Xavier Renou : « Le nucléaire est une énergie condamnée à terme »

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Depuis que les réacteurs de Fukushima tressautent et semblent souffrir d'une incurable allergie aux tremblements de terre, le nucléaire est devenu la cible à abattre. Et comme la Planète a un incroyable sens du timing, les 20 ans de Tchernobyl se célèbrent quelques mois après. Ces événements pointent nerveusement les dangers de l'énergie nucléaire et même si elle trouve encore quelques adjuvants, nombreux sont ceux qui la décrivent comme dépassée et dangereuse. Parmi eux, Xavier Renou, porte-parole du Collectif « Les Désobéissants » et militant du mouvement STOP EPR. Entretien.

Le 22 avril dernier, vous avez mené une journée d’action contre le nucléaire, quel en a été le bilan ?

Nous tirons un bilan mitigé de la journée, car on avait prévu d’occuper pour quelques heures les locaux de l’Autorité de Sûreté du Nucléaire (ASN), et on n’a pu que la faire fermer un moment. On voulait faire comprendre à l’ASN que son travail est sous surveillance citoyenne. Le point positif est que nous avons pu discuter avec le n°2 de l’institution. L’échange a duré 1h30.

Pouvez-vous nous résumer le contenu de cet échange que vous avez eu avec le Commissaire de l’Autorité de Sûreté du Nucléaire?

Nous avions des comptes à leur demander sur le fait qu’ils avaient refusé de sanctionner EDF qui avait grossièrement falsifié des données sismiques fin 2002, données qui avaient été contredites par les données de l’IRSN. L’ASN était entrée dans la polémique et avait donné raison à EDF qui avait des chiffres clairement sous-évalués. L’entreprise a admis que s’il fallait parer aux risques majeurs, soit ce serait trop coûteux — environ 1,9 milliard d’euros —, soit tout simplement infaisable ; ainsi pour ne pas fermer ces centrales, l’ASN avait accepté la minimisation des chiffres. Sur ce point, M. Jamet était très embarrassé et a justifié l’affaire par une querelle d’experts. Au-delà de ça, les centrales ont été construites en zones inondables ou sismiques, c’est incontestable, et on voulait savoir pourquoi ils ne les fermaient pas. Ils nous ont répondu – avec beaucoup de mauvaise foi il me semble – qu’il n’y avait pas un endroit sur la Terre qui ne tremblait pas et que par conséquent soit on ne construit rien, soit on construit en fonction d’une probabilité sismique qui nous permet d’adapter des matériaux.

L’argument de l’ASN peut-il s’expliquer par le fait qu’en France le risque sismique, malgré des zones identifiées, reste assez faible ?

Tout dépend de ce que l’on entend par faible. En 1906, un tremblement de terre au large de Marseille a fait tomber 150,000 logements dans une région à l’époque sous-peuplée, mais où maintenant se situe Cadarache, un centre d’extraction du plutonium. Si un tel tremblement de terre venait à se reproduire – et 1906, ce n’est pas si loin –, la dispersion de poussières de plutonium serait mortelle pour la population. Je conteste donc l’expression de « risque faible ». Il est dangereux de laisser des centrales dans des zones qui ont un historique sismique. À la limite, du point de vue du constructeur on aurait pu les déplacer dans des zones plus sûres. Fessenheim en Alsace, Le Blayais en Aquitaine, ou Cadarache sont dans des zones classées. Fukushima nous a montré que l’imprévisible se produisait, et si ça doit se produire une fois en 100 ans on ne s’en relèvera pas. Sur ce point l’ASN ne voit que le fait que le risque est acceptable, elle n’est que dans le technique, et techniquement ils acceptent une part de risque. Ils ont reconnu que leurs modèles mathématiques avaient été mis en défaut et qu’ils allaient les réviser jusqu’à la prochaine fois où la nature bousculera les choses.

Que répondez-vous à Claude Allègre, par exemple, qui assure que le nucléaire en France se fait dans de meilleures conditions qui celui qui avait cours au Japon ?

Claude Allègre est devenu spécialiste du mensonge. Cet argument n’est pas original puisque pour Tchernobyl on avait pointé du doigt l’inexpérience des Russes. Depuis, il y a eu un accident majeur à la centrale du Blayais en 1999, après la forte tempête du 27 et 28 décembre, où la centrale s’est retrouvé les pieds dans l’eau. Ce qui a empêché l’accident majeur est le fait que le réacteur inondé était en panne. Le 26 juillet 2006, on est passé à 7 minutes d’un Tchernobyl en Suède, car les différents mécanismes de sûreté sont tombés en panne les uns après les autres et tout menaçait d’exploser. Donc c’est très difficile de soutenir l’argument de Claude Allègre : le Japon était la deuxième puissance mondiale par la richesse, par le degré de développement des technologies, et a été aussi irresponsable que nous en construisant dans des zones à fort risque sismique. Et puis une partie de leur technologie leur a été vendue par la France. C’est donc un mensonge de dire que leurs technologies ne sont pas bonnes. En France les incidents dans les centrales se sont démultipliés avec 1000 incidents de niveau 1 et 2, plus les incidents qui nous sont rapportés par les agents du nucléaire qui voient que tout ne figure pas dans les statistiques. C’est donc presque une surprise que la catastrophe se soit produite d’abord au Japon.

Vous avez donc des agents du nucléaire qui vous rapportent l’état réel du nucléaire en France ?

Bien sûr. On a soit des agents EDF, des syndicalistes ou de simples citoyens qui ont envie de faire savoir ce qui se passe vraiment. Parmi eux se trouvent aussi des employés de sous-traitants du nucléaire qui travaillent dans des conditions difficiles : ils prennent les plus fortes doses de radiations sans réelle protection des employeurs qui estiment que les intérimaires disparaissent dans la nature et que lorsque les cancers dont ils souffrent 10 à 15 ans plus tard apparaissent ils sont difficilement reliables à leur emploi. Sous l’effet de la privatisation rampante, EDF souffre d’une sous-traitance généralisée, de la déqualification des personnels et du sacrifice des budgets de maintenance. Nous avons d’ailleurs demandé comment l’ASN peut fermer les yeux sur le fait que les opérateurs des centrales sont tous dans une logique financière qui leur fait sacrifier les budgets de sécurité de qualification des agents à la sécurité et de maintenance des équipements. L’ASN, encore une fois gênée, a annoncé voir avec EDF comment arrêter l’augmentation de la sous-traitance de la surveillance des sous-traitants.

Quels sont les risques concrets de la sous-traitance ?

Il faut savoir que le sous-traitant est dépendant de son donneur d’ordre en matière économique et va sacrifier tous les coûts, dont la formation des personnels, pour décrocher les marchés dans un environnement ultra-concurrentiel. C’est donc un milieu où on peut trouver un fort niveau d’incompétence ou de malfaçons. EDF aurait donc dû surveiller en direct le travail de ces délégués et ne le fait pas. C’est une logique que l’on connaît d’ailleurs déjà dans le domaine du bâtiment. Appliqué au nucléaire, c’est très dangereux.

Au sein du mouvement STOP EPR, vous démontez tous les arguments en faveur du nucléaire ; y a-t-il un réel manque de transparence sur ce sujet en France ?

La transparence est devenue l’argument marketing de l’industrie du nucléaire qui affirme communiquer un maximum. Cependant lors de notre manifestation du 22 avril dernier, Philippe Jamet était opposé à ce que les journalistes assistent à notre entretien. Il s’est justifié en arguant que les interventions publiques de l’ASN s’organisaient et qu’ils souhaitent connaître déontologiquement les journalistes. Cela montre que la vraie transparence est totalement impossible pour le nucléaire, car il est inacceptable pour l’opinion publique dès lors que celle-ci est correctement informée. On nous affirme que d’infimes précautions sont prises et que l’on recycle le combustible nucléaire. Mais c’est faux, on extrait le plutonium de ces déchets et on essaye d’en faire un nouveau carburant, le MOX, encore plus dangereux que le carburant actuel. Areva avait d’ailleurs prévu d’en livrer à la centrale de Fukushima. Pour vous donner une idée, La Hague, en Normandie, rejette en une année davantage que l’ensemble des centrales nucléaires de notre planète, et en sept ans ces rejets équivalent à Tchernobyl, à tel point que le niveau de radioactivité en France est bien supérieur à ce que les normes internationales exigent ; le gouvernement a donc fait ses propres normes pour être… aux normes ! Tout cela ne peut pas être dit à l’opinion publique, il y aurait un rejet massif du nucléaire. Ne parlons même pas du nuage de Tchernobyl qui se serait arrêté aux frontières de la France. Les conséquences de ce mensonge, même si on en rit actuellement, sont que certaines personnes sont mortes de cette radioactivité ignorée. Il aurait fallu une enquête sur toute la France pour avoir une idée réelle des dégâts. On communique énormément sur Fukushima, mais on continue d’ignorer les innombrables incidents de Fessenheim, le trafic de déchets nucléaires dans les années 90, l’envoi de déchets vers la Sibérie. Tout cela n’est pas compatible avec une société démocratique, le nucléaire n’est pas transparent, ne peut pas l’être, mais on continuera de faire comme si.

Vos contradicteurs estiment que la France n’arrêtera pas le nucléaire, car c’est l’une des fiertés de la France en matière d’indépendance énergétique : que leur répondez-vous ?

Pour moi la France est une entité administrative, elle ne peut être fière de quoi que ce soit. En revanche les Français ont clairement fait comprendre au travers de sondages qu’ils voulaient une sortie du nucléaire. Il a été imposé sans débat parlementaire, cela a été décidé par le Président de la République seul en passant au-dessus de l’opinion publique et du Parlement. En vérité c’est qu’il fallait rentabiliser la production d’uranium et de plutonium destinée à l’armement nucléaire qui a coûté une fortune sans servir à rien. On a développé un parc nucléaire extrêmement dangereux et pour le rentabiliser on a imposé le chauffage électrique, qui est le pire en matière de rendement et le plus coûteux – donc le plus rentable pour EDF. C’est un système absurde dont on n’a pas à être fier et dont il est urgent de sortir.

Si l’opinion publique réussit à imposer une sortie de nucléaire, qu’elles autres sources d’énergie peut-on exploiter avec succès ?

Il faut se rappeler que le nucléaire, une énergie condamnée à terme, mobilise 60% des crédits pour la recherche en matière énergétique au niveau européen. Il aurait fallu investir, ces 20 dernières années, sur les énergies renouvelables, mais surtout les économies d’énergies. 50% de l’électricité que nous consommons quotidiennement est du gaspillage que l’on pourrait facilement supprimer. Quelques solutions simples pourraient s’imposer : un décret qui imposerait aux industriels de supprimer les diodes des appareils électroniques et électriques qui restent allumés pour dire qu’ils sont éteints, grande utilité vous en conviendrez, ce sont plusieurs réacteurs qui ne servent à rien. Une autre mesure qui interdise aux bureaux d’être allumés la nuit, demander aux magasins d’éteindre les vitrines la nuit ou encore que les publicitaires cessent de faire fonctionner les énormes panneaux illuminés… Et enfin, la fermeture de la quinzaine de réacteurs régulièrement en panne, puisque, ma foi, le nucléaire marche très mal, serait une solution majeure. Voilà comment on se passe du nucléaire sans avoir fait grand-chose. L’argent économisé doit aller à la réfaction et la modernisation du bâtiment qui est une source majeure de gaspillage énergétique. Il est indispensable de construire tout nouveau logement avec des normes écologiques bien supérieures à la norme HQE qui a des niveaux d’exigence très faibles. On pourrait aussi développer l’éolien industriel et le micro-éolien et le micro-solaire.

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A propos de l'auteur

Image de : Priscilla n'a aucun lien de parenté avec le King (même si cela aurait arrangé bien des choses), pourtant elle fait tout pour mener sa vie au même rythme que sa musique. Enfant élevée à l'ombre des manguiers et des goyaviers, à l'imaginaire nourri par les écrits de milliers de pages, elle a vite compris la puissance de la plume. Elle voulait un métier où on écrive beaucoup, elle l'a vite choisi. Curieuse de tout, passionnée de littérature, de musique de cinéma, elle est farouchement indépendante, malgré une cacaolie maintenant complètement assumée. Elle ne sait pas ce que la vie lui offrira mais espère la vivre sans aucun regret."

3 commentaires

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  1. 1
    le Jeudi 19 mai 2011
    Atebasha a écrit :

    Ce sont les 25 ans de Tchernobyl et non les 20 ans…

  2. 2
    le Jeudi 19 mai 2011
    Malkolovitch a écrit :

    50% d’économies d’énergies en interdisant les diodes et panneaux lumineux. Ah-ah !

    Visiblement ils doivent refaire leus calculs chez les anti-nucléaires…

  3. 3
    le Vendredi 20 mai 2011
    GOREDINI a écrit :

    C’est toi qui est à coté de la plaque chauffante Malkolovitch
    relis bien l’article, il n’est pas dis que les 50% gaspillés
    le sont par des temoins lumineux, tu fais des raccourcis façon
    TF1, étonnant que tu t’essayes à lire un article aussi long.
    En tout cas s’est raté

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