TRACES ou l’Art du détournement

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« Comme les 5 doigts de la main », une expression bien française, sauf qu'ils sont 7. Sept fondateurs pour une compagnie, Les 7 doigts de la main, qui nous en met plein la vue avec son spectacle TRACES, porté par 6 artistes époustouflants. Mais laissons là les chiffres. Sur la scène du Casino de Paris, on ne compte plus ; on se laisse prendre au jeu de cette troupe de saltimbanques que rien ne semble pouvoir arrêter.

ephelide_les_7_doigts_de_la_main_-_traces_2009_traces09_valerie_remise_22Atmosphère de fin du monde, un désastre à venir, repli stratégique dans un bunker pour conserver un ultime espoir. Le spectateur peut s’imaginer ce qu’il veut sur ce qui a eu lieu avant, le résultat est là, sous ses yeux : avant même le début du spectacle, le décor se révèle non camouflé par le traditionnel rideau, qui ne recouvre aucune utilité ici. De vieilles chaises, un gros fauteuil défoncé, un piano miteux, un secrétaire cassé, un panneau d’arrière-plan fait d’un patchwork de toiles gris-vert d’un aspect douteux, bienvenus au royaume de la récup’ ! Une mise en scène à la Beckett mais la comparaison s’arrête là, car ce ne sont pas des corps malades qui vont évoluer au milieu de ce bric-à-brac, mais bien des athlètes aux ressources inépuisables (ou presque) qui ont élu domicile dans cette arène.

Quelques minutes suffisent pour comprendre que TRACES ne se joue pas selon les règles consacrées : la voix off qui annonce le début de la représentation nous invite justement à ne pas les respecter et même à détourner les recommandations d’usage. C’est donc avec le portable allumé et avec l’assurance qu’il est possible de se lever à l’envie que la salle est prête à se laisser surprendre. Mais par quoi exactement ? Du cirque ? De la danse ? Du théâtre ? De l’acrobatie ? Mission hautement périlleuse que celle de définir le genre de ce spectacle hybride qu’est TRACES car il est à la fois tous ces arts, mais aussi tellement plus. Deuxième production de la compagnie canadienne Les 7 doigts de la main, il mêle à l’approche multidisciplinaire des arts du cirque, qui a fait son succès, d’autres formes artistiques comme le basket-ball, le skateboard, le parkour, le dessin (au feutre et à la craie) ou encore le piano, loin d’être pratiquées en amateurs.

Une fille et cinq types apparaissent enfin pour animer le décor qu’ils ont composé à leur image. Un premier numéro d’acrobaties, des sauts au mât chinois qui donnent un aperçu de leur talent et de la dose d’adrénaline engrangée pour l’occasion. Entre deux battements de coeur, un micro passe de bouche en bouche, recueille les noms, les présentations succinctes livrées dans un souffle par ces six voix qui entendent livrer leurs identités. Sous le chapiteau du cirque ne compte que la magie des numéros exécutés par les artistes ; ici chaque personnalité compte et doit être identifiable par chacun. C’est par la création qu’ils entendent combattre la destruction qui les entoure et imprimer leur marque, leurs Traces pour continuer d’exister. Tous les supports sont prétextes à l’expression de ces « moi » qui cherchent frénétiquement à rester vivants : de la sculpture faite de morceaux de mannequins pour Philip, au grand cerceau de fer pour Antoine, en passant par le tissu-balançoire pour Geneviève, l’imagination n’a plus de limites.

ephelide_les_7_doigts_de_la_main_-_traces_2009_traces09_valerie_remise_19Des solos donc, mais aussi des duos, comme la chorégraphie de danse contemporaine exécutée tout en légèreté par Antoine et Geneviève, et des quintets, comme le jeu des garçons avec ce qu’ils dénomment tout simplement « la planche en bois », balancier sur lequel ils se font sauter à tour de rôle après s’être poursuivis comme des enfants entre les éléments techniques. Mais il ne faut pas l’oublier, la force du groupe repose avant tout sur la cohésion entre ses membres et explose dans les numéros réalisés par tous, présents des deux côtés de l’entracte : avec les chaises, face public, dans le mimétisme total ; en skate-board et patins à roulettes, dans le détournement d’objets enfantins, mais avec la fraicheur de ces jeunes adultes ; et dans le final articulé autour du mobile fait de cerceaux empilés dans lesquels s’élancent les acrobates, qui ne pourrait être réalisé sans le soutien de toutes les mains disponibles.

Réalisées sans filet, dans un espace somme toute exigu, les acrobaties relèvent de la pure prouesse physique mêlée à la grâce de ces corps qui s’élèvent, mus par une réelle volonté de se dépasser malgré la difficulté de l’exercice et les risques encourus (l’an dernier, l’un des athlètes de la compagnie s’était blessé en scène). Mais au-delà de la technique, la troupe marque sa différence par les trésors d’ingéniosité qu’elle déploie dans cette cour de récréation redimensionnée : en plus de tous les moyens d’expression déjà évoqués, elle exploite les ressorts de la vidéo et réintroduit à plusieurs reprises de la médiation par le biais de la caméra.

Celle installée au-dessus de la scène permet aux spectateurs de voir ce qui se trame sur le sol lorsque nos acrobates sont allongés ; celle portée par le cameraman invité à quitter les coulisses permet de simuler une mise en abyme de la représentation théâtrale, reflétée par l’écran de la télévision ; enfin, celle posée à l’entrée de la salle offre la possibilité de boucler l’illusion du spectacle en refermant le public dans le bunker créatif du groupe. À la fin du dernier numéro, les artistes quittent la scène, passent les portes de sortie et se postent devant la caméra extérieure qui filmait l’entrée des spectateurs dans le hall, nous donnant l’impression d’un ultime tour de force qui nous cloue encore plus profondément dans notre fauteuil, sous l’effet de se sentir observés.

Même en n’ayant rien parié au départ, ils ont tout gagné à l’arrivée : ces petits auront laissé leur empreinte et on ne manquera pas de les suivre à la trace, là où d’autres pas les guideront, vers d’autres spectacles en devenir, qui ne manqueront pas de nous clouer sur place, le souffle coupé par ce talent de la déconstruction mis au service de la réinvention du monde.

Crédits photo : Valérie Demise

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Jusqu’au 3 janvier au Casino de Paris.

Site officiel : http://traces.7doigts.com/

A propos de l'auteur

Image de : Après avoir mastérisé dans la section Médias du CELSA, c'est exilée temporairement, pour des raisons romanesques (mais pour encore quelques mois) dans la Patagonie argentine, que je comble les lacunes de ma piètre éducation politique en me plongeant dans l’œuvre des grands penseurs latino-américains, tels que José Marti et le Che Guevara, et que j'affine mon esprit critique au contact d'une société reléguée au dernier plan de notre fameux ordre mondial. Passionnée de culture latine et de radio, je combine les deux en présentant sur une fréquence communautaire locale une émission de débat et de musique dédiée à l'Amérique du Sud. Même de si loin, je garde les yeux sur ce qui s'écoute en France et, grâce à Discordance, je peux contribuer modestement à montrer que la musique en espagnol vaut mieux que son image de machine à produire des tubes de l'été.

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