Vieilles Charrues 2008

par , Sarah|
Une chronique de plus sur un festival. Décidément, l’auteur de ces lignes sera confronté au même problème que la plupart des programmateurs de ces grandes messes musicales devenues quasiment incontournables au fil des ans. Que dire de plus qui n’a pas déjà été écrit pour les Eurocks, les Solidays, la Garden Nef, Les Terra Neuvas ou encore Art Rock ?

3957photo150Pas mal d’artistes identiques, la même longue procession de jeunes gens vaguement alcoolisés qui semblent tous être sponsorisés par une célèbre marque de tente pour feignasses, les mêmes stands de merchandising soi-disant alternatifs et des configurations scéniques assez similaires d’un festival à un autre.

Quatre jours de concerts en plein centre Bretagne. Une révolution annuelle qui met la petite ville de Carhaix sans dessus dessous le temps d’une fulgurance musicale éphémère. Les vielles charrues sont devenues avec les Eurockéennes de Belfort une institution française parmi la pléthore des festivals de l’été. Pourtant les deux évènements ne se ressemblent pas vraiment. Plus familial, plus grand public (donc plus variétoche), avec moins de concerts et moins de découvertes qu’aux Eurocks, les Charrues possèdent cependant un gros paquet d’atouts.

Tout d’abord l’ambiance. Le festival se déroulant quasiment en plein centre-ville, c’est un joyeux bordel qui envahit jour et nuit les rues de la petite ville bretonne. Une atmosphère sur le site très conviviale, renforcée par l’excellente qualité de l’agencement du site. Pas très grand en taille, celui-ci est pourtant très large, ce qui évitera tout sentiment de confinement même lors de l’affluence record du samedi soir. Les deux grandes scènes sont situées à proximité l’une de l’autre, et aucun concert n’y est programmé simultanément, ce qui permet une transition sans stress d’un artiste à l’autre. Le grand nombre de bénévoles assurera quant à lui un service irréprochable pour tout ce qui est du bar, du catering et de la propreté du site.

Bretagne oblige, notons également un certain nombre de figures, certes imposées, mais pas toutes désagréables : le cabaret breton avec son fest-noz permanent, des cours de bretons dispensés sur un coin de verdure, de délicieuses galettes saucisses qui auront conféré un certain dépaysement par rapport au traditionnel pain-merguez et des dizaines de drapeaux blancs et noirs agités avec ferveur et quelques irréductibles déguisés en pirates.

3887photo400Ambiance bon enfant donc, qui permettra de s’occuper lors de certains concerts largement dispensables. Car au niveau des concerts, disons le franchement, il y a eu du très bon mais aussi un certain nombre de choses à oublier très vite. Un exemple ? Christophe Mae, sur la grande scène pour plus de deux très longues heures à alterner mièvreries FM et reprises. Oser faire Redemption Song en rappel, faut pas douter de soi. Bob Marley a du se retourner dans sa tombe et Joe Strummer, faire le double salto. Grosse erreur de casting, d’ailleurs l’intéressé lui-même a du mal à croire qu’il se trouve aux Charrues, en témoigne ce « Bonsoir les Franco » lancé en début de show. Et non, mon gros t’es plus aux Francofolies, d’ailleurs on n’aurait jamais dû te laisser en sortir.

Autre grosse blague du week-end, Etienne Daho qui livrera le minimum syndical devant un public endormi. Il en profitera même pour se fâcher avec l’ensemble des photographes accrédités en refusant la moindre photo de son auguste personne. Une interdiction qui lui vaudra de longs pamphlets dans la presse locale du lendemain, pourtant d’habitude peu encline au taillage de costard.

Moins pire, mais pas forcément plus palpitant, relevons également les shows mollassons de Yael Naim ou comment passer une heure dans l’attente d’un seul single, ainsi que celle en demi-teinte de Vanessa Paradis, sauvée par l’excellence de son backing band ( Mathieu Chedid en tête). Invitée de dernière minute, Duffy aura confirmé l’excellence de son producteur. Car si sur album, elle arrive à faire illusion, en live c’est une toute autre histoire. Le son est brouillon, la voix est à la traîne et la présence scénique de la jolie blonde, proche de l’inexistant. On lui préfèrera de loin Sharon Jones et ses Dap Kings malheureusement absents de la programmation.

3865photo400L’avantage d’avoir fait d’autres festivals dans la saison, c’est de pouvoir comparer certaines prestations entre elles et qui, malgré ce que l’on pourrait penser, se suivent, mais ne se ressemblent pas forcément toutes. Ainsi si la prestation enflammée de Gossip aux Eurockéennes en aura affolé plus d’un, Beth Ditto se révèlera plus sage à Carhaix. Le trio se contentera de dérouler son set en le ponctuant malgré tout par quelques interventions de la belle qui n’a pas vraiment la langue dans sa poche. La faute à l’heure tardive du show ou à une scène un peu trop grande pour elle ? Sûrement un peu des deux. Une bonne entrée en matière pour les néophytes en la matière, mais pour les habitués de la tornade gossipienne, ce serait presque une déception.

À l’inverse, deux ans après une prestation très soporifique sous le chapiteau du Malsaucy, ces Charrues auront été l’occasion de redécouvrir Camille . Bien que le battage publicitaire et médiatique fait sur les ondes du service public avait de quoi laisser perplexe, elle aura tout de même réussi à tenir le festival en haleine. Entourée de ses beatboxeurs ( Sly et Ezra en tête), Camille chante, danse, exhorte le public à la traiter de salope et joue avec lui en permanence. Un concert sur le fil, sans filet, et bourré d’audace.

OVNI de la programmation, Gad Elmaleh succède cette année à Jamel sur la scène Glenmore. Une pirouette, quelques sourires et le public lui pardonnera toutes les approximations d’un spectacle laborieux. Le comique a du mal à se mettre en place et passe son temps à cabotiner et à souligner l’incongruité de la situation. On sourit plus qu’on ne rit vraiment. La surprise viendra à 20 minutes de la fin, lorsqu’en réponse à l’une des phrases de son sketch, 50 000 gosiers reprendront en choeur l’hymne des festivals de cet été, le fameux « Libérer Bob l’Eponge ». Gad, s’étant vite aperçu qu’il tenait là une belle ficelle pour se mettre le public dans la poche à peu de frais, improvisera ainsi jusqu’à la fin sur le thème du sympathique héros gonflé à l’hélium. Sauvé par l’éponge.

3780photo400L’une des plus grosses déceptions de ces Charrues, sera l’annulation à la dernière minute d’ Aaron à cause des soucis de santé de Simon Burret . Le duo parisien sera remplacé au pied levé par Daniel Darc . L’ex-chanteur de Taxi Girl accompagné de la section rythmique d’ Asyl et du guitariste de Berline, a visiblement l’air d’avoir pris quelques verres de trop avant de monter sur scène. Un chant un peu approximatif et un accueil circonspect de la part de la part du public breton. N’empêche que le bonhomme a une certaine prestance et ses musiciens semblent ravis de jouer avec lui. Daniel Darc + Asyl + Berline = Love . Le mélange des styles et des générations fonctionne plutôt pas mal. Un artiste à part, revenu de tout, qui n’hésite pas à reprendre le tube qui l’a fait connaître, il y a 20 ans de cela, avant de finir son set, seul sur la scène, son livre de psaumes à la main, et en lisant quelques extraits à des spectateurs médusés. Trop d’effets et pas assez de volume. Cette boutade lancée à son ingé son, en début de concert aura pourtant des accents de sincérité touchante.

Visiblement certains artistes ne devaient pas vraiment mourir de soif dans les loges. En témoigne la prestation imbibée et alcoolisée (voir plus) de Mister Doherty . Autant le gaillard avait fait forte impression à Belfort, autant là c’était la débandade. Capable du meilleur comme du pire. Et dans le pire, ce n’est pas loin d’être le meilleur. Paroles approximatives, voix pâteuse et indifférence totale envers le public. Pete n’a pas envie d’être là et le fait savoir. Un « Hello England » pourtant plutôt bien amené, des titres bâclés, Doherty aura cultivé sa légende et fait son intéressant pour pas grand chose. Aucune fulgurance. Aucun moment de grâce. Aucune poésie dans cette mise en scène de déchéance. Aucune élégance dans cette marmelade fade. Faussement provocateur, pas subversif pour un sous. Pete ne se sera que ridiculisé. D’ailleurs le réalisateur qui filmait le concert a du avoir quelques consignes, puisque après une rupture de faisceaux opportune à l’instant même où Pete se cassait la figure après avoir longuement titubé, les caméras ne le filmeront presque plus jusqu’à la fin du set. Une sortie pathétique sur un Fuck forever massacré et rideau sur les Babyshambles .

3684photo400Une même propension aux excès, mais avec une carrière de trente ans derrière lui, Lemmy Kilmister la figure emblématique de Motörhead fait figure d’animal exotique coincé entre BB Brunes et Ben Harper . Et pourtant, le trio aura livré l’une des meilleures prestations du festival, malgré l’heure matinale du concert. We are Motörhead and we are playing rock’n roll . La célèbre phrase d’intro résonnera alors que beaucoup de festivaliers sont encore coincés dans une file d’attente interminable pour pénétrer sur le site. Dr Rock en premier titre. La fosse est réceptive. Le groupe est en grande forme. Mikkey Dee est impeccable derrière ses fûts. Phil Campbell, de fort bonne humeur nous dévoilera, pieds sur l’ampli, son impressionnante collection de guitares et Lemmy égal à lui-même enchaînera les tubes ( Over the Top, Killers ) de sa voix éraillée reconnaissable entre tous. Surprise du set, le groupe dévoilera deux nouveaux titres de leur nouvel album à paraître fin du mois. Ça joue bien, ça joue vite, ça joue très fort. L’énergie est là. La leçon de rock est totale. Motörhead fait plaisir à voir et la fin du set arrivera bien trop rapidement avec le traditionnel doublé Ace of Spades / Overkill repris en choeur par les premiers rangs.

Dans la même veine, Billy Gibbons, copain de Lemmy et accessoirement chanteur de ZZ Top, aura contribué à sauver la journée du vendredi. Un show de rock et de blues qui fleure bon le désert et l’Amérique profonde. Nos barbus ne se prennent pas la tête et jouent la sécurité en reprenant un florilège de leurs meilleurs titres avec une deuxième partie de concert parfaitement étudiée pour faire chavirer les foules : Gimme All Your Lovin, Sharp Dressed Man, Legs, La Grange pour finir sur une reprise d’ Hendrix ( Foxy Lady ) et de Presley ( Jailhouse Rock ). Pas de grands discours, le trio aura fait son job. Et plutôt bien même.

La jeunesse n’aura pas eu à rougir de ses illustres aînés en témoignent les shows survitaminés de Gogol Bordello et de The Hives . Fanfare punk pour les premiers et dandysme électrique pour les seconds. Que se soit Eugène Hütz, bouteille de vodka à la main, accompagné de ses musiciens déjantés ou Pelle Almqvist et son complet noir et blanc, l’énergie aura été la même. Pogos généralisés et grosse ambiance sur Kerampuilh.

3885photo400Il en sera de même pour Zebra qui troque ici ses platines pour jouer le chef d’orchestre d’un groupe éphémère crée pour l’occasion. Avec Oxmo Puccino, Polar et Florent Marchet et toute une section e cuivres en tête de gondole, Zebra jouera ses célèbres bootlegs live. Passant allègrement d’ AC/DC aux Pixies, les textes de Marchet à la musique des Raconteurs, passant de Nirvana à Rage Against the Machine, de Claude François aux Jackson Fives sans oublier l’un des climax du set avec un Homme pressé repris par une fosse déchaînée.

Terminons cette chronique par les deux concerts les plus attendus de ces 4 jours. Ultime show dans l’ouest, Matmatah tire sa révérence et fait ses adieux officiels au public breton. Aucune larme, mais une rage palpable devant ce gâchis. Une fin flamboyante qui malgré la fureur des guitares n’arrivera pas à masquer une certaine amertume. Pas de longs discours, juste quelques mots soigneusement choisis. Un dernier concert pour résumer plus de 10 ans de carrière et 4 albums. Matmatah a brillamment évité l’écueil du show régionaliste en se débarrassant de Lambé an Dro, dès le début du set pour se concentrer sur ce que le groupe sait faire de mieux : du rock bruitiste dans la droite lignée des Who et de Led Zep’ .

3689photo400Entre la Bretagne et Ben Harper, il y a quelque chose de spécial c’est indéniable. Son premier concert hors des US était à Rennes. Son producteur ( JP Plumier ) et manager est à moitié breton. Sa prestation aux Charrues en 99 continue encore et toujours à alimenter les discussions de ses fans 9 ans après. Il arrive donc à Carhaix en territoire conquis et dès son entrée en scène c’est l’ovation. On sent le bonhomme visiblement très touché d’être là. Une setlist en forme de best-of (incluant cette fois-ci Burn One Down et Rodney King ), des longues improvisations à la guitare slide et une véritable chaleur envers un public aux anges. Bizarrement le concert ne souffrira d’aucune des longueurs dont Ben Harper est pourtant coutumier. Comme quoi, il devait décidément y avoir quelque chose de spécial dans l’air ce soir-là.

Une excellente façon de débuter un festival.

Et de finir cette chronique.

Bonus Track : 30 ans et toujours adepte des festivals.

by Sarah

Pour tous ceux qui voient la trentaine comme la barre fatidique de l’ennui absolu ; qu’ils se rassurent, on vit toujours après et même plutôt bien. Si au fil du temps, la voiture s’est faite plus spacieuse (Goodbye fidèle Twingo), rien n’a fondamentalement changé : une tente, quelques affaires et une motivation intacte pour ces 4 jours un peu à part.

Voici donc 7 bonnes raisons pour faire taire tous ces jeunes blanc-becs en jeans slim qui vous prennent de haut avec leurs demi-fraise et leurs coupes de cheveux toutes droit sorties d’une série brésilienne à l’eau de rose.

1. À trente ans, il en reste encore 3 pour réaliser une oeuvre digne de la plus grande des rock stars de ces 2 derniers millénaires

2. À trente ans et après avoir assisté à un certain nombre de concerts, il est encore possible de se laisser séduire par l’excellente prestation d’un Ben Harper au sommet de son art.

3. À trente ans, le goût fruité d’une bière presque chaude peut encore provoquer un ravissement indescriptible, surtout si cela a été précédé de longues heures passées à agiter son corps en rythme devant une scène.

4. À trente ans et pour les mêmes raisons, la purée saucisse, tant décriée d’habitude suscite ici « une énorme envie ».

5. À trente ans, s’allonger par terre au soleil permet de redécouvrir l’odeur de l’herbe, et pas uniquement celle roulée entre des doigts experts.

6. À trente ans, le camping sauvage sur le parking du festival est troqué contre le confort du jardin de l’habitant de Carhaix. 90 dans un jardin, 3 douches et 2 WC, on est loin de l’ambiance roots des débuts, mais la convivialité n’en reste pas moins omniprésente.

7. À trente ans, il est beaucoup plus dur de se laisser impressionner outre mesures par la prestation fortement ethylisée d’un jeune Anglais à trilby

Crédits photo: Alain Marie, Jacqueline Ledoux, Guy de Lacroix-Herpin pour le festival des Vieilles Charrues.

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Site officiel: http://www.vieillescharrues.asso.fr/
A lire sur Discordance: [Interview de Motörhead->660]

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Image de : Fondateur de Discordance.

1 commentaire

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  1. 1
    le Vendredi 8 août 2008
    Etalaure a écrit :

    Merci à vous 2 pour ce report de qualité, opposant Eurocks et Charrues … ok ok l’année prochaine, on ira à Belfort pour la musique et à Carhaix pour l’ambiance (j’en rêve déjà !)

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