Une Fête de la Musique entre féminité et latinité

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Beau concept que celui de la Fête de la Musique qui dédie chaque 21 juin depuis 1983, jour théorique de début de l’été, à la célébration de toutes les musiques. Les concerts gratuits d’amateurs et de professionnels, en France, mais aussi dans une centaine de pays, ont pour vocation de promouvoir cet art auprès du grand public et de faire sortir la diversité dans la rue.

Image de Fête de la musique En se promenant au hasard des quartiers, il est ainsi d’usage de croiser des fanfares, des chorales, d’entendre des sonorités rock, blues, reggae, d’assister à des démonstrations de hip-hop, de tango, ou encore de salsa en plein air. On peut penser ce que l’on veut de la qualité des groupes qui se produisent, disserter des heures sur les limites actuelles de la manifestation ou le bien-fondé d’un tel évènement, il faut néanmoins reconnaître qu’il offre une belle vitrine d’expression à la scène musicale, française comme étrangère, et rompt, pour un temps, la routine dans laquelle sont enfermés les amateurs de musique.

Cette année, il y avait un petit bijou à ne pas rater dans la programmation, mais comme il sera passé inaperçu aux yeux de certains (d’un très grand nombre ?), un rattrapage s’impose. Pour la 29e édition, le Ministère de la Culture et de la Communication aura bien fait les choses en organisant dans les Jardins du Palais Royal, sous ses fenêtres donc, un grand concert en partenariat avec FIP placé sous le thème de la Musique au féminin : 3 artistes programmées pour près de 4 heures de pur bonheur, servi par autant de grandes voix. Et quelles femmes : Madjo, Amparo Sanchez et Buika ! L’alliance, fois trois, de la classe et du talent. Les oreilles (et les cœurs) sensibles aux accents hispaniques pouvaient être comblés par la présence des deux divas hautes en couleur qui ont marqué l’actualité récente avec la sortie de deux albums, à avoir absolument dans sa discothèque : Tucson-Habana, pour Amparo Sanchez, et El Ultimo Trago, pour Buika. Le public, légèrement « coincé » en début de soirée, s’est abandonné peu à peu aux rythmes chauds, savamment balancés, et les spectateurs espagnols, galvanisés par la victoire de leur équipe de football, n’ont pas manqué de dynamiser l’ambiance, comme on pouvait s’y attendre.

Madjo, jeune chanteuse folk, influencée par la musique noire américaine, a ouvert le bal en compagnie de ses trois musiciens pour interpréter ses premiers titres ainsi que des reprises comme Where Did You Sleep Last Night, particulièrement applaudi par les fans que la jeune demoiselle compte déjà. Elle a impressionné par la maitrise de son chant et la profondeur de sa voix qui s’amuse, tout en nuances, sur des textes tour à tour mélancoliques et enlevés, aussi à l’aise en français qu’en anglais. Son premier album, actuellement en préparation, promet de nous réserver de belles surprises et l’on n’a pas fini d’entendre parler de ce petit nom de femme à l’univers bien trempé.

Image de musique2 Quelques arrangements techniques plus tard et la bande d’Amparo Sanchez a pris possession des lieux pour nous transporter quelque part entre les États-Unis, le Mexique et Cuba, pour un voyage riche en émotions. À la croisée du son, du jazz et du blues, à la rencontre des mariachis et des « santos cubanos », l’ancienne voix d’Amparanoia a allumé la flamme du métissage et s’est livrée à un vrai moment de partage avec le public, invité à chanter en chœur sur Un Apagón en la Habana ou le très savoureux La Parrandita de las Santas, chanté initialement en duo avec la grande dame Omara Portuondo. Joueuse et riante, elle a ému par sa charmante prononciation française et sa tenue de danseuse de flamenco qui ne gâchait en rien le professionnalisme qui accompagne chacune de ses prestations. Les titres de l’album se sont multipliés sans que l’on voie le temps passer et l’on a même eu la chance d’entendre deux inédits, dont le très vitaminé Colours From Cuba composé par le groupe Calexico. Avec Amparo, la folie et la fête n’étant jamais loin, c’est sur un air de rumba qu’elle nous a quittés, nous entrainant au rythme des échappées de cuivre dont la musique cubaine a, seule, le secret.

La nuit était tombée et les spectateurs au comble de l’impatience lorsque les premiers accords de piano ont retenti, prélude à l’apparition de la Diva. Difficile de décrire l’impression ressentie au moment de l’apparition de Concha Buika, qui réussit, par sa seule présence, à éclipser les plus grandes voix espagnoles. Mini-évènement que celui de sa venue à la Fête de la Musique car elle se fait assez rare en France ; raison de plus pour profiter au maximum de chaque instant qu’elle est bien décidée à rendre exceptionnel. Elle se promène entre les titres de El Ultimo Trago, où elle rend hommage à la chanteuse mexicaine Chavela Vargas, en compagnie du virtuose du piano, le cubain Chucho Valdés (malheureusement absent), et laisse s’emballer la machine sans aucune fausse pudeur. Dire d’elle qu’elle est une chanteuse aurait presque valeur d’affront, tant son art dépasse largement ce cadre : véritable interprète et magicienne, elle transfigure chaque note pour qu’elles résonnent, gonfle chaque chanson de son souffle incandescent qui nous brûlerait s’il ne nous avait pas déjà envoutés.

Presque honteuse de soulever autant d’applaudissements, elle sublime d’une intense sensualité les titres rancheros de son idole, par sa voix qui réalise le mariage presque improbable du flamenco avec la soul et le blues. De Cruz de Olvido, à Se Me Hizo Facil, en passant par Luz de Luna, ce petit bout de femme retient nos souffles par la puissance de ses inflexions comme venues d’ailleurs. Elle aurait pu faire durer le plaisir toute la nuit, mais il fallait rendre les clés à minuit, jour de semaine oblige, et il ne nous reste plus qu’à espérer qu’elle nous fasse la surprise de revenir vite, Volver, comme sa reprise d’un des plus célèbres tango de Carlos Gardel sur des airs de flamenco.

Pour une fois, le programme alléchant ne nous aura pas menti sur la qualité des artistes, la barre aura été placée très haut et c’est tout naturellement que le défi est lancé : faire encore mieux l’année prochaine !

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A propos de l'auteur

Image de : Après avoir mastérisé dans la section Médias du CELSA, c'est exilée temporairement, pour des raisons romanesques (mais pour encore quelques mois) dans la Patagonie argentine, que je comble les lacunes de ma piètre éducation politique en me plongeant dans l’œuvre des grands penseurs latino-américains, tels que José Marti et le Che Guevara, et que j'affine mon esprit critique au contact d'une société reléguée au dernier plan de notre fameux ordre mondial. Passionnée de culture latine et de radio, je combine les deux en présentant sur une fréquence communautaire locale une émission de débat et de musique dédiée à l'Amérique du Sud. Même de si loin, je garde les yeux sur ce qui s'écoute en France et, grâce à Discordance, je peux contribuer modestement à montrer que la musique en espagnol vaut mieux que son image de machine à produire des tubes de l'été.

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