Tour Paris 13, le Street Art sous toutes ses formes

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25 000 visiteurs en un mois, une attente pouvant atteindre 13 heures et plus de 500 retombées médiatiques à travers le monde...Des chiffres qui donneraient le sourire à toute galerie d'art. La version « in situ » de Tour Paris 13, projet de la Galerie Itinerrance, a largement dépassé des objectifs qu'elle ne s'était pas fixé en réalisant la plus grande exposition collective de Street Art dans une tour du 13ème arrondissement de Paris, vouée à la démolition. Mais cette exposition n'était que la partie visible du projet. Retour sur un événement qui a su marier réalité et virtualité, et inventer le Street Art 3.0.

Tour Paris 13

 Pour visiter la Tour Paris 13, il fallait se lever de très bonne heure, ou bien dormir sur place pour les plus courageux. Le bouche à oreille, suivi rapidement d’un engouement certain des médias, aura suffi pour donner à la visite de la Tour l’aspect d’une épreuve de force avec, à la clé, une claque visuelle. Au programme, près d’une centaine d’artistes de Street Art de 15 nationalités différentes, venus envahir pendant plusieurs mois les 36 appartements d’une tour avec pour seule consigne : aucune consigne.

Mehdi Ben Cheikh, directeur de la galerie Itinerrance, connait bien son sujet. Pour avoir ouvert dès 2004 sa galerie spécialisée en art urbain, c’est avec une certaine exigence qu’il a sélectionné ceux qui sont intervenus sur la Tour, leur laissant toute latitude d’utiliser ou non ce qu’il y avait sur place. Le résultat final était spectaculaire et surprenant pour tous ceux, non-avertis, qui pensent que l’art urbain se limite à des tags ou des graffs. Chaque appartement était une surprise visuelle, et parfois auditive. Motifs figuratifs ou abstraits, colorés ou bicolore, à la bombe, au pinceau ou à l’aérographe, au pochoir, au sol, au mur, au plafond, avec un marteau ou un ciseau à bois, sur les meubles laissés en place, ou bien véritables installations et collages, le projet Tour Paris 13 s’est révélé être un panorama de la création mondiale issue de la rue, délocalisée pour l’occasion à l’intérieur d’un immeuble. Aucun des artistes présents ne s’est contenté d’utiliser le support pourtant familier du mur, car le projet leur permettait de « sortir du cadre ». Le rêve de beaucoup devenu réalité. Et pour les visiteurs, c’était entrer de plain-pied (et de plein pied) dans l’univers d’artistes tous différents.

Comme au Guggenheim de New-York, la visite s’effectuait depuis le dernier étage, le 9ème. Dès lors le visiteur pouvait oublier ce qu’il pensait connaître du Street Art et ouvrir grand les yeux. Avec Sambre, c’est un art sans peinture, fait de morceaux de portes coupés et assemblés pour créer une perspective différente, à l’image des films expressionnistes allemands. Les repères sautaient au fur et à mesure qu’il traversait les salles, avec l’univers angoissant de Bom.K et Liliwenn, ou les pixels géants de Kan. Une mise en bouche qui lève le voile sur ce qu’est véritablement l’art urbain, éclectique et surprenant. La descente jusqu’au sous-sol promettait d’être étonnante.

Tour Paris 13

À y regarder de plus près, Mehdi Ben Cheikh n’a pas fait les choses au hasard . Certains étages, en effet, présentaient une réelle cohérence. Le 8ème était occupé par les « portraitistes », les visages aux traits de fusain géants de David Walker répondant aux visages colorés et métissés de Dan 23 et de BToy, ou au pointillisme du portrait de Rimbaud de XXL. Au 7ème étage, place à la calligraphie lumineuse d’El Seed, peinte au mur et gravée dans le sol, alors que Shoof, dans une pièce peinte en noir, répètait les mêmes motifs de façon compulsive, créant un espace presque religieux. Les « illustrateurs » (Ethos, Inti Ansa, Tinho) occupaient le 6 ème étage alors qu’au 5 ème le visiteur découvrait des cloisons éventrées donnant sur le « paysage » japonisant de Stew. Quelques marches plus bas, il retrouvait les codes plus familiers du graff et des couleurs flashy avec les lettres rondes de Copie2 & Indie184 et les néons fluos de Marko93 qui se heurtaient aux motifs à la craie de Gilbert. Au 3ème étage, les illusions d’optique étaient à l’honneur avec Peeta dont les motifs jaillissaient du mur, au propre comme au figuré. Chez Etnik, aucun doute, les cubes sortaient véritablement des murs. Un jeu sur les volumes, tout comme celui de Dado qui travaille sur le papier peint. 2ème étage et les découvertes continuaient. Avec Vhils, pas besoin de peinture. Son travail, le « scratching », consiste à gratter les murs au burin pour faire apparaître des visages, tout comme d’autres artistes avant lui pratiquaient le sgraffito. Le burin est également l’un des instruments de ±. Mais à la place de visages, il «scratche » la carte de France, et accroche maladroitement un drapeau tricolore au mur. Le discours contestataire du graffiti est toujours là. Il adopte juste de nouvelles formes, interpellant celui qui le regarde sur la société actuelle comme le fait Guy Denning en écrivant « Quand nous étions jeunes nos futurs étaient noir et blanc », une phrase « pochée » en haut d’un mur couvert de visages sombres aux yeux noirs. Chez C215, la revendication prend d’autres traits : ceux de chats, animaux fétiches des réseaux sociaux et de Youtube et peut être aussi nouveaux emblèmes d’un art qui parfois oublie un peu ses origines.

Alors que les yeux commençaient à s’habituer à cet art protéiforme, on souhaitait y rester un peu, revoir certaines œuvres, regarder les détails, ou les voir sous une autre lumière, sous un autre angle, en savoir un peu plus sur les artistes. Mais la Tour Paris 13 n’est pas un musée. Elle n’a pas vocation à restaurer ou conserver ces œuvres. Il n’y a aucun cartel, juste un papier avec le nom de l’artiste, qui parfois a disparu. Le Street Art souhaite conserver sa part d’éphémère, au risque parfois d’être mal interprété et d’être rangé dans la catégorie « art décoratif ». Mais la galerie Itinerrance a pensé à tout. Pour étancher (un peu) sa soif de curiosité – et aller un peu contre la nature de cet art éphémère -, le visiteur peut prolonger son aventure sur le site pour sauver virtuellement les œuvres. 500 000 clics et 3 jours plus tard (au lieu des 10 prévus), la tour est sauvée. Le succès virtuel a succédé au succès réel.

Alors pourquoi un tel engouement ? Certaines mauvaises langues mettent en cause la gratuité de la visite ou bien encore la concordance de calendrier avec la FIAC. Mais cela ne suffit pas à expliquer les heures d’attente, parfois en vain, et la couverture média presque unanime. Il est préférable de regarder du côté de la cohérence du projet, de la qualité des œuvres créées sur place, et de l’investissement des artistes. Un projet collaboratif qui a immédiatement trouvé son public, ou plutôt ses publics, des connaisseurs de graffs, des amateurs d’art contemporain, des néophytes curieux de découvrir un art en devenir, au vocabulaire encore mal connu, mais qui, petit à petit, embellit les rues et trouve parfois sa place dans les galeries.

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La Tour Paris 13 n’était pas une Tour de Babel. Il n’y régnait pas la confusion mais la diversité des genres et des formes autour d’une langue commune, celle de l’art. Le succès populaire n’enlève rien à l’ADN du Street Art, la contestation. Ce projet met en évidence un glissement du Street Art, de la rue à la tour puis aux galeries, des wagons des métros aux murs de certains intérieurs. Avec la reconnaissance du public vient également la reconnaissance publique, les commandes officielles, les projets subventionnés avec ses contraintes, aux antipodes de la liberté d’expression originelle. Le revers de la médaille. Un revers qui peut aussi prendre la forme d’une pelleteuse découpant le mur d’un immeuble pour en extirper une œuvre de Banski et la vendre aux enchères plus d’un million de dollars. Il n’est pas toujours facile de concilier contestation et succès. Tous les courants artistiques sont passés par là, développant la notion de contre-courants, de contre-cultures. Le choix d’un camp revient aux artistes.

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En savoir +

Galerie Itinerrance : http://www.itinerrance.fr/
Visite virtuelle : http://www.tourparis13.fr/

A propos de l'auteur

Image de : un peu d'histoire des arts, beaucoup de sons et l'écriture passionnément. Web ou print côté pro, ici pour le plaisir.

1 commentaire

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  1. 1
    le Jeudi 28 novembre 2013
    ILONA a écrit :

    Merci je me déplace avec 2 cannes, alors
    lgue attente imposs.J’adore les arts: exp
    théâtre et surtout la cult japonaise:litt
    trad. Ozu, les petits temples de
    Kamakura ps les mangas.Tres nulle ds util informatique.La semaine dernière
    avais repere photo d’1lac vert au Japon…mauv manip capt d’écran …imposs de la
    retrouver. ..desesperee….j’aime le street art à Paris surtout 1 petite rue de
    Belleville devenue 1 joyau. J’aurais adoré la Tour du 13º! Encore merci

    .

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