Vendredi : quand les médias s’emmêlent

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Un hebdomadaire dont le contenu est entièrement rédigé par des blogueurs influents, insolites ou impertinents, voire les trois. En brouillant les frontières entre différents médias, Vendredi se présente comme un ovni sur le marché complètement saturé de la presse française.

vendredifrontEn créant Vendredi, Jacques Rosselin a repris la même idée qu’il a eue 20 ans auparavant avec Le Courrier International : concentrer dans un hebdomadaire des informations retenues de sources multiples difficiles d’accès. Pour Le Courrier, la cible était la presse étrangère : une langue méconnue et un contexte culturel différent. De même, Vendredi nous propose de décrypter, chaque vendredi (au moins, on s’en souvient), « les meilleures infos du Net » en douze pages.

Lancée en octobre dernier, cette transformation médiatique suit le contraire de la tendance actuelle vers Internet, en puisant son contenu sur la toile pour le publier au prix de ?1,50. Cela peut paraître insensé de faire payer pour une information gratuite, mais, Rosselin est parti d’une double hypothèse légitime :

1) Il est difficile d’accéder aux informations sur Internet, contrairement à ce que l’on peut penser. Comme il y a une surabondance d’infos et de sources, il faut du temps pour les sélectionner, or il semblerait qu’on en ait de moins en moins.

2) La non-contextualisation du média Internet fait que l’on ne sait pas comment se positionner par rapport à ce qu’on lit. Lorsqu’il s’agit de journaux ou de la télévision, il est historiquement facile de les situer : Le Figaro est de droite, Libé de gauche, TF1 de droite. Mais face à des blogs ou des sites obscurs, il nous est souvent impossible de déceler l’ironique du véridique. Un intermédiaire est nécessaire pour nous remettre en contexte la source et éclaircir les propos énoncés, afin de ne pas mal les interpréter.

En disséquant ces informations d’au moins 800 sources différentes, Vendredi nous abreuve de l’actualité du Net, mais aussi de commentaires sur notre actualité sociale et politique, provenant de sources auxquelles on n’aurait pas cherché à avoir accès dans leur intégralité par nos propres moyens.

Ce concept, aussi innovant soit-il, peut quand même soulever quelques interrogations : POURQUOI les commentaires de l’actualité du Web nous intéresseraient-ils ? POURQUOI payer pour lire des commentaires de blogueurs amateurs, plutôt que ceux de journalistes agréés ?

Une des premières raisons pourrait être que les opinions véhiculées ne sont justement pas celles de journalistes agréés. Nous sommes face à un support qui peut choisir de commenter un événement par des opinions contraires, en prenant des sources diverses, qu’elles soient estampillées politiquement ( Bakchich, Rue89 ), douteuses ( Culturalgangbang ), voire techniques ( MaîtreEolas, Econoclaste, Presse-Citron ). Ceci lui est aussi permis par son statut d’hebdomadaire plus malléable envers l’actualité, de même que par son non-choix d’une ligne éditoriale définie, qui ne l’enferme pas dans du « prêt-à-penser » comme certains quotidiens.

D’ailleurs, un édito de Jacques Rosselin paru dans l’un des premiers numéros essayait de clarifier les mécontentements des lecteurs qui ne comprenaient décidément pas de quel bord politique était Vendredi ! En effet, la rédaction a la possibilité de se dédouaner de son contenu puisqu’elle n’a pas rédigé les articles, mais a tout au plus fait le choix de les publier.

La deuxième raison est que Vendredi recueille des débats qui ne pourraient rêver d’exister dans un journal, car sur le Net, l’anonymat fait qu’on revendique plus facilement des opinions que l’on n’oserait pas exprimer à visage découvert. Le mouvement d’opinion sur Internet s’est amorcé en 2005, avec la montée contestataire du « non » à la Constitution Européenne qui a été relayée sur la toile. Depuis, le débat politique s’est « déplacé » vers Internet, pour ne plus vraiment en sortir. Dès lors, des sites comme Mediapart, Rue89 ou Bakchich se sont constitués et ont acquis une importante notoriété en tant que site d’informations. Trois ans plus tard, les débats sociétaux et politiques se sont amplifiés et se sont multipliés sur le Net en une blogosphère complexe et inaccessible, d’où ce retour à un média dit « traditionnel », la presse.

Avec ce double mouvement, Vendredi prône en quelque sorte un retour aux sources de l’information, mais tout en y intégrant assez intelligemment la révolution de la participation acquise aux fils des ans, et sur laquelle il serait difficile de faire demi-tour. Là où la plupart des quotidiens jouent gentiment au 2.0 en proposant des blogs ou en invitant à laisser des commentaires sur leurs sites, Vendredi ne donne à lire que le produit fini du participatif, sans les étapes intermédiaires.

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A propos de l'auteur

Image de : Virgile n’a pas écrit Les Bucoliques, ni L’Enéide. Il n’est pas poète, encore moins latin et surtout pas mort. D’ailleurs, il n’est même pas un il. Reniant ses héritages classiques, Virgile connaît toutes les répliques d'Indiana Jones et la Dernière Croisade, loupe son arrêt si elle a le dernier Margaret Atwood entre les mains, et a déjà survécu sur des sandwiches cornichons-moutarde. Elle va avoir tendance à considérer la publicité comme une forme d’art, se transformant en audio guide dans les couloirs du métro, les salles de cinéma et même devant du mobilier urbain qui n'en demandait pas tant. Outré, Virgile le poète s’en retourne aux Enfers pendant que Virgile l'anachronisme rêve d'embarquer pour un aller simple destination Osaka. Pour plus d'info: http://www.twitter.com/_Virgile

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