Vinyl Mania : le label Et Mon Cul c’est du Tofu – Deuxième partie (4/5)

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Suite et fin de l'interview réalisée avec Pascal de Et Mon Cul c'Est du Tofu dans le cadre de notre dossier sur le regain d'intérêt pour le support vinyl.

Lire la première partie de l’interview

Donc c’est un format qui n’a jamais disparu au final.

Pour moi non, mais à un niveau personnel.

Mais c’est peut-être lié aussi à la scène musicale dans laquelle tu évolues ?

Oui, je viens de la scène punk, le vinyle n’a jamais vraiment disparu dans cette scène. Il y a eu un petit moment avec l’arrivée du CD, j’imagine qu’il y a eu cet espèce de truc « ah ouais la qualité elle va être super du coup ». C’était pas tellement que le vinyle disparaissait, mais que le CD faisait figure d’être de meilleure qualité, et, du coup, parfois, les gens allaient peut-être préférer le CD, mais le vinyle ne disparaissait pas réellement, surtout dans la scène punk. Et puis à un moment le CD s’est mis à coûter moins cher que le vinyle, jusqu’à ne presque plus rien coûter du tout. Certains labels punk comme Plan-It-X ont alors tout misé sur le CD pour son côté bon marché.

Après, selon les scènes, ça diffère. Par exemple, le métal reste vraiment attaché au CD ?

En effet, ça va dépendre des styles, mais dans le metal, il y a une espèce de recherche de pureté qui est semblable à celle de la musique classique. On ne trouve pas ça dans le punk, qui soit s’en fout, soit recherche une certain authenticité, parce qu’il y a quand même souvent un engagement politique qui est au fait de traîner dans la scène punk. C’est donc aussi un choix politique que de choisir le vinyle plutôt que le CD, pour les raisons que j’ai évoqué tout à l’heure par rapport à l’obsolescence programmée, par rapport à ce genre de choses.

Au final, choisir un format veut dire beaucoup de choses sur ce que tu penses ou la façon dont tu envisages la musique ? Tu l’écoutes donc de manière différente sur mp3, CD ou vinyle ?

C’est quelque part aussi le reflet de la société d’aujourd’hui. Le CD et le mp3, c’est la culture du zapping, c’est skip. Le vinyle, en général, soit on l’écoute en entier, face par face, soit on se dit, qu’on va écouter que la face A ou la face B. Au bout d’un moment, à force d’avoir une réelle connaissance du vinyle que l’on vient d’écouter, on va aller sélectionner des chansons et on va les copier sur des K7. Il y a encore des gens qui le font ça, on a beau me faire passer pour un vieux con à chaque fois que je parle de K7 et tout ça, faire une compil K7, c’est quand même extrêmement différent par rapport à une compil mp3, ne serait-ce qu’au niveau cognitif. Ça demande une connaissance qui est plus grande à plein de niveaux différents, que ce soit technique, de la composition même ou du choix des morceaux. Aujourd’hui plus personne ne retient rien, car le deuxième cerveau, c’est le téléphone relié à internet. La prochaine étape c’est les « Google Glass » et ce n’est finalement qu’une extension de ce que les gens se sont habitués à faire. J’avoue que tout ça me fait peur.

Parce que au final, le vinyle techniquement, c’est chiant comme format, c’est gros, c’est lourd, c’est pas pratique et ça demande donc plus d’investissement. Cela voudrait dire que plus quelque chose est difficile d’accès, plus cela demande de connaissance. Aussi, on en retire donc, au final, plus de plaisir ?

Je suis tout à fait d’accord avec toi, au sens de Pierre Bourdieu, c’est de l’intériorisation de la contrainte objective : c’est objectivement contraignant mais différents aspects culturels nous font intérioriser la contrainte et préférer ce format. Il y a ce côté, aussi, on ne peut pas le nier, d’une recherche d’authenticité, de pureté même.

Et je reviens sur un truc que tu as dit tout à l’heure, c’est que, aujourd’hui, les groupes sortent leur démos en CD et, du coup, le CD commence à avoir cette image de truc un peu DIY, sachant que le vinyle commence à devenir cher. Il y a un espèce de renversement qui s’opère et qui est relativement paradoxal.

Et je pense que si tu vérifies les coûts de production, peut-être que tu vas remarquer un moment où ça va se croiser.

Est-ce que tu as l’impression que les médias poussent justement à annoncer ce retour pour stimuler les gens à acheter du vinyle ?

Certainement. Mais alors là encore, je vais spéculer sans vraiment véritablement savoir. J’imagine que les labels – je parle des majors – cherchent à mettre en avant le vinyle au niveau de leur com’, mais dans un but lucratif, et finalement, eux, le format en lui-même, je pense qu’ils s’en foutent complètement. Ce n’est qu’une passade avant la dématérialisation globale. Dématérialisation toute relative, car les data-centers, les disques durs, ce n’est pas vraiment immatériel.

Aujourd’hui, il y a des majors comme Universal ou Warner qui montent des sites pour vendre uniquement des vinyles, et qui repressent des LPs à partir de source numérique, et pas analogique, puisque ces bandes sont soit détruites, soit introuvables, mais la majorité des gens ne se rendent pas compte de la différence. Finalement, ce qu’on recherche aujourd’hui, c‘est moins la qualité sonore qu’un objet qui exprime quelque chose ?

Oui. Je pense aussi qu’il y a un phénomène d’acculturation au numérique, c’est-à-dire qu’à force d’écouter du numérique, on ne se rend plus compte que c’est du numérique, on associe ça à de la musique. De la même façon – j’avais lu ça quelque part – lors de l’arrivée du numérique dans le cinéma, les gens se disaient « ah c’est froid ». Je me souviens, du coup, la première fois que j’ai vu un film en numérique, j’ai trouvé ça laid, je voyais les pixels, ça m’a vraiment dérangé. Cet article précisait « vous verrez, dans quelques temps, les gens seront juste habitués ». Ils n’y réfléchiront même plus. ils ne se rendront même plus compte que c’est du numérique, on tend de plus en plus à l’oublier. Quand je vais voir un film, c’est le même phénomène d’acculturation : une nouvelle technologie qui forme notre oreille ou notre regard.

Mais j’ai l’impression qu’aujourd’hui, c’est plus une acculturation vers le bas en fait, puisqu’on essaye de produire des choses de plus en plus facile. On sent pourtant une volonté de retourner vers des choses plus anciennes, par rapport à cet espèce d’aura vintage sur un peu tout et n’importe quoi.

Mais regarde, à chaque fois, le vintage, le retour des années 60/70/80, tout ce genre de trucs que les labels cherchent à nous revendre et à recréer, c’est du vent, c’est une imposition culturelle. Les publicitaires, les ingénieurs, les chefs d’entreprises cherchent à nous faire croire que c’est le public ou les consommateurs qui imposent ce qui est produit, alors que c’est l’exact inverse qui se passe. Ces nouvelles tendances, là, s’ils le font avec un format vinyle c’est pour rentrer dans un cadre précis, car ils ciblent socialement. Ce n’est plus du tout faire du vinyle pour tout le monde, c’est faire du vinyle pour les classes moyennes supérieures.

Donc un public qui est tout de même ciblé.

Bien sûr, quand tu vois les prix des rééditions Universal, je veux dire, c’est quand même autre chose que les prix des distros de tout les gens qui font les choses de manière alternative, avec une bonne dizaine d’Euros de différence, parfois même plus. C’est aussi très loin des prix des 45 tours que l’on trouvait en supermarché. Mais ce n’est pas qu’une question économique, c’est surtout une cible sociale visant à rendre le vinyle chic. Le vinyle a quasi disparu dans les milieux populaires, même dans le rap c’est terminé. Un programmateur de salle m’expliquait l’autre fois que pour leurs concerts, des rappeurs mettent leurs intrus en mp3 sur des téléphones portables pour que ça parle aux gamins qui écoutent tout le temps leur musique sur ce support, que ça ait la même dynamique de merde… Aujourd’hui le vinyle est soit un produit chic pour bobos, un accessoire pour audiophiles, ou enfin, pour des gens comme moi, la perpétuation d’une certaine culture. J’ai toujours écouté des vinyles, je ne vois pas pourquoi j’arrêterais. Plusieurs générations avant moi en ont fait de même. C’est une résistance à l’intrusion de la société néo-libérale dans nos pratiques culturelles.

En moyenne faire presser un 12’’, ça revient à combien ?

A 500 exemplaires, ça revient à 3 Euros pièce, sachant que, à priori, un pressage Universal fait genre 10000 exemplaires, ça doit coûter moins de 2 Euros.

Est-ce que tu penses que c’est un format qui va finalement se réinstaller durablement ? De quelle manière penses-tu que les différents formats évolueront vers le futur ?

Vers la dématérialisation, malheureusement, je suis assez pessimiste par rapport à ça, je suis pessimiste de toute façon par rapport à l’avenir de cette planète… Je veux dire, dans 100 ans tout le monde sera converti au néo-libéralisme malheureusement, j’en suis persuadé et je le vois même à mon niveau vu que même dans la scène punk, tout les aspects politiques disparaissent tous les uns après les autres…

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Site du label: http://moncul.org/

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