To Catch a Predator : la justice made in USA

par Elsa|
MySpace supprime, en juillet dernier, les profils actifs de 29 000 prédateurs sexuels connus des policiers, Facebook est accusé de laxisme envers eux… Plongés dans l’ère de la cyber-intimidation, que nous reste-t-il à faire ?

Internet semble être un espace trop empreint de liberté pour qu’un quelconque contrôle efficace soit mis en place.

predator_hansen_nbcUne solution made in States s’impose.

Puisqu’on ne peut pas filtrer ces criminels en puissance à la source, autant les prendre au piège. Là est tout le concept de l’émission To Catch a Predator, lancée aux USA,

Personne n’est à la maison. Personne sauf une adolescente de 14 ans, jolie et pas timorée. Ses parents sont partis pour le week-end. Du moins c’est ce qu’elle raconte. L’internaute se montre empressé, a un discours plus qu’équivoque alors même qu’il est au courant de l’âge de sa correspondante : elle lui propose alors de venir chez elle.

Certains font jusqu’à 6h de route pour rencontrer l’adolescente dans sa maison en bord de mer.

A leur arrivée, la jeune fille les accueille puis s’éclipse. L’homme découvre alors à sa place le présentateur de l’émission, Chris Hansen, qui explique le principe du show. Certains tentent de s’enfuir mais une brigade est parquée dehors, prête à une éventuelle fuite. Tout ça sous l’oeil des caméras.
Le concept est évidemment louable et écrire un article qui ne ferait que dénoncer l’émission serait impensable.

Pourtant, je vous conseille de surfer sur Youtube et de regarder quelques unes des vidéos tirées de l’émission.

J’aimerais savoir si comme moi, vous n’êtes pas choqués. Et ce pour plusieurs raisons :

Tout d’abord quelle légitimité l’émission a-t-elle ? Le show a été créé en collaboration avec l’association Perverted Justice spécialisée dans la lutte contre les prédateurs sexuels sur Internet. Une association donc, qui reste hors de la sphère étatique.

De quel droit l’arrestation est-elle filmée et diffusée à une heure de grande écoute ? En quoi cela fait-il partie de la justice ? On voit bien là le souci de sensationnalisme qui guide l’émission.

Et ce sensationnalisme a entraîné bien des dérives, la plus choquante concerne un procureur de district, l’un de ces prédateurs sexuels dénichés par le show. Il avait apparemment fait des avances à la « jeune fille » sur le chat mais avait refusé de se déplacer. Le lendemain, une brigade a voulu aller le cueillir chez lui. Sans succès. Il s’est suicidé avant leur arrivée.

De même le principe du show fait écho à la vague de politiquement correct qui agite l’Amérique depuis quelques décennies. On avait déjà repéré cette tendance dans les années 90 avec le scandale Lewinsky/ Clinton . Ainsi, la masse s’insurge et crie au scandale alors que selon Betty Schneider, psychologue spécialisée en agressions sexuelles, si 1500 enfants meurent chaque année aux États-Unis à cause de mauvais traitements, la majorité des agressions sont commises par des parents. Les meurtres commis par les agresseurs sexuels sont estimés à 50 par année aux États-Unis, soit un par État.

chrishansenOn assiste donc à une dramatisation du problème qui contribue à la création d’un climat de peur dans la société. De plus, ce voyeurisme cache un besoin de catharsis des téléspectateurs. Le show leur permet de se libérer de leurs passions en voyant à l’écran cette part de violence qu’ils gardent en eux. Dans cet article de Rue 89 l’auteur dénonce lui aussi le voyeurisme médiatique contemporain en exprimant son « dégoût pour cette arène moderne où tout un chacun lève ou baisse le pouce, où la foule hurle « A mort! » comme sur la place de la Concorde en 1793 ».

Serions nous revenu au 18ème siècle ? On retrouve le même souci de justice spontanée, comme l’on peut le voir lors de l’arrestation des prédateurs présumés. Il n’y a pas que les procès et les peines judiciaires qui font office de punition : le simple fait d’être filmé ruine la vie professionnelle et familiale de ces hommes, qui purgeront ensuite leur sentence légale.

Or la justice ne se construit pas sur de l’émotion brute mais est le résultat d’un processus et d’une réflexion qui introduit une distance entre l’acte et sa sanction.

Enfin, la notion de Justice semble galvaudée. La sphère de la Justice, qui n’a pas de fin en soi, et celle du profit, de l’audimat cohabitent désormais. Médiatiser la Justice équivaut à lui donner un but autre que la réhabilitation de l’individu dans le contrat social Rousseauiste (duquel il s’était détaché). Un calcul de l’audimat est introduit et donc une recherche de profit.

L’homme est donc vu non plus comme un être social mais comme un être économique associé à une recherche de profit et amputé de son humanité. Or c’est justement cette humanité et ce retour dans la citoyenneté qu’il est souhaitable de lui rendre.

Résulte de cette émission un paradoxe. Ce sont indéniablement des criminels en puissance faisant des allusions pornographiques à des mineurs, et pourtant, à la vue des images, ils deviennent pitoyables. De nouvelles victimes. mais ce n’était pas vraiment le but recherché.

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9 commentaires

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  1. 1
    le Lundi 2 juin 2008
    Dahlia a écrit :

    Ah Pascal, je me permet de glisser cette info (certes un peu hors-sujet) lue dans le dernier Chronic’art. Apparement, l’après-facebook dans les rencontres sexuelles (et qui risque d’enfoncer gravement le site français Adopte Un Mec), c’est SexChange.

    Ils comptent lancer la version française le 14 juillet ^^

    (maintenant je vais relire ton article plus en déails et pas en diagonale)

  2. 2
    Pascal
    le Lundi 2 juin 2008
    Pascal a écrit :

    Petite erreur lors de la mise en ligne, l’article n’est pas de moi, mais d’Elsa. Mea Culpa :o )

  3. 3
    le Lundi 2 juin 2008
    kyra a écrit :

    Cool, on va pouvoir se lâcher alors … ;)

  4. 4
    le Lundi 2 juin 2008
    Arno Mothra a écrit :

    Wouaouh, merci pour cet article. Pour l’émission et la fille de 14 ans, je trouve ça purement scandaleux mais c’est les USA (quand on voit leur méthode par « attraper » les clients de la prostitution)…
    La méthode est lamentable !

    Perso, et même si d’un côté c’est hors-sujet, j’en ai un peu marre, rien qu’avec myspace, et la multitude de pages pornos (américaines) qu’on reçoit par jour…
    On banalise tout, et autorise n’importe quoi, au nom de la liberté et de la tolérance. Niveau tolérance, je vous renverrais volontiers à une célèbre citation de Claude Lévi-Strauss…

    Bref, très intéressant comme article !

  5. 5
    le Lundi 2 juin 2008
    Dahlia a écrit :

    C’est sans doute qu’on confond trop souvent les mots « tolérance » et « acceptation »… On dit bien qu’on « tolère la douleur » par exemple, ce qui revient plus à signifier qu’on la subit et qu’on attend que ça passe…

  6. 6
    le Lundi 2 juin 2008
    Dahlia a écrit :

    What the fuck!
    Oubliez ce que je disais au com’ 1… Il semblerait que l’intégralité du Chronic’art n°46 soit un fake!
    http://www.chronicart.com/forums/index.php?board=8;action=display;threadid=104;start=45

    Lire à partir du message du 31 mai 2008…

  7. 7
    Pascal
    le Lundi 2 juin 2008
    Pascal a écrit :

    P’tain ! Pourquoi je l’ai pas encore dans ma BAL ! Ca sert à quoi d’être abonné :(

    Burné comme concept, n’empêche. Hâte de lire cela…

  8. 8
    le Mardi 2 septembre 2008
    Anonyme a écrit :

    Excellent article ! Le sujet prête évidement à controverse, mais peut-on reprocher la diffusion d’arrestation de pédophile potentiel à un pays où une mise à mort d’un condamné devient un divertissement comparable à Interville chez nous ? Il reste juste à espérer que pour une fois le concept ne franchisse pas l’Atlantique …

  9. 9
    le Vendredi 6 février 2009
    Eymeric a écrit :

    J’avais entendu parler de cette émission, je pense qu’elle est contraire au vrai but de la justice qui est de corriger, ici on a plus droit à de la punition et comme le disait justement Elsa à une catharsis où le public se purge de ses peurs en pêchant un bouc émissaire. Lequel bouc emissaire est déjà accusé et puni d’un crime qu’il n’a pas encore commis et ce sans jugement, on ne tiens pas compte de la présomption d’innocence et on le taxe directement de prédateur… Enfin bref.

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