Thomas Ducrès – Va voter…

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Dans son excellent essai "A voté", Thomas Ducrès, principalement connu pour ses activités de journaliste musical et culturel, se lance pendant près d'un an à la poursuite d'une flamme l'ayant quitté depuis les dernières présidentielles de 2007. À l'image de son auteur, le bouquin est drôle, passionnant et se lit d'une seule traite. Une quête au bulletin de vote, allant bien au-delà de la simple chronique d'une élection en demi-teinte et qui en dit long sur notre rapport à la politique et sur l'époque que nous traversons...

En commençant ton livre, je m’attendais à une déclinaison franchouillarde de Las Vegas Parano avec la quête d’un candidat idéal en guise de rêve américain. Un truc très désabusé, un peu foutraque. Et en fait pas du tout, même si certains passages sont assez drôles, on ressent une véritable empathie pour les gens que tu as croisés au cours de cette année d’enquête…

Image de A voté Je suis plutôt d’accord avec ton sentiment après lecture. Plusieurs raisons à cela. La première, c’est que transposer les récits d’Hunter S. Thompson — je pense notamment à la campagne de Nixon — en France, ça me fait toujours l’effet d’une douche froide en tant que lecteur, et encore plus en tant qu’auteur. Transposer le gonzo journalism dans la culture française, j’ai toujours pensé que ce n’est rien d’autre qu’échanger le trip de Las Vegas Parano et toute les drogues affiliées contre une Renault Fuego et le pastis du coin. Ce que je veux dire par là, c’est que le territoire français n’est pas adapté à ce mode de récit à l’américaine, du moins pas sur un format long et « sérieux ». Il n’y a qu’à comparer Obama et Sarkozy pour comprendre le décalage entre les deux pays, on voit bien que la perception par le grand public est largement différente… enfin bref l’idée de couvrir la campagne française avec le prisme du storytelling américain ne m’intéressait pas. Ayant débarqué avec un oeil neuf — quasi vierge — dans ce monde qui m’était jusque-là inconnu, j’ai effectivement regardé tout ce cirque social avec beaucoup d’empathie et disons-le, de modestie. Au bout de quelques rencontres tu te retrouves en face de personnes passionnées par la politique qui toutes ont la flamme au fond des yeux, quelque soit le parti du reste. J’ai trouvé ça fascinant de pouvoir consacrer une partie de sa vie — voire sa vie — à l’engagement politique, c’était jusqu’au début de cette enquête quelque chose qui me semblait dérisoire, impossible et un peu futile. Après un an d’écriture, je regarde tout cela un peu différemment, quelque part j’envie toujours les militants pour cette ferveur qu’on ne trouve plus que très rarement dans les concerts de rock. Pour revenir au gonzo journalism en France, seuls Pierre Péan et John Paul Lepers me semblent au niveau ; tous les autres journalistes dits politiques sont à mes yeux des imposteurs, des types planqués dans des bureaux à débiter du commentaire à longueur de journée sans aucune envie d’aller en découdre sur le terrain.

N’avais tu pas déjà ta petite idée sur le déroulement des choses, et sur comment ça allait finir ?

Absolument aucune idée, du début à la fin, de comment cet ouvrage allait se conclure. Pour preuve, j’étais dès le départ convaincu d’aller déposer mon bulletin pour DSK. Dès le mois de mai 2011, les cartes sont rebattues et je me retrouve au point de départ avec une ribambelle de candidats, sans aucune idée précise sur la personne qui saura me convaincre en tant qu’électeur. La seule certitude que j’avais en écrivant ce livre, c’est que je voulais le terminer avec l’entretien de Michel Rocard. Ce fut long, compliqué, mais sur la ligne j’ai eu ce que je voulais. Et je ne m’étais pas trompé, du reste, sur la grandeur et le recul du bonhomme.

As-tu appris des choses sur toi même au cours de ce livre ?

Une multitude de choses, oui. La conviction, au sortir du livre, que le lien entre cercle familial et politique est encore plus ténu — presque intime — que j’aurais pu le croire. J’écris dans le préambule qu’on est souvent autant déçu par sa famille que par les responsables politiques, et la campagne actuelle étant loin d’être passionnante d’un point de vue incarnation des idées, j’en suis arrivé à cette conclusion que nous vivions en tant que jeunes électeurs un basculement, une sorte d’entre-deux idéologique où l’émancipation vis-à-vis des « anciens » est nécessaire pour ne pas tomber dans la désillusion, la déception permanente. C’est une forme d’indépendance assumée que de se dire qu’on ne pourra plus jamais compter sur personne pour changer votre quotidien, et que cette société résolument individualiste — où les politiques s’avèrent désormais incapables de changer quoi que ce soit — n’est que le reflet d’un cercle familial de plus en plus fragmenté. Le divorce de la politique concorde parfaitement avec le divorce de nos parents, quelque part. Nous vivons dans une époque où plus personne ne croit en rien parce que souvent plus personne ne croit en vous, partant de là j’arrive à comprendre que Stéphane Hessel puisse vendre son pamphlet des Indignés par camions entiers… Mais je trouve ce mécanisme de réflexion démesurément simpliste.

Qu’aimerais tu que les gens retiennent de cet essai ?

Oh mon dieu. Impossible de répondre à cette question. « A voté » n’est rien d’autre que le récit d’une année en politique par un Mr Nobody, un mec sans problème véritable qui a juste décidé de prendre son bâton de pèlerin pour aller sonder les différents croyants et se faire son propre avis sur un milieu politique qu’on aime tant détester, souvent sans raison valable. Ce livre n’était pas conçu comme un guide du « pour qui aller voter », mais plutôt un appel au vote, un refus de l’abstention que j’assimile souvent à une fainéantise intellectuelle. Je n’arrive pas à comprendre — ou plus précisément à accepter — qu’on puisse se résigner à rester le cul vissé sur son fauteuil le dimanche du premier tour. De l’autre coté, le vote obligatoire comme en Belgique n’est guère plus satisfaisant…

Ta visite à l’université d’été de l’UMP ressemblerait presque au live report d’un festival de rock, avec les hommes politiques en guise de rock star, et les militants dans le rôle des groupies…

Déformation professionnelle peut-être, ah ah ! Plus sérieusement, l’expérience d’un meeting devrait être remboursée par la sécurité sociale. Comme toutes les premières fois, c’est émouvant de voir des gamines de 16 ans agiter des drapeaux pendant 2 heures, on se demande ce qui leur donne la force de tenir aussi longtemps alors qu’elle pourrait passer leur samedi à se faire tripoter maladroitement par leur petit copain. Pour revenir à la ferveur des meetings, au bout du troisième on commence à comprendre les ficelles, les tics de langage, toute la manipulation verbale et rhétorique. Et ce quel que soit le parti d’ailleurs. Encore que je n’ai pas « testé » ceux de Mélenchon, ce qui est finalement l’un de mes seuls regrets au vu de sa campagne très punk, très Iggy Pop limite…

On te sentirait presque jaloux de la ferveur de certains militants, comme si tu enviais leurs certitudes…

Ah oui, totalement. C’est un peu moins le cas aujourd’hui, mais quand tu te retrouves face à un Benjamin Lancar ou une Laurianne Deniaud, tu as beau savoir que leur jeune âge cache difficilement leurs ambitions, leurs yeux transpirent ce quelque chose que je ne vois plus chez les jeunes de 15-25 ans. La croyance — en quelque chose — est quelque chose qui se perd, qui s’effrite, chez cette nouvelle génération de Français.

Il y a visiblement moins de passion pour les présidentielles de 2012 que pour celles de 2007, j’ai cru comprendre d’ailleurs que c’était l’une des raisons qui t’a poussée à écrire ce livre… Ce manque de passion, cette quasi-résignation n’est-elle pas inhérente à une société plus en proie à des questionnements « marchands » que régaliens? Voire même que le marchand contrôle de plus en plus le régalien ?

L’une des raisons qui m’a poussé à écrire ce livre, très franchement, c’est le fait que je ne parvenais pas à finir un autre ouvrage — sur la musique — et que la commande de l’éditeur de Rue Fromentin est arrivée au même moment. On peut se la jouer André Malraux avec les grandes déclarations républicaines, mais la vérité c’est que c’était un challenge personnel ; parvenir à transposer mon écriture de formats courts à un premier format long. Mais bref je crois avoir déjà donné quelques éléments de réponse un peu plus haut. Ceci étant dit ma théorie sur cette « marchandisation » du monde qui entrainerait une résignation tient avant tout à la chute du mur de Berlin, ce moment où le monde a arrêté d’être bipolaire pour devenir unilatéral. La fin du communisme a irrémédiablement entrainé une globalisation idéologique et donc capitaliste, on ne fait que vivre les relents de cette mutation géopolitique, à mon avis. Et cela explique beaucoup de choses.

D’où une perte d’utilité des politiques, qui n’ont de toute façon plus le véritable pouvoir de changer quoi que ce soit…

Eh oui. Où on en arrive à l’une des dernières phrases prononcées par Rocard lors de notre entretien: « on ne sert plus à rien ». Seul un homme politique comme Rocard — rangé au placard, j’entends — est capable de le dire, mais c’est pourtant la vérité.

La notion d’homme providentiel ne serait-elle pas en définitive un vestige de la fin de la guerre et du gaullisme ?

Image de Thomas Ducrès - A voté... Je crois profondément que la grandeur des politiques dépend de la grandeur de l’époque où ils officient. Je le dis dans l’épilogue: pas sûr que le Général de Gaulle, transporté dans l’époque actuelle — pas de guerre mondiale, plus de courant idéologique, une société de services où chacun fait du microcrédit pour s’acheter un écran plat — eut été aussi chevaleresque. Les hommes font l’époque, mais l’inverse est aussi vrai.

N’est-ce pas l’un des signes les plus flagrants que la 5e république est à bout de souffle ? Que la France d’aujourd’hui se retrouve en pleine crise d’adolescence, et après s’en être remis entièrement à lui, qu’elle ne pas tarder à tuer son père ?

Foncièrement d’accord, comme tu t’en doutes. Je sais que c’est un peu naïf, mais je continue de m’étonner que personne ne pense à composer un gouvernement où chacun des candidats actuels serait placé à un ministère précis, fonction de ses compétences. Joly à l’écologie, Bayrou à l’éducation, Mélenchon aux affaires sociales, etc. Je crois surtout que les Français n’aiment pas le changement et nous baignons dans un paradoxe permanent. Sarkozy a réussi à être élu en 2007 grâce à ses promesses réformistes, cette volonté d’en finir avec la Chiraquie inerte et j’en passe et des meilleures ; 5 ans plus tard, les Français trouvent que le même en a trop fait et souhaitent élire quelqu’un qui pourrait revenir en arrière ; bref c’est un va-et-vient permanent entre le trop et le pas assez, entre le changement et la préservation des acquis. J’ajoute que le fait d’avoir un jeune français sur 4 prêt à voter pour Marine Le Pen — cf un sondage de la mi-avril — ne fait qu’ajouter au malaise démocratique, finalement le 21 avril 2002 n’a servi à rien. Qu’ils soient jeunes ou vieux, les électeurs restent foncièrement amnésiques.

Tu écris très justement que les gens sont devenus plus nombrilistes et veulent du changement à condition que cela ne les affecte pas eux ou leur famille. Ces 60 années de paix relatives n’ont-elles pas fini par nous ankyloser complètement et à nous replier sur nous-mêmes ?

C’est effectivement le syndrome dit du NIMBY: Not In My Back Yard. C’est le fruit de 60 glorieuses, autant le fait que l’Europe vieillit que le fait que nous soyons entrés dans une société de confort, tout s’est uniformisé à l’extrême et je crois que nous ne parvenons plus à savoir si nous avons envie d’un futur inconnu ou d’une nostalgie foncièrement rétrograde qui nous ramènerait au bon vieux temps des parents. Le plus bel exemple de cette peur d’avancer, à mon sens c’est l’industrie cinématographique: dans les années 80-90 nous avons vu et aimé Blade Runner, Retour vers le futur, aujourd’hui nous nous passionnons pour les séries vintage type Mad Men, quelque part le passé est toujours plus rassurant puisqu’il est déjà balisé alors que le futur est devenu synonyme d’angoisse, tant d’un point de vue culturel que politique.

L’un des climax de ton livre est donc cet entretien avec Rocard qui dresse un portrait assez sombre de l’état des lieux de la politique française. Les politiques étaient-ils vraiment meilleurs avant ?

Je ne crois pas. L’un des autres inconvénients de la nostalgie c’est le révisionnisme permanent qui nous pend au bout des lèvres. Prenons l’exemple de Jacques Chirac pendant ses 12 ans à l’Élysée. Aucun programme, aucun acte fort et une fin de second mandat plutôt houleux avec des casseroles et des affaires. Tout cela ne l’empêche pas d’être aujourd’hui l’une des personnalités préférées des Français, comme si tout le monde avait déjà oublié. De ce point de vue l’histoire est un éternel recommencement depuis la seconde partie des années 70. À ce moment-là, la France comptait seulement 200.000 chômeurs — un chiffre qui fait rêver aujourd’hui… — et Giscard d’Estaing ne s’en sortait pas trop mal jusqu’à la première crise pétrolière… Loin de moi l’idée de vanter les mérites politiques de VGE — ce serait plutôt l’inverse, ce que je veux dire c’est que souvent les politiques français sont bons lorsqu’il n’y a pas de décision à prendre. Voilà 30 ans que le pays est en crise, 30 ans qu’on alterne gauche et droite, cohabitions et votes sanction. Au bout du compte, une grande partie de la classe politique française est devenue bien meilleure dans la conquête du pouvoir que dans son exercice.

De l’autre côté du Rhin, il est intéressant de constater que le charisme est souvent considéré comme suspect. Les questions politiques ne seraient-elles pas mieux traitées par des techniciens compétents, plutôt que par des gens affichant de façon très décomplexée leurs ambitions ?

Ce qui fonctionne dans d’autres pays ne peut marcher en France. Nous aimons les voyous, les beaux parleurs et les forts en gueule. Tout l’inverse de Rocard finalement, ceci expliquant cela… C’est dommage, il aurait à mon sens fait un excellent Président. Mais nous n’aimons pas les techniciens ; cela suppose en conséquence d’accepter d’être gouvernés par des gens fâchés avec les chiffres qui ne réfléchissent qu’à court terme, et ce sans aucun fondamental économique. Accessoirement et pour revenir à ce cher VGE, depuis l’affaire des diamants de Bokassa jusqu’aux supputations sur le financement illégal de la campagne de Sarkozy en 2007, nous avons toujours préféré élire des politiques qui flirtent avec les limites, plutôt que des technocrates sans charisme qui exerceraient le pouvoir sans ambition personnelle. Après ça, faut pas s’étonner si une candidate telle qu’Éva Joly ne récolte que 3% d’intention de vote, nous n’aimons pas les gens normaux, c’est comme ça.

L’enjeu de ces élections-là n’est-il pas secondaire, principalement à cause du fait que nous ne sommes pas encore assez prêts du précipice ?

Je le pense.

La démocratie est-elle le moins pire des systèmes ?

Il faudrait poser cette question aux électeurs russes, pour saisir la chance que nous avons de disposer d’un système démocratique qui fonctionne. Aussi sympathique soit Jean Salem, son livre « Élections, piège à cons ? » me fait doucement sourire… Il devrait se rendre en Égypte, en Libye ou à Moscou pour comprendre à quel point nous vivons avec nos problèmes de riche alors que d’autres vont voter en sachant pertinemment que le jeu démocratique est véritablement biaisé.

Au début de l’entretien, j’évoquais Hunter S. Thompson, mais au final après avoir refermé (et beaucoup aimé) ce livre, il serait plus judicieux d’évoquer Nietzsche non ? Après la mort de Dieu, allons nous assister à la mort du politique ?

Religion et politique sont à mon sens intimement liées. Non pas qu’il faille croire en Dieu pour croire à la démocratie, mais la pratique de ces deux croyances est malgré tout semblable. Savoir remettre son destin dans les mains d’un homme providentiel est une chose que notre génération refuse désormais d’accepter, c’est en cela une vraie rupture avec nos parents qui ont connu le catéchisme, les scouts, l’embrigadement politique pendant les repas du dimanche, etc., etc. Il me semble que notre génération est animée par des désirs individuels et nombrilistes qui se résument au nombre de like que nos statuts Facebook inspirent à nos communautés respectives. Du croire ensemble, nous sommes passés à l’isolement collectif. Et croire en quelque chose, en quelqu’un, semble être devenu tellement ringard que plus personne ne prend le temps d’essayer. S’il faut conclure sur Nietzsche, alors je dirais que la nouvelle génération d’électeurs part du postulat qu’il ne faut croire en rien plutôt que de passer pour un con qui aurait cru, au risque de se tromper. Nous avons terriblement peur du ridicule — j’ai dû me refuser même parfois à écouter certaines musiques sur Deezer de peur que mes amis Facebook commentent cyniquement mon flux — et ce mécanisme d’autodérision permanent aboutit paradoxalement à la fin des singularités.

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Image de : Fondateur de Discordance.

1 commentaire

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  1. 1
    le Mercredi 2 mai 2012
    VATAN Antoine a écrit :

    Dire que Jean Salem devrait se rendre à Moscou relève d’un manque de connaissance flagrant de cet auteur.
    D’autre part, je fais remarquer que le livre de J.S. est: « élections, piège à cons? » et non pas « élection, piège à con ». Je sais qu’en ces temps de flux continu et d’absence de lecture, même de livres cités, la ponctuation est supposée ne plus avoir grand chose à dire mais quand même.
    Enfin, si J.S. vous fait « doucement sourire », peut-être est-ce le fameux rire matérialiste?

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