Zone libre vs Casey & B.James : une journée de chaos

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Un nouveau chapitre de l’histoire de Zone Libre s’est écrit cette année avec la sortie du disque Les Contes du chaos. Il fallait bien s’attarder dessus toute une journée pour saisir l’essence de ce projet de fusion rock noisy-rap. Chronique, interview et live-report.

14 h : Le disque – Visions du chaos

Image de contesduchaos Zone Libre est à l’origine un trio de rock à tendance noise composé de Serge Teyssot Gay (ex-Noir Désir et InterZone), Cyril Bilbeaud (Versari, ex-Sloy) et Marc Sens. Le groupe sort d’abord un groupe entièrement instrumental, Faites vibrer la chair, en 2007. Deux ans plus tard, Zone Libre écrit une nouvelle page de son histoire en s’associant avec des rappeurs : Casey et Hamé (La Rumeur) sur L’Angle mort en 2009 puis Casey et B.James sur Les Contes du chaos en début d’année.

Les Contes du chaos est une musique d’urgence et de tension. Les instrumentaux de Zone Libre, mi-rock, mi-bruitiste, plantent un décor noir et désespéré sur lequel Casey et B.James rajoutent leurs flows brûlants. Chacun se nourrit de la participation de l’autre : les rappeurs bénéficient de la lourdeur et de la tension que la musique leur procure tandis que les instrumentaux décollent et prennent sens grâce à l’énergie et aux textes rageurs de Casey et B.James. Chacun à sa tâche et chacun à son espace.

La collaboration est nettement plus pertinente ici que sur le précédent disque. Zone Libre a su retirer les expériences de son travail sur l’Angle mort pour aller plus loin dans les expérimentations bruitistes. Ils ont également eu le temps d’apprendre à mieux connaître Casey comme B.James, grâce à l’Angle mort et la tournée qu’il a suscité. En outre, Casey et B.James font partie du même collectif, Anfalsh. Aussi, on ressent une plus grande complicité entre rappeurs sur ce disque : il y a plus d’alternance entre leurs deux voix, plus de connections entre leurs textes, de sorte que les paroles et leurs flows constituent une matière plus homogène et soudée.

Zone libre vs Casey & B.James – Aiguise-moi ça (vidéo)

18h : l’interview – Il n’y a pas de règles dans le chaos

Quelques heures avant leur concert tonitruant au Nouveau Casino, nous avons rencontré Serge Teyssot Gay, Cyril Bilbeaud, Casey et B.James dans un bar. Cet entretien s’est naturellement construit, à l’instar des Contes du chaos, comme un versus : d’un côté, les instrumentistes pour les instrumentaux, et de l’autre, les rappeurs. (1)

Zone Libre

Bon, votre disque est – sans surprise – très sombre. Cet état correspond-t’il à vos humeurs du quotidien ou est-ce simplement quelque chose qui ressort particulièrement dans votre musique ?

Serge Teyssot-Gay: Il n’y a pas de règles. Quand on se retrouve tous les trois, on travaille de façon spontanée. C’est vraiment un travail collectif. Ca ne peut pas marcher si c’est une personne qui arrive avec une idée. La musique qui en ressort, on la découvre comme toi tu la découvres. C’est une électricité qui nous nourrit.

Dans une interview accordée à l’époque de la sortie de L’Angle mort, Serge Teyssot-Gay parlait d’impliquer Casey dans le processus de composition des instrumentaux ? Cette annonce a-t-elle été suivie d’effets? Si oui, comment avez-vous organisé le travail de création des instrus, puis celui des textes?

Image de contesduchaos2 S.T-G : C’est parce qu’on parlait de Zouk à ce moment là. On n’a pas eu le temps de vraiment travailler cette idée. On est tous très actifs. Pour cette raison, le disque s’est fait de façon rapide. C’était même pas un calcul, on n’avait pas le choix. Et les choses devaient se faire malgré tout parce qu’on avait bouclé les périodes et qu’on doit avancer.

La musique et les textes se sont donc faits de manière totalement indépendante ?

S.T-G : Le trio propose des idées et on les sélectionne tous les cinq. On part de quelque chose de très brut - c’est un esprit, un rythme, etc. – qu’on finit de structurer tous ensemble.

C’est pareil pour les textes ?

S.T-G : Chacun a sa partie. Le trio Zone Libre se met d’accord dès le départ sur une idée. On revient ensuite vers les paroliers, avant de structurer la musique pour pouvoir les accueillir et porter leurs textes. On va alors déterminer des choses très basiques : est-ce qu’on continue la rythmique? Est-ce qu’on place un solo ? etc. On se met d’accord là-dessus, on enregistre les instrumentaux et on leur donne le travail fini. On enregistre comme on compose, dans les conditions du live. On ne cherche pas à additionner une chose à une autre. C’est un ensemble de trois personnes qui crée cette musique là. On se met d’accord sur une structure ou sur une idée et ça doit être enregistré dans la journée.

On sent que vous avez été plus loin dans l’expérimentation sur ce troisième album.

Cyril Bilbeaud : On ne connaissait pas trop Casey et Hamé lorsqu’on a enregistré l’Angle mort. Aussi, on ne voulait pas être trop extrême. Après, on a tourné ensemble, on a appris à se connaître et à partager des goûts musicaux qu’on ne se connaissait pas. C’est vrai qu’on a été très désinhibés en tant que musiciens sur Les Contes du chaos. D’ailleurs, lorsqu’on se produit en trio, ce qui arrive encore, on joue parfois des instrumentaux du troisième album.

Versus Casey & B.James

Pensez-vous que votre musique puisse toucher des personnes qui ne vivent pas en milieu urbain?

Casey : On est issu de quartiers et on se raconte. Mais ça, c’est l’apparat, la forme. Dans le fond, on parle des rapports à l’oppression, des rapports de domination, de justice et d’égalité. Si t’es constitué normalement, tu peux être touché par ça sans venir de la banlieue. Oui, c’est sûrement marqué, typé, et si ça désintéresse pour ces raisons, je m’en cogne.

Est-ce que vous ressentez une continuité parfaite entre l’écriture sur vos albums solo et sur vos collaborations avec Zone Libre?

Casey : La musique ne modifie pas la pensée. Dans la mesure où on écrit ce qu’on est, ce qu’on vit, ce qu’on voit, ce qu’on pense, le résultat reste le même. Ce serait vraiment de l’ordre du travestissement de dire qu’on va aborder des thèmes rock parce qu’on fait du rock. Déjà, je sais même pas ce que c’est qu’un thème rock. Après, oui, la forme change. Dans le rap, c’est un travail de précision. Le son est plus nu et toi, tu places. Dans le rock, c’est une énergie.  Mais la forme change aussi d’un instru à l’autre dans le rap. A chaque fois qu’on suit une rythmique, une mélodie, on invente un cycle et une forme.

Image de contesduchaos3 N’y-a-t’il pas un paradoxe entre le fait de chercher « l’angle mort » et de se médiatiser et de se raconter à travers sa musique ?

Casey : Quand on parle d’angle mort, on parle d’espaces de liberté, dans la musique ou d’autres choses. Après, le fait de médiatiser un disque ne restreint pas les libertés. Il ne faut pas confondre médiatisation et pudeur. Là, tu es en train de parler de pudeur. Or, le fait de se montrer n’est pas impudent. Je ne vais pas te raconter ma vie, ma famille parce que la pudeur, elle est là. L’important n’est pas celui qui incarne le sujet, on s’en cogne du « je », l’important est le thème.

Par extrapolation, considérez-vous la musique comme une sorte de thérapie ?

Casey : La musique est pour beaucoup dans ce qu’on choisit de dire : elle pose le décor et guide les textes. En l’occurrence, avec la musique de Zone Libre, t’es obligé d’aller quelque part, tu ne peux pas te contenter de raconter tes doigts de pieds. Après, je ne vais pas te mentir : je n’ai pas le temps de me regarder le nombril. On va laisser ça aux variéteux. De toute façon, ce n’est pas à toi de bâtir un mythe autour d’un morceau. C’est aux gens de juger si t’expulses ou non des névroses. D’ailleurs, ceux qui tiennent un discours d’écorché sont souvent assez nul dans l’écriture de textes.

Disons qu’on a quand même tendance à être dans un certain d’esprit lorsque l’on compose de la musique.

Casey : C’est très occidental de s’analyser lorsqu’on fait de la musique. C’est très 18ème siècle, le romantisme, se regarder, se contempler. Dans d’autres pays, la musique ne se pratique pas comme ça. Elle se suffit à elle-même : les gens font de la musique et passent à autre chose ensuite. C’est une sorte d’impudeur de se raconter dans les morceaux et d’en rajouter une couche ensuite. Je te jure, ça me met mal à l’aise.

(1) Nous n’avons pas été en mesure de retranscrire l’intégralité des dialogues. L’enregistrement de l’interview a eu lieu dans un endroit bruyant et à six sur un petit enregistreur – on remercie au passage Damien pour sa participation à l’interview. Aussi, certaines paroles de Serge Teyssot-Gay et Cyril Bilbeaud ainsi que les réponses de B.James ne sont pas bien passées à l’enregistrement. Mille excuses.

20h : le live – l’huile et le feu

Image de contesduchaos4 Zone Libre, Casey et B.James ont choisi de faire apparaître Psykick Lyrikah et son abstract hip-hop en première partie. De cette formation rennaise, il y a aujourd’hui sur scène Arm pour la voix et Robert le Magnifique, qui s’affaire à la basse, aux scratchs et aux machines – Olivier Mellano n’est pas présent. Arm fait preuve d’un charisme franchement énorme. Il pose ses textes les yeux fermés, en appuyant lentement chaque mot de sa voix grave. Malgré un flow assez monocorde, il réussit à tenir la foule en haleine jusqu’à l’arrivée de Zone Libre.

21h, le concert commence dans une salle pleine à craquer. L’introduction se passe dans un déluge de guitares et de larsens tandis que les machines à produire de la fumée sont utilisées de manière poussive. La réussite de ce projet de fusion se retrouve également dans la composition du public. Le Nouveau Casino est aussi blindé qu’hétérogène au soir du 30 mars, casquettes hip-hop et t-shirts rock.

Le pendant instrumental de ce disque prend toute sa mesure sur scène. Marc Sens joue avec un archer, une baguette, des pédales d’effets, son larsen ou une perceuse. Plus qu’une ligne de guitare, on prend conscience que sa participation à Zone Libre constitue la caution bruitiste de la formation. En complément, Serge-Teyssot Gay assure des lignes de guitares déviantes, pleines de disharmonie et de larsens. Casey et B.James complètent à merveille ce socle musical bruyant par des textes riches, un flow énergique et une présence scénique imposante. En somme, Zone Libre est le feu, Casey et B.James, l’huile.

Comme le disait Serge Teyssot-Gay, Zone Libre enregistre tout dans les conditions du live. En conséquence, Les Contes du chaos prend toute sa ampleur sur scène. On perçoit avec plus de clarté la consistance et la direction des compositions de Zone Libre, la richesse des textes et la diversité des flows de Casey et B.James. Ce dernier prend aussi toute sa place sur scène. On perçoit nettement mieux les nuances de rythme, l’énergie de son flow car sur le cd, le ton grave de sa voix se retrouve enterré par le déluge de guitares.

Crédit photo : Melchior Tersen

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Image de : Yves Tradoff s'intéresse à beaucoup de choses : http://yvestradoff.over-blog.com (work in progress)

1 commentaire

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  1. 1
    le Dimanche 16 octobre 2011
    stéphane a écrit :

    Excellent album, plein de rage et de paroles vraies….jusqu’au morceau « la marque de la chaîne » qui malheureusement tombe dans la caricature et veut une fois de plus distiller la haine entre les peuples de façon malhonnete et révisionniste, dommage ca partait bien, un sans faute jusque là…..
    Oui comment passer de la révolte au oin oin, quelle déception….Reste « à la second près », futur classique.

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