Zenzile — Le Cabinet du Dr Caligari

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C'était à une expérience rare et donc précieuse que nous conviait le sympathique et éclectique Café de la Danse, en partenariat avec le Télérama Dub Festival, ce jeudi 18 novembre dans le quartier Bastille.

Rare, parce que ce que l’on appelle communément « le Ciné Concert », qui consiste à accompagner un film (généralement un grand classique du cinéma muet) d’une bande-son réalisée en « live » par les musiciens sur place, reste encore un événement marginal dans l’espace musical de l’Hexagone. Il est vrai qu’en Angleterre par exemple, où l’on a moins peur de mélanger les genres et de brouiller les pistes, on retrouve plusieurs groupes, souvent issus de l’électronique pure, qui se sont déjà essayés à l’ »optical music » avec plus ou moins de bonheur. Parmi eux, il y a presque 15 ans de cela, le groupe électro «néoclassique» In The Nursery s’était déjà penché sur la bande-son de ce monument du cinéma impressionniste allemand, le Cabinet du Docteur Caligari, film de de 1919 de Robert Wiene, produisant un chapelet de quelques 14 musiques planantes, au charme ambient délicat, certes plus proches d’un Éric Serra que d’une bande-son rock ou classique.

Zenzile | Le Cabinet du Dr Caligari

C’est donc avec beaucoup de curiosité mêlée d’excitation que l’on apprenait la création d’une nouvelle expérience musicale autour de ce film mythique, par le très inspiré groupe dub Zenzile, dans le cadre du festival Premiers Plans (soutenu par le Chabada), sur un thème simple et efficace : la peur au cinéma.

Originaire d’Angers, officiant avec brio depuis 1995 entre dub, electro aérien et post rock, le quintet a réussi à se faire une belle place dans la scène dub française, se payant même des intervenants de haut vol tels que Tricky. C’est dans une salle surbondée (du monde partout, sur les gradins, les escaliers, parterre face à la scène), peuplée de fans de toujours, mais aussi de curieux ou de cinéphiles, que débute un spectacle digne des premiers cinématographes.

Sans un mot de présentation, les musiciens prennent place dans l’ombre, dos au public, et face à l’écran d’argent, où le titre original apparait, dans une copie restaurée alternant des plans bleutés (la nuit) et sépia (le jour) pendant plus d’une heure et demie en version originale sous-titrée. Et de suite, on est frappé par la force d’évocation de la basse qui, en harmonie avec la batterie, donne le rythme soutenu à un film parfait pour l’exercice, tant il est truffé de rebondissements, baignant dans un univers sombre et inquiétant, faisant appel autant à l’enquête policière qu’au fantastique. Impossible en effet, de détacher le regard de l’écran, même si un certain temps d’adaptation oblige l’esprit à faire la part de choses : est-ce un concert ? Est-ce une projection ciné ? Non, il s’agit bel et bien des deux en même temps, et au bout de quelques minutes, Zenzile et le film, tel un gros 747, décollent enfin et nous emportent avec eux.

Évidemment, si l’on ferme les yeux, certaines références nous sautent aux oreilles. On pense notamment au morceau A Forest de The Cure, sur la basse du début, ou aux longs morceaux instrumentaux des premiers Pink Floyd ou Genesis, de ces groupes qui justement, prenaient le temps de développer de longues plages musicales narratives qui inspirent des images fortes. Mais la touche dub du groupe rajoute de-ci de-là, un son un peu plus chaud que celui que pourrait délivrer une simple bande-son ou un groupe rock classique… on se laisse surprendre à entendre la complainte d’un saxo sur la droite, d’un orgue jazzy au centre… on redécouvre une spatialité décalée. Du côté des musiciens, l’attention est complète. Les visages sont tendus vers la lumière de l’écran, ou plongés dans la musique. Pas de place pour le show. Tout doit servir l’histoire avant tout. Et pas un moment de relâche totale évidemment, l’histoire continue…

Comme l’expliquent Matthieu Bablee (basse, samples) et Christophe Wauthier (batterie) lors de leurs interviews, l’exercice est parfois difficile, surtout quand on a l’habitude de mettre de l’ambiance dans une salle.

Ici, l’idée est d’accompagner le film, pas de le noyer dans un bain musical trop prenant ou trop tonitruant. D’où également, le rôle prépondérant de la batterie, et de la basse, de tout ce qui peut donner le rythme, mais qui ne doit pas surjouer. Et en effet, par moment, lors de la reprise d’un thème, ou d’un rebondissement, on sent bien la salle qui tape du pied, l’envie, quasi instinctive pour le public, de se lever et de se mettre à danser sur la batterie qui repart. Les Actes se suivent et ne se ressemblent pas. Malgré tout, petit creux passé l’Acte V, comme pour toute projection, au bout d’une heure, le public se tortille un peu sur sa chaise. Mais comme tout bon film, c’est là qu’apparaissent les grands rebondissements de l’intrigue, et nous voilà repartis, et Zenzile de plus belle.

Quand les dernières notes retentissement sur les derniers soubresauts de l’image et que le « Ende » s’efface de l’écran, les applaudissements fusent. Avec une certaine timidité, le groupe salue dans le désordre, puis, avec tout autant d’humilité, disparait, puis revient quelque temps plus tard pour ranger son propre matériel. L’antithèse de la starmania. Les gens s’approchent un peu, posent des questions. Christophe nous explique qu’ils sont très satisfaits de cette expérience, qui va leur permettre de tourner jusqu’à la fin de l’année, et sans doute l’année prochaine, de façon internationale, en passant par les pays de l’Est, l’Italie…

L’aspect intemporel et international du film, tombé dans le domaine public, sa narration résolument moderne pour l’époque (avec dénouement final mettant en lumière tout le reste du film), et son aspect symbolique (les décors torturés à la Tim Burton, le début dans une fête foraine, la fin dans un asile psychiatrique) font de cet objet filmique une base riche en interprétations. Cette belle initiative, assez audacieuse pour un festival Dub, mérite qu’on se penche sur la question. Le Café de la Danse se prête admirablement bien à ce genre de représentation, même si la possibilité d’avoir un groupe dans une vraie fosse à orchestre, ou décalé par rapport à l’écran, permettrait au public de mieux les observer avec une petite lumière d’ambiance, pendant le film.

Mais ce sont des détails.

Après cet exercice réussi avec brio, la grande question n’est pas de savoir si Zenzile en sortira grandi (puisque c’est vraisemblablement le cas). La question principale reste : pourquoi ne pas lancer un véritable festival de Ciné Concerts qui déroulerait son écran et ses instruments un peu partout en France ?

L’idée est relancée.
Et elle a de quoi séduire en tous cas, tout comme le Dr Caligari, son effrayant somnambule… avec et qui sait, la sortie d’un album avec cette superbe « musique optique » !

Crédits photo : Marc O. Carion

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Les dates :
26/11/10 : Télérama Dub Festival // Le Fil — Saint Étienne (42)
02/12/10 : Salle le ciel — Grenoble (38)
+ de dates en cours de bouclage très prochainement… (en Europe)

Le site : http://www.zenzile.com/drcaligari/
Le Facebook : http://www.facebook.com/pages/Zenzile-Caligari/162262097122963

La vidéo de présentation du projet : http://www.dailymotion.com/video/xcbrqb_cine-concert-le-cabinet-du-docteur_music

Le projet précédent de In The Nursery : http://www.inthenursery.com/caligari.html

A propos de l'auteur

Image de : Sorti d'une école de Communication Visuelle de Bruxelles il y a 15 ans, directeur artistique belge basé à Paris depuis 10 ans, c'est un touche-à-tout dans le domaine des arts graphiques et du multimédia. Tour-à-tour photographe, graphiste, vidéaste, ou illustrateur, c'est aussi un IA ( Internet-Addict ), qui apprécie particulièrement le "cinéma-qui-possède-sa-petite-musique-intérieure", les "musiques-qui-te-donnent-des-images-dans-la-tête" et les événements culturels un peu décalés. De là à devenir chroniqueur pour Discordance... il n'y a qu'un pas, qu'il a franchi avec plaisir. Site web : http://www.mockery.fr

5 commentaires

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  1. 1
    le Jeudi 25 novembre 2010
    Sam a écrit :

    Merci pour cet article. J’avoue que l’idée d’un festival de Ciné Concerts serait exaltante et pourrait être non seulement un bel exercice musical pour un groupe mais l’opportunité de faire découvrir une magnifique page du cinéma à l’ère de la 3D: le muet! Le risque cependant est de ne pas être à la hauteur du film, il ne faudrait pas dénaturer une film comme L’Aurore par exemple.
    Par contre « les décors torturés à la Tim Burton », je trouve ça un peu insultant pour le film de Wiene, mais ça n’engage que moi.

  2. 2
    Julia
    le Jeudi 25 novembre 2010
    Julia a écrit :

    C’est marrant que tu parles de l’Aurore, j’ai justement vu ce film pour la première fois lors d’un ciné concert dont le guitariste Olivier Mellano assurait la musique…c’était superbe.

  3. 3
    le Jeudi 25 novembre 2010
    Sam a écrit :

    C’est cool que tu aies pu le découvrir dans ce contexte. L’Aurore est pour moi le meilleur film de tous les temps, donc je serais vraiment très exigeant au niveau de la musique.

  4. 4
    M/O/C
    le Jeudi 25 novembre 2010
    M/O/C a écrit :

    Tu as raison, Sam, … le comparatif Caligari/Burton ne devrait pas se faire dans ce sens là :D Après, c’est vrai que le second est passé dans la culture collective récente, voilà donc ce qui pousse à faire ce méchant raccourci. :)

    Sinon, on m’a déjà parlé de l’Aurore, et j’avoue ne jamais l’avoir vu. A combler donc… et si possible lors d’une vraie belle représentation.

    Moi j’avais déjà vu L’Homme à la Caméra, de Dziga Vertov (1929) , accompagné au piano. A la fois un grand classique, et une source d’expérimentation visuelle et sonore intarissable.

  5. 5
    le Jeudi 25 novembre 2010
    Sam a écrit :

    Ça se comprend pour le raccourci :)

    L’Homme à la Caméra est aussi incontournable que Le Cuirassé Potemkine ou La Passion de Jeanne d’Arc dans le muet. Un bijou! Et au piano ça devait être un sacré moment! En tout cas il faut que tu te penches sur L’Aurore. Murnau est selon moi le plus grand cinéaste du muet, dur de définir son plus grand chef d’œuvre.

    Encore bravo pour excellent article.

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