, une troisième, ça ne fonctionnait pas. En parallèle j’ai fait une grosse dépression, beaucoup de choses changeaient dans ma vie, que ce soit en moi ou autour de moi, j’ai arrêté d’écrire pendant des mois, et puis un journaliste qui me suivait depuis Je reviens de mourir m’a mis un coup de pied au cul un soir. Il m’a dit « T’es un écrivain, alors écris, arrête de te regarder et ce que tu ressens, écris-le ». Et là j’ai compris que j’avais perdu ça : ce rapport intime à l’écriture, parce qu’après un premier roman tu commences à écrire un peu pour les autres, et puis un peu pour les critiques, et puis un peu pour les lecteurs, etc… Je me suis recentré, j’ai arrêté de chercher à tenir le bon discours, à avoir la bonne attitude. Quitte à cogner dans un mur je voulais le faire honnêtement. Et là tout est devenu une sorte d’évidence : qui était Noah, qui était Maxime, qui était Julien. Et qui j’étais, moi.

Désenchantement des rapports humains, incapacité à aimer, sexe sans lendemain, autodestruction… Pourquoi la vision de la jeunesse actuelle est-elle si désespérée dans tes écrits ? Même si contrairement à Je reviens de mourir, Laisse brûler dépasse la peur notamment de l’engagement et laisse entendre un possible droit au bonheur…

Si dans Je reviens de mourir les héroïnes ont vingt ans, dans Laisse brûler les personnages approchent la trentaine. Je préfère parler de problématique générationnelle que de « jeunesse actuelle », parce que la sexualité a subi une profonde transformation à travers la génération 80 et tout ce que ça implique de faire un apprentissage de la sexualité et de l’amour en ayant conscience qu’ils peuvent être vecteurs de maladie, de mort. On est obligés de se protéger de l’autre constamment, pas se faire confiance, faire des tests, quelle vision de l’amour et de l’intimité ça construit, ça ? Après voilà, on s’adapte à la vie comme on la connait : Je reviens de mourir est sorti y a deux ans, Laisse brûler sort maintenant, nécessairement je vis des choses et j’apprends à vivre avec les enjeux de ma génération, à m’appuyer sur des choses importantes, essentielles, et à trouver une échappatoire à ce malaise… Je ne suis pas très différent des personnages que j’écris, comme eux je tâtonne et j’essaie de trouver ma propre définition de l’harmonie, une forme plus humble de bonheur…

Laisse brûler est construit sur une structure triangulaire fermée et paradoxalement très ouverte : Maxime, Noah et Julien sont trois personnages liés en apparence, qui semblent se répondre mais qui ne cherchent qu’à s’échapper de situations personnelles où ils ont en lutte avec eux-mêmes…

Noah est un détonateur, parce que c’est lui qui sert de combustible, c’est lui qui brûle, et que Maxime et Julien sont au départ des dommages collatéraux de son propre désespoir. Mais ce sont finalement trois personnages qui se trouvent à un moment de leur vie où ils doivent faire face à des situations qu’ils ont créées. Ils se trouvent que leurs trajectoires sont liées, et qu’elles s’embrasent mutuellement, mais les réponses qu’ils ont à apporter à ces incendies sont des réponses qu’ils doivent trouver seuls, chacun de leur coté. Parce que ça concerne le droit que chacun se donne d’être qui il est, avec ce qu’il a vécu ou ce qu’il veut se donner la chance de vivre, et qu’on ne peut attendre ça de personne d’autre que de soi même… la vie n’est faite que de choix, qui définissent des murs autour de nous, des couloirs, et heureusement, des portes…

Tu abordes également ce qui est lié à la création dans Laisse brûler à travers le personnage de Maxime qui est scénariste pour la télévision. On lui demande d’écrire des choses très calibrées et stéréotypées sur l’amour quand il cherche à décrire ce qui colle à la réalité, à sa réalité serait-on tenté de dire. C’est un conflit qui était aussi au centre du film La fleur de mon secret de Pedro Almodovar : Leo qui écrit des romans à l’eau de rose sous pseudo se fait engueuler par son éditrice car ses textes deviennent de plus en plus noirs, à mesure que sa vie sentimentale se désagrège. As-tu déjà été confronté à ce genre de choses, y compris en t’auto-censurant au besoin ?

Dans les projets alimentaires oui ça m’arrive, parce qu’à un moment si tu veux qu’un système te fasse vivre, t’es obligé d’en accepter certains codes, et que tu ne peux pas mener des combats partout : il y en a qui ne sont pas utiles. Quand je fais un livre un peu journalistique, j’essaie d’être accessible, de parler au plus de monde possible, ce n’est pas se trahir, c’est à la fois un exercice de style et un job. Ça me permet à côté de faire ce que j’aime et de mener mes combats, d’écrire les romans que je veux, parce que ça par contre ce n’est pas quelque chose sur lequel j’ai envie de concéder : l’auto-censure sur un roman ça veut dire que tu retiens des choses, et je veux pas « peser » ce que je donne, faut que ça s’arrache, faut pas que ça me laisse indemne : j’ai besoin de considérer la littérature comme ça, sinon j’arrêterais, ça ne servirait à rien. J’ai la chance de bosser avec un éditeur, Tibo Bérard, qui ose des choses et qui encourage ses auteurs à aller dans leurs retranchements. C’est aussi pour ça que malgré leurs thématiques fortes les livres de la collection conservent une énergie « jeunesse », au sens rageux du terme, nerveux, brutal. Tibo t’apprend à canaliser un truc en toi, c’est presque du domaine de l’accouchement et de la vie, plus qu’une question de mots et de papier. C’est aussi pour ça que les ados plébiscitent la collection : elle est vivante, ce ne sont pas que des livres.

Une bande-annonce très élaborée et pensée, une bande-son du texte disponible sur Deezer… C’était déjà le cas sur Je reviens de mourir. T’es-t’il indispensable de donner tes romans avec des supports ou des clés auditives et visuelles ?

Mes influences ne sont pas nécessairement dans la littérature, je lis depuis peu. Mais j’écoute beaucoup de musique et je regarde beaucoup de films ou de séries télé. Quand je mets des images sur mon texte, ou que je mets des musiques dessus, c’est un réflexe naturel, parce que ma « littérature » est construite comme ça. Faire un petit film autour de Je reviens de mourir c’était logique, le faire pour Laisse brûler ça l’était aussi, tout comme de présenter une bande-son en écoute pour chacun des deux. Musique, cinéma et littérature sont tellement liés aujourd’hui, à fortiori avec internet qui offre la possibilité de les conjuguer de plein de façons différentes. Je crois pas que ce sont des clés, parce que les images et la musique vivent déjà dans le roman d’une certaine façon : je crois qu’on sent cette influence là, dans la rythmique des phrases ou dans la construction des scènes (ou par exemple dans le personnage de Maxime, où des morceaux de scénarios sont clairement incrustés dans ses chapitres), disons que ce sont des extensions, qui permettent de créer une sphère cohérente autour de mes bouquins. J’assume cet héritage un peu « pop », plutôt que de revendiquer une posture académique et littéraire qui serait une totale supercherie : les livres sont rentrés dans ma vie quand le gros du boulot était fait, même si certains y occupent une place importante aujourd’hui.

Dans le sillage de Laisse brûler, tu prépares la sortie d’une bande dessinée pour City Editions – Bad romance – et d’un recueil de textes et de photos autour des rappeuses françaises Fly girls au Diable Vauvert. Comment sont nées ces œuvres annexes à tes romans ?

Image de Bad Romance c’est une expérience très ludique. J’ai toujours tenu des journaux intimes graphiques, dans lequel je mettais en scène les gens autour de moi. Un jour j’ai montré mes dessins à Frédéric Thibaud, qui est éditeur chez City, et qui m’a proposé de travailler sur une bande-dessinée. J’ai eu envie de prendre le contrepied de cet univers sombre et angoissant qu’on me prête souvent, et d’illustrer un peu mon quotidien, qui est aussi fait de moments plus tendres et plus « ronds ». Travailler sur ce projet a été une vraie récréation, et puis un moyen d’exprimer d’autres choses. C’est aussi la redécouverte de quelque chose : c’est la première fois que je fais quelque chose de mes dessins, et je revis un peu le stress du « premier livre ».

Fly Girls c’est un recueil de textes autour des femmes qui ont fait le Hip Hop en France depuis le début des années 80, que j’ai co-écrit avec la rappeuse Sté Strausz. C’est un beau projet parce qu’au-delà de rendre hommage à des rappeuses, grapheuses et breakeuses, c’est aussi un recueil qui raconte en filigrane comment des minorités ont un jour utilisé le hip hop pour revendiquer leur existence et se « créer » socialement. Après avec la maison d’édition ça a été quelque chose de plus laborieux, parce que faire exister le hip hop au sens institutionnel c’est difficile, c’est une culture qui a souffert des cadres qu’on lui a successivement imposés. Avec Sté, on aurait voulu pousser le livre plus loin, explorer plus de choses. C’est formateur : trouver une maison d’édition dans laquelle tu te sens bien et qui te comprend, c’est comme faire une rencontre amoureuse, c’est précieux et c’est rare. Mais ça m’a permis de travailler avec Sté Strausz qui est une artiste incroyable, intègre et droite, et de rencontrer une cinquantaine de femmes passionnantes qui m’ont beaucoup apporté.

Il était question d’une adaptation cinématographique pour Je reviens de mourir, qu’en est-il maintenant ?

Alysson Paradis a voulu porter le roman pour un projet cinéma. Par la suite le projet est passé entre les mains de trois réalisateurs différents. On m’a proposé plusieurs adaptations mais eux ou moi on trouvait toujours que quelque chose ne fonctionnait pas. J’ai compris que c’est un texte que je voulais travailler moi de mon côté, plus tard. C’est trop tôt pour revenir dessus, le repenser, le reconstruire. Et j’ai envie d’explorer d’autres trucs pour le moment.

Quels sont tes prochains projets artistiques, qu’ils soient littéraires ou graphiques ? Cette vidéo sur Dailymotion – Ne me quitte pas – laisse même penser qu’un projet musical est en cours…

Ne me quitte pas, c’est un texte qui avait été enregistré à l’occasion d’une scène lecture/slam à laquelle j’avais participée. Mais voilà, monter sur une scène, prendre un micro, déclamer quelque chose, c’est un effort, c’est pas naturel pour moi.

Non les vrais projets c’est toujours coté écriture… Je dois publier un essai à La Musardine en 2011, c’est une réflexion sur les nouvelles formes de virilité et cette pression « virile » qu’on fait peser sur les nouvelles générations d’hommes. Ça s’inscrit dans une exploration transversale que j’avais commencée avec les romans, cette sorte de consensus bancal à exister de telle façon pour être « en place » socialement. L’occasion au passage de publier un autre livre avec La Musardine d’ici là, dans la collection « Osez », qui explore les questions de la sexualité.

Je travaille également avec Fabrice Manga, pour 2-35 Productions, sur l’écriture d’une série en douze épisodes. Le tournage du pilote doit démarrer dans les prochains mois.

En parallèle de ça je travaille sur mon troisième roman, un récit sur lequel j’ai envie de prendre le temps… je voudrais que ce soit un texte qui marque à nouveau une étape profonde, dans ma vie perso. A chaque roman je me suis fait faire un tatouage, c’est ce qui explique le mieux mon lien avec cette écriture là : c’est de l’encre et de la chair.

Crédits Photo de une : Fabrice Manga

Retrouvez l’auteur sur son site, ADNonyme.com

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A propos de l'auteur

Image de : Née en 1981, Chloé Saffy vit à Toulouse. Sur le net, elle est l'auteur du blog My Way Or The HighWay et a collaboré au e-magazine d'opinion Ring. Adore, son premier roman a été publié en 2009 aux Editions Léo Scheer. On peut également la retrouver sur son site : http://www.ohmydahlia.com [Crédit photo: Kelly B.]

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