Treachery of Sanctuary. La douceur déloyale des nouvelles technologies.

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Il va falloir s’adapter. Regarder nos musées se métamorphoser, muter.

Il va falloir s’habituer. Devenir nos propres statues, nos propres œuvres d’art.
Et dans ces nouveaux espaces qui incluent de plus en plus d’interactions, qui nécessitent de plus en plus de technologies, il va falloir s’apprivoiser. Apprendre à retrouver la spontanéité de l’homme, dans ce qui découle du mécanique.

De toutes les manifestations d’art numérique présentées récemment à Paris, la création de Chris Milk, réalisateur américain, est de loin celle qui donne la plus belle des leçons.
Persistence rétitienne ou illusion psychotrope, l’expérience est incroyable et difficilement descriptible.

Pour faire simple : Trois panneaux blancs gigantesques. Des capteurs kinnect (oui, ceux de la xbox). Deux ans de travail. Des gens. Ceux-là s’avancent sans trop savoir. Et puis, les yeux s’ouvrent grand sur ces ombres, notre ombre qui se détache de notre corps pour créer de magnifiques animations. On a beau avoir vu le voisin faire, le côté magique de ce tour-là ne s’efface pas avec l’usure.

Le triptyque prend pour thématique le volatile de l’image des oiseaux.
Le premier vous décompose en un essaim qui prend son envol.
Le second vous détruit, l’ombre dévorée par une pluie aviaire digne d’Hitchcock.
Le dernier, le plus impressionnant de tous déploie le long de vos bras des ailes démesurées.
Chris exprime à travers ce symbole, les trois étapes de la création artistique. On peut y voir évidemment les trois étapes de la transcendance, la naissance, la mort, la renaissance. Plus encore, ce qui en fait une œuvre puissante, c’est la faculté de toucher personnellement. La résonnance de l’œuvre à travers les perceptions individuelles.

Certains y verront par exemple la représentation amoureuse. De la légèreté de la rencontre, fortuite, inattendue, rafraichissante, qui « fait pousser des ailes ». À la douleur de la déception. Qu’elle soit rupture ou simple réalisation que l’autre n’était qu’une ombre, un jeu d’optique auquel on a succombé. Là encore : l’image est parlante, cette impression d’être bouffé de l’intérieur par une flottille d’oiseaux noirs.

Et pendant que l’on reste littéralement estomaqué, à s’interroger si cette amputation virtuelle laissera des séquelles, les passants de se gausser sur le côté fantastique de l’évolution de l’informatique.

La machine semble enfin appréhender les sens et les sentiments ! La machine tend enfin son doigt vers l’homme comme jadis celui ci le tendait vers dieu ! La machine a enfin fait son premier pas vers l’homme, vers la compréhension de l’homme !

Imaginons la situation inverse. Celle où c’est l’homme qui s’informatise plutôt que la machine qui s’humanise. Dans une situation de crise comme celle dépeinte par le panneau central, l’homme machine plante. Mais même perdu dans une boucle infinie, il faut non seulement une autre main humaine pour procéder au rebooting, mais il n’est pas certain non plus que la machine en nous puisse procéder au diagnostique du crash qui vient de ce produire. C’est peut-être la seule chose que nous pointerons ici du doigt. Si l’œuvre interroge, elle est incapable, par essence de fournir la moindre tentative d’explication sur cette humanité dont elle se rapproche et l’on reste seul dans cette incompréhension.
« i guess we’ll never know why we get nv4 »

Soyons honnêtes, quelque soit la perfection de l’illusion, on se retrouve, passé les trois panneaux de Treachery of Sanctuary, les pieds bien ancrés au sol, les larmes aux yeux à regarder vers le ciel. Ne subsiste que ce goût amer, cette envie d’envol et d’évasion.

C’est le moment choisi par ce bon vieux Aldeous Huxley pour se rappeler à notre mémoire :
« Le progrès technologique n’abolit pas les obstacles ; il en change simplement la nature. »

A voir : http://vimeo.com/39178089 / http://www.vice.com/fr/the-creators-project/chris-milk-the-treachery-of-sanctuary

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A propos de l'auteur

Image de : Mélissandre L. est une touche à tout, et c'est sous prétexte de s'essayer à tous les genres littéraires (romans pour enfants, nouvelles pour adultes, SF, chansons voire recettes de cuisine et plus encore) qu'elle se crée des avatars à tour de bras. En ce moment, elle se passionne pour la cuisine vegan et le crowdfunding, elle ne désespère pas de relier un jour les deux. Profile Facebook panoptique : http://www.facebook.com/Mlle.MelissandreL / Envie de participer à son dernier projet ? http://www.kisskissbankbank.com/marmelade

2 commentaires

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  1. 1
    le Lundi 2 juillet 2012
    Sam a écrit :

    P***** de bon article, Melissandre! Merci!

  2. 2
    Melissandre L.
    le Mardi 3 juillet 2012
    Melissandre L. a écrit :

    Bon après un commentaire comme ça de Sam comment je me contrefous du nombre de vues de cet article et du fait que certains l’ont royalement ignoré. :D

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