Vinyl Mania : le label City Slang (5/5)

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La troisième partie de cette série d'entretiens sur le retour du vinyle a lieu avec Aymeric, chargé de communication chez City Slang. Depuis plus d'une vingtaine d'années, ce label basé à Berlin propose le genre d'artistes qui s'inscrit dans la durée. Le type de valeurs sûres qui, au lieu de rester à l'affiche un paire de mois puis de s'évaporer dans la nature, se font une place discrète, essentielle et éternelle chez les connaisseurs. On pourra citer des artistes comme Lambchop, Calexico, Junip ou bien encore les anglais de Tindersticks, qui fêtera ses 21 ans cette année.

A cause d’un environnement portant un volume relativement hostile, nous n’aurons pu enregistrer les dires du garçon. A la différence des deux premières interviews, nous userons donc de la traditionnelle prise de notes. Voulant refléter au mieux ses idées, nous nous sommes donc efforcés de retranscrire ses pensées avec le plus de précision possible, dans le but de coller au plus près des deux premières interviews en termes de clarté d’opinion.

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City Slang est un label qui sort, en moyenne, une dizaine de disques par an. Tout ces disques sortent en CD, en vinyle et en digital. Au niveau du format LP, on pourra également trouver, à plusieurs reprises, des 7″, des 10″, mais aussi quelques boxsets comprenant des contenus spéciaux, tel que l’édition limitée version coffret deluxe du dernier album de Calexico, Algiers.

Si Aymeric ne pense pas que le vinyle soit une mode passagère, c’est principalement parce qu’il s’agit d’une tendance construite en grande partie par les médias, poussant du même coup le phénomène à se transformer en véritable hype. En effet, cette mise en avant par la plupart des journaux culturels tend à montrer que le vinyle, ayant disparu dans les années 2000, renaît plus ou moins de ses cendres et réapparaît de nulle part. A contrario, pour lui, le vinyle est un format emblématique qui n’a jamais disparu, étant le support historique d’une multitude de genres musicaux portés par ce format-là (comme le reggae ou la techno) et traversant les années 2000 sans encombre, à l’abri du courant mainstream voyant arriver en masse le CD. Cette façon de remettre le format LP en avant peut avoir pour impact de plus ou moins rassurer l’industrie musicale qui, dans l’imaginaire collectif, est un milieu durement touché par le téléchargement illégal et donc en fort déclin (on peut constater cependant que 2013 est la première année, depuis dix ans, où l’industrie du disque est en progression par rapport à l’année précédente; c’est en particulier grâce à la hausse des ventes de mp3). Cela dit, le vinyle, si il est encensé de manière relativement pompeuse par la plupart des médias, reste, en volume, dérisoire par rapport au CD et au mp3.

A propos de la supériorité supposée d’un format par rapport à l’autre, Aymeric préfère citer Tobias, un des membres de Junip, groupe du label, mettant en avant le fait que l’un n’exclut par les autres, et qu’il est absurde de purement et simplement comparer ces formats en terme de qualité sonore. En effet, le mp3, le CD ou le vinyle sont des supports d’écoutes différents, ce qui implique une manière différente de les écouter et des conditions particulières liées à chacun de ces formats. Ainsi, pour lui, chaque format est bon à prendre selon l’utilisation qu’on en fait, et, plus particulièrement, le plus important est d’avoir conscience des qualités et des faiblesses du format que l’on utilise.

Aymeric, à un niveau plus symbolique, voit le vinyle comme la réappropriation d’un objet, de quelque chose de matériel, que l’on puisse saisir et manipuler, en opposition à la dématérialisation et la numérisation toujours plus rapide de la culture. Par rapport à cette notion de propriété de l’objet, il cite une anecdote particulière : lorsque l’on achète un mp3 sur iTunes, on n’en est pas, selon la juridiction en vigueur, propriétaire, mais seulement locataire, un fait qui illustre de manière assez lumineuse le désir qu’ont les gens de se réapproprier la musique qu’ils écoutent.

Algiers Calexio Deluxe

D’autre part, celui-ci évoque le fait que si l’on place la plupart des consommateurs occasionnels de vinyle (qui représente, en vérité, la majorité des consommateurs de vinyle) devant un blindtest CD/vinyle sur un même morceau (en retirant évidemment les bruits suspects type craquements du diamant sur le sillon), ceux-ci seraient difficilement aptes à différencier l’un de l’autre. Ainsi, selon lui, la plupart des gens consommeraient cet objet comme signe, c’est-à-dire, pour ce qu’il représente et renvoie comme symbolique, et non son côté purement fonctionnel. La qualité du son – ou « chaleur » – ne rentre, finalement, que peu en compte : celui-ci met d’ailleurs en avant le fait que la plupart des vinyles pressés par des majors aujourd’hui le sont dans des conditions relativement douteuses : le master n’est plus celui d’origine, et le vinyle est pressé à partir de sources numériques. Les prix pratiqués par ces majors sont d’ailleurs destinés à un public clairement aisé, et voulant jouer sur le côté « objet d’art » plus qu’objet simplement fonctionnel.

Plus globalement, Aymeric lie cette remontée du vinyle à la généralisation identitaire du monde de la pop. En effet, les années 90, par exemple, musicalement, se découpaient en une multitude de scènes musicales avec chacune une puissante identité qui leur était propre, envisageant les mélanges comme inimaginables. Cela pouvait également s’accorder avec les formats musicaux: certains étaient profondément liés au vinyle (le hip-hop, l’electro…), d’autres au CD (le metal, le classique, les musiques expés…). Le fait de pouvoir voir aujourd’hui le monde de la pop absorber la plupart des genres musicaux (dans le sens, par exemple, ou Pitchfork peut mettre sur l’exact même plan un report d’un concert de Beyonce et la chronique du dernier album de Napalm Death) tend également à uniformiser les démarches et, au bout du compte, à supprimer l’aspect politique que pouvait renvoyer le fait d’acheter un vinyle. Celui-ci met en également en avant un autre exemple : il est en ce moment considéré comme hype d’assumer écouter de la musique mainstream (Rihanna, Beyonce, Justin Timberlake…) tout en recherchant des groupes plus pointus ou underground. Cela reflète aussi cette vision que l’on peut avoir de la pop moderne où tout se mixe, tout se confond, où les scènes, avec leurs codes n’existent plus vraiment. Cela tend également à renvoyer la consommation d’un vinyle comme signe culturel que l’on renverrait aux autres, pour prouver son « bon goût » plus qu’à une véritable envie d’apporter son soutien à quelqu’un en achetant l’objet.

Car en effet, selon lui, la démarche est une notion essentielle liée au LP, dans le sens où ce format est profondément attaché aux disquaires indépendants. De plus, au-delà de simplement apporter son soutien au disquaire chez qui l’on achète le vinyle, cela revient carrément à soutenir une certaine scène qui nous tient à cœur. Du coup, cette démarche, selon Aymeric, du fait d’une certaine uniformisation du mode de pensée, tend à disparaître, puisque l’achat d’un vinyle, symboliquement, est devenu un fait associé à la pop culture, à l’envoi d’un signe culturel à ses pairs plus qu’à une démarche véritablement politique.

Au niveau de la façon dont ces différents formats, selon Aymeric, vont évoluer, celui-ci pense tout d’abord que le CD va mourir. Coincé entre le mp3 et un léger renouvellement du vinyle, le CD, qui ne cesse de chuter depuis des années, est plus ou moins condamné à disparaître. Il ne croît pas à la K7 – format qui semble de plus en plus exciter les collectionneurs depuis quelques temps – car trop peu pratique : son médiocre et faible durée de vie, ce format restera cantonné à de très petits tirages pour des scènes particulières (particulièrement le drone ou la noise expérimentale). Enfin, celui-ci ne voit pas réellement le vinyle se refaire une place définitive pour une simple et bonne raison : les vinyles prennent de la place, et la production musicale croît de manière exponentielle d’année en année, fait qui donne le champ libre au mp3 pour tout rafler sur son passage.

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Le site du label : http://www.cityslang.com/

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