Wikileaks, chevalier blond des coulisses du monde

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Wikileaks est un site web apparu en 2006 consacré aux fuites d’information. Il s’est rendu célèbre par la publication de documents confidentiels concernant plusieurs pays, les plus explosifs concernant pour l’instant les États-Unis, et plus particulièrement son armée et ses diplomates. Publication de l’intégralité du dossier de l’affaire Marc Dutroux, de la liste des membres du BNP, le parti britannique d’extrême-droite, des potentiels crimes de guerre en Afghanistan et en Irak.

Wikileaks dérange. Mais leur dernier coup n’a pas d’équivalent : l’annonce de la divulgation, le 28 novembre 2010, de 250 000 télégrammes (« câbles ») de la diplomatie américaine, dont 16 000 classifiés « secrets ». Télégrammes qui promettent tout sur tout, ou presque.

Illégales, irresponsables et dangereuses » pour l’Otan, « un crime grave » selon la Maison-Blanche, ces révélations ont provoqué des cris d’orfraie plus ou moins virulents à travers le monde des officiels. Mais la véritable information, au-delà de la communication, est la délicate situation de la Secrétaire d’État américain, Hillary Clinton. Sa faute ? Avoir ordonné à ses diplomates d’espionner leurs homologues étrangers ainsi que le personnel de l’ONU. Certains analystes misent sur sa démission, d’autres font valoir qu’elle n’est ni la première ni la dernière à agir ainsi.

K.O. – « Le 11 septembre de la diplomatie mondiale » selon le ministre italien des Affaires étrangères, Franco Frattini, qui s’est dit très inquiet de l’impact de cette affaire sur les relations de confiance entre États. À l’origine de ce séisme, un seul homme apparemment : Bradley Manning, soldat américain dans le renseignement, tombé sur le fichier par hasard. Choqué, il décide que ces informations doivent appartenir dans le domaine public et les fournit à Wikileaks. Il a 23 ans et risque 52 ans de prison pour haute trahison.

Iran, Corée du Nord, Chine – Les télégrammes concernent surtout la période post-2004 et beaucoup sont donc liés aux points chauds de l’actualité : la peur suscitée dans le monde arabe par le programme nucléaire iranien, la situation militaire de la Corée du Nord, électron sauvage qui déstabilise l’Asie du Sud-est, la culpabilité du gouvernement chinois dans le blocage de Google, etc. Après les relations internationales et notamment l’état de la Russie, Wikileaks a glissé que le prochain domaine touché pourrait être les banques, et sa prochaine victime Bank of America.

Légitimité — Contrairement aux révélations sur l’Irak où Wikileaks avait tout balancé en brut, le site a décidé cette fois de s’allier à cinq grands journaux (The New York Times, The Guardian, Der Spiegel, Le Monde, El Pais) pour profiter de leur audience, décortiquer la masse de documents et décider de ce qui est publiable ou non selon les risques pour les individus incriminés et la marche du monde. C’est là que le bât blesse : des reproches sont faits aux journaux de se raccrocher au bateau et d’oser s’ériger en maîtres à penser. Ce serait à cinq rédactions occidentales de décider ce que le monde a le droit de savoir ? Le débat entre « sécurité publique » et démocratie mondiale est ouvert. Ainsi que celui de la décrédibilisation du journalisme traditionnel, qui attend qu’on lui apporte sur un plateau de quoi bouffer.

Exagération — Pour certains, ces révélations n’ont fait qu’officialiser des secrets de polichinelle, sur le mode du « Beaucoup de bruit pour rien ». Certes, mais les prochaines sauteries entre grands de ce monde risquent de ne pas manquer de piment et de regards fuyants. Et la vérité étant désormais étalée, ils devront bosser leur argumentation pour continuer à prendre les gens pour des cruches sans fond.

Assange — Julian Assange, co-fondateur de Wikileaks est l’icône mystérieuse de cette affaire. D’abord réfugié en Suède pour profiter de la législation très stricte sur la protection des sources, l’Australien de 39 ans a encore dû fuir, accusé de viol. Il est désormais sous le coup d’un mandat d’arrêt de la Cour suprême suédoise, et activement recherché par Interpol. Il se trouverait dans le sud-est de l’Angleterre, à une adresse connue par Scotland Yard et d’autres agences de renseignements, qui pourtant ne l’arrêtent pas pour cause de vice de forme dans le mandat d’arrêt. C’est un personnage complexe qui se veut à l’origine l’apôtre de la transparence totale et qui à présent a évolué vers une plus grande collaboration avec la démarche journalistique. À t-il gardé le meilleur pour son propre site, pour le feu d’artifice final ? S’est-il fait manipuler et tout ça n’est-il qu’une immense entreprise de désinformation ? En tout cas, Assange affirme vouloir faire de Wikileaks « l’organe de renseignements le plus puissant du monde ». Star de l’investigation ou illuminé menant sa guerre privée contre les États-Unis ?

Kermesse — C’est la fête au village mondial ! Tout le monde en a pris pour son grade dans les mémos des diplomates, Berlusconi le fêtard incompétent, Merkel la molle, Poutine le mâle dominant : Hillary Clinton a présenté ses excuses en arguant que cela ne reflétait pas le point de vue des États unis… mais pas sûr que cela ne suffise à éteindre la crise diplomatique mondiale. Même si ce sont les plus vexatoires, ce ne sont pas ces aspects de personnalité qui portent le plus d’enjeux, mais plutôt les révélations sur les conflits à venir, les dessous de la finance, etc.

Sarkozy — « Susceptible et autoritaire », le rapport souligne les manières abruptes que le président français adopterait avec ses collaborateurs, tout en louant son atlantisme. Les documents révèlent également le rôle de la France sur la question iranienne, conditionnant l’adhésion européenne de la Turquie à son soutien contre l’Iran. Autre fait savoureux : l’hypocrisie entre DSK et Royal avant la présidentielle de 2007. Suite au prochain épisode : Wikileaks a annoncé des milliers de documents concernant la France, notamment sur la Françafrique et les banlieues françaises vues de Washington… Enjoy !

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Image de : Journaliste free-lance presse écrite / web - Sur Discordance dans les rubriques Musique/Médias/Société - Tente de s'intégrer mais c'est pas évident. @LaureSiegel

4 commentaires

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  1. 1
    le Vendredi 3 décembre 2010
    Eymeric a écrit :

    Merci pour cette synthèse qui est très éclairante je trouve. Je m’intéresse depuis peu de temps au cas Wikileaks, je n’ai donc pas un avis parfait sur la question. En lisant les articles de presse, dont le tien, je me suis dit: « Jusqu’où peut aller ce site? » et j’avoue que la réponse me fait peur. Cette simple phrase glissée dans ton article: « l’organe de renseignements le plus puissant du monde » a été comme le déclencheur en moi de cette peur. En la lisant, je me suis a nouveau dit: « aussi louables peuvent être les intentions de départ de ses fondateurs, ils n’en restent pas moins des humains », et je me demande si un jour la mégalomanie, l’envie de faire parler de soi, ne va prendre le pas sur l’ambition de rendre les Etats plus transparents (si ce n’est pas déjà fait). Je n’ai, pour le reste, pas suffisement de connaissances pour juger de ce qui est publié sur Wikileaks mais je me demande si la décision de publier ou non telle information penchera à l’avenir du côté de l’éthique ou de la volonté de renchérir dans le scandale, de faire plus sulfureux que précédemment. Humains après tout, ou plutôt avant tout.

  2. 2
    le Samedi 4 décembre 2010
    léo a écrit :

    En temps de guerre ces traîtres devraient être passé par les armes ……Or nous sommes en guerre permanente contre le terrorisme !!!!

  3. 3
    le Samedi 4 décembre 2010
    Fanny a écrit :

    Je pense que ces « révélations », ou plutot, ce grand déballage n’a pas révélé grand chose. C’est spectaculaire, mais, pour l’instant, ces fuites ont moins d’impact que certains scandales révélés par des grands journaux après de longues enquête poussées. Je pense aux Washington post et aux « pentagon papers » des années 70, par exemple.

  4. 4
    le Samedi 4 décembre 2010
    Fanny a écrit :

    Erreurs de ma part, les « pentagon papers », c’était le New York Times.

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