Tristan – Jean-Louis Murat

par Arno Mothra|
L’industrie musicale n’est pas une pâtisserie. Pourtant, chaque année voit son lot de gâteaux fondus au goût rance, plébiscités par une masse hébétée qui les oublient aussi vite qu’ils sont tristement apparus. Malgré la recette infâme, on n’en déclare toujours aucune indigestion.

murat2004À l’heure où encore bon nombre de freluquets ou autres épouvantails moisis et désuets squattent les premières places des charts grâce à une insoutenable et mercantile ubiquité médiatique (dont l’honorable Francis Cabrel, imposteur parmi les imposteurs tentant de refourguer ses conneries en abusant du nom de Bob Dylan ), d’autres, beaucoup plus rares (dans tous les sens du terme), nous livrent régulièrement des chefs d’oeuvre majeurs passant pratiquement inaperçus.

C’est là tout le problème pour Jean-Louis Murat, et les médias français proscrivant scandaleusement son oeuvre depuis vingt ans déjà, en évinçant notemment les débuts d’avant tel Cheyenne Autumn, son premier effort, sorti laborieusement après quelques années de galère. Car l’Auvergnat n’est pas un musicien; pas un chanteur; pas un poète; pas un peintre; pas un formidable songwritter; pas une bête de scène. Il en est une combinaison, riche et réfléchie, de tout ça. Il représente l’Artiste, le vrai, avec un grand « A ». De ceux, comme l’irremplaçable Serge Gainsbourg en son temps (même si Le maître du jonglage des mots semblait plus intéressé par les nouveaux courants musicaux que JLM ), qui possèdent ce talent de toucher à tout avec une pertinence et un intérêt inaltérables.

Depuis le choc de Mustango en 1999 (et ses succès que sont Jim, aux choeurs assurés par la ravissante Jennifer Charles d’ Elysian Fields, Polly Jean, clin d’oeil à PJ Harvey, ou encore l’émouvante et cristalline ballade Au mont sans souci ) et le double album live qui l’a suivi (le dernier en date d’ailleurs), Murat étonne son public en sortant un ou deux albums par an, sans réel rapport entre eux. Le rock du charmant ermite étant passé, en ces neuf dernières années, par le folk, la pop-indie, les ombres blues (de vrai blues, pas celui Hallyday, sans âme à destination des spectateurs assidus de TF1), la pop-rock, le rock’n'roll à la Neil Young (comparaison facile qui revient néanmoins très souvent), la pop anglaise. On ne compte d’ailleurs plus les multiples collaborations artistiques, principalement féminines. Autant dire que la plume de Murat puise son encre dans le corps des femmes ; en étroitesse avec la littérature, la poésie, l’Histoire, et notre environnement.

Alors, que vaut ce nouvel album ?

tristan Tristan donne donc suite à Charles et Léo sorti en automne 2007, remettant au goût du jour douze somptueux poèmes de Charles Baudelaire sur des musiques de Léo Ferré . Le résultat mêlait quelques inclassables joyaux (tels que Avec ses vêtements. , L’examen de minuit, L’héautontimorouménos, Madrigal triste ou À une mendiante rousse ), à des titres malheureusement très en dessous du reste et, n’ayons pas peur des mots, s’engouffrant dans des arrangements kitsch frôlant la musique d’ascenseur ( Sépulture, qui ouvre le tout, et l’insupportable L’horloge que Mylène Farmer avait brillamment mise en scène en 1988 derrière une composition et des arrangements pop-wave-gothique de Laurent Boutonnat ). Ce nouvel album sonne le glas d’une ère révolue : il ne ressemble en rien à tout ce qu’a pu offrir Jean-Louis Murat, et encore moins à tout ce qui se fait dans la musique (surtout actuellement).

Comme son nom nous l’indique, cet album-concept développe sous dix titres l’épopée médiévale romantico-tragique de Tristan & Yseult . Et ce disque n’est rien de moins qu’un pur chef d’oeuvre et un véritable coup de pied au cul à une industrie musicale à l’agonie. Cette chronique sera des plus dithyrambiques, car les compositions dont regorge Tristan font partie de ces musiques qui marquent l’existence, de ces musiques qui vous accompagnent toujours. Je ne m’étendrai pas sur la pochette du livret, sur laquelle les corps accroupis de Tristan & Yseult ne dévoilent que leur sexe, et sur laquelle les caractères du titre rappellent étrangement la signature d’ Egon Schiele sur ses tableaux. Inutile également de s’étendre sur les textes, exquis comme toujours, d’une rare poésie ( La légende dorée, L’amour en fuite, Les voyageurs perdus ) mais aussi écrits, pour une fois, avec une simplicité désarmante ( L’hermine, Tel est pris ). La mélancolie côtoie avec force une lueur persistante : cette faible lumière que l’on appelle l’espoir.

À l’origine, l’enregistrement de ce nouvel album aurait dû s’opérer en Irlande pendant l’été dernier avec des musiciens du pays. Seulement voilà, entre-temps, V2 Music a été racheté par Universal, reportant par là même l’enregistrement de Tristan à une date ultérieure (logiquement de plusieurs mois). Murat a donc modifié ses projets et a décidé d’enregistrer l’album chez lui, tout seul, en jouant, et bizarrement pour la première fois, de tous les instruments (« guitares, basse, batterie, claviers, mandoline, bouzouki, accordéon, saxophone » dixit le Figaro du 6 mai). Et c’est là que s’exhale aussi son lot de féerie : la musique en elle-même. Beaucoup moins électrique que sur les précédents opus (le sublime Taormina, replongeant l’artiste à ses premières amours, ou encore le double album Lilith ), elle s’avère une sorte de pot-pourri de toute la carrière de Murat (avec un détour savoureux vers les pistes plus acoustiques de Parfum d’acacia au jardin ), mélangé à un son neuf, terriblement aérien.

murat2Les plus belles silhouettes folk caressent de voluptueuses nappes de claviers (les sublimes Mousse noire et Chante bonheur ), le tout agrémenté par les autres instruments cités précédemment ( Tel est pris, le premier extrait). L’on respire le calme, l’apaisement, la pureté au fil de l’écoute ; entre le magnifique et intemporel morceau d’ouverture ( La légende dorée ) et le morceau de conclusion ( Marlène ), on entendrait presque les oiseaux de l’aube siffler entre les feuillages, dans un vent frais. Les titres éveillent les sens, les émotions et les sensations. Aucun morceau purement électrique dans l’esprit des anciens disques ne vient perturber notre quiétude ; à moins de posséder l’album et d’être allé chercher l’ultime surprise.

Ce disque est le plus abouti d’une famille de seize classiques. Et mes propos sont modérés. Alors, pourquoi un tel étalage d’éloges ? Peut être parce que Jean-Louis Murat, beaucoup de personnes se vantent d’en connaître quelques bijoux sous prétexte d’une connexion à E-Mule ou d’un rire furtif devant ses coups de gueule télévisés mis en ligne. Ritournelle regrettable et pathétique. Doit-on attendre, à l’instar des Rita Mitsouko, que les grands artistes disparaissent pour enfin s’intéresser à eux et leur accorder la large place qu’ils méritent ? V2 Music ferait bien d’ailleurs de procéder rapidement à l’introspection et de défendre avec conviction les artistes qui en appellent. Car quand on remarque avec désolation que des coquilles vides continuent à monopoliser l’enthousiasme général avec des conneries, faudrait arrêter de déconner.

Vive le véritable esprit rock’n'roll, vive l’art, vive l’honnêteté, et vive Jean-Louis Murat . Tout est dit !

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Tristan, Jean-Louis Murat . 10 titres. Chez V2 / Universal. Sorti le 31 mars 2008.

Site officiel: http://www.jlmurat.com

7 commentaires

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  1. 1
    le Mercredi 18 juin 2008
    kyra a écrit :

    Tout est dit, oui. Merci Arno.

  2. 2
    le Mercredi 18 juin 2008
    FRED a écrit :

    JL Murat a surement des qualités de song writter (malgré son manque d’originalité évident) mais les dernières apparutions médiatiques dont j’ai pu être témoin était vraiment pitoyable : « tout ce qui se fait actuellement c’est naze » « c’était mieux avant »  » je suis authentique et je suis le seul à l’être »…M’sieur Murat est constament dans l’égo-trip..Et puis faudrait lui dire que ce qu’il fait n’a rien de très nouveau..il le fait bien certes, mais qu’il n’attende pas une reconnaissance monstrueuse, il n’a rien d’un Neil Young..
    Nous apprenons aussi qu’il a enregistré et joué tous les instruments sur l’album « Tristan »..ceci explique cela..Autant il est doué d’un certains talent d’écriture (auteur) autant musicalement je le trouve pauvre (LA mineur Mi majeur etc..)et affreusement répétitif…peut être faudrait il que je me déplace et que j’aille le voir en live..promis dès qu’il passe près de chez moi , je fonce…
    P E A C E

  3. 3
    le Dimanche 22 juin 2008
    Vincent Bidule a écrit :

    Murat est loin d’être un pestiféré des médias. depuis une bonne quinzaine d’années chacun de ces albums est promu plus honorablement…et de ce coté il n’a pas grand chose à envier à Cabrel.
    pour ses productions, j’avoue avoir un peu décroché depuis Taormina et l’écoute de ce dernier album ne m’a pas laissé une meilleure impression…
    …mais il n’empêche que pour moi Murat est the best de la chanson française.

  4. 4
    le Mardi 24 juin 2008
    Arno Mothra a écrit :

    Vincent, le média ne se limite pas aux Inrocks et aux magazines intellos (Dieu merci!).

    Murat n’est jamais passé à la radio depuis « Jim » en 99. Quant aux chaînes musicales, on n’en parle pas… De maigres diffusions pendant la nuit, je n’appelle pas ça un soutien ;) Contrairement à Cabrel qui a toujours pollué les ondes à raison de plusieurs diffusions par jour.

    Fred je pense que tu parles de la touche Murat depuis « Lilith », avec des compos qui peuvent effectivement parfois se répéter. Là j’ai envie de te dire: heureusement ! Vu à quel point il est prolifique depuis 10 ans, heureusement qu’il se permet quelques répétitions au niveau de la musique, et encore, sur 3 albums uniquement. Tu ne dois pas connaître tous ses disques. Après, tu appuies exactement ce que j’ai écrit dans cette chronique, et qui me met mal à l’aise: on ne juge un artiste ni pour ses slips ni pour les conneries qu’il peut dire en télévision. Ca n’a rien à voir. Murat a toujours été un peu réac’ et fort en gueule. Quant au live, en tournée à partir d’octobre ;) Parait effectivement que ça vaut le coup, et le billet n’est pas onéreux…

    Et merci kyra, comme d’habitude ;) Tu devrais en recevoir des échantillons dans la semaine :) )

  5. 5
    Pascal
    le Mardi 24 juin 2008
    Pascal a écrit :

    « Murat n’est jamais passé à la radio depuis « Jim » en 99″

    Sur France Inter, ils l’ont quand même passé en boucle pendant plusieurs semaines lors de la sortie de Tristan ;o)

  6. 6
    le Mardi 24 juin 2008
    Arno Mothra a écrit :

    Ce n’est pas vraiment ce qui s’appelle une promotion quand tu vois que Murat n’est jamais rentré dans une seule playliste nationale, ça fait peur quand même !

    Une ou deux radios le soutiennent de très loin lorsqu’il sort un album, mais après c’est tout de même le désert :) ) Ca reste très élitiste.

  7. 7
    le Samedi 25 juin 2011
    Didier Le Bras a écrit :

    Merci pour cet article que je viens de découvrir … qui colle en tous points à ce que je pense de Murat.
    Quand je vois la « daube » qu’on arrête pas de nous servir à la TV.
    Je vous invite sur mon blog : didierlebras.unblog.fr … intégralement consacré à l’oeuvre de l’auvergnat.
    A bientôt peut être ???

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