The Wire – De la mort en général et de l’humain en particulier

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À l'heure où Orange Cinéma Novo diffuse les derniers épisodes de la première saison de TREME, où la résurrection de la Nouvelle-Orléans après Katrina, quelques lignes s'imposent sur la précédente et fantastique création du scénariste ambitieux et inspiré qu'est David Simon.

The Wire (en français Sur Ecoute, actuellement rediffusé sur France Ô), s’est attardé pendant cinq saisons à établir une peinture socio-politico-culturelle brute et réaliste de la lutte anti-drogue dans la ville de Baltimore. Cinq saisons durant lesquelles le spectateur est invité à suivre le travail minutieux des enquêteurs d’une brigade spécialisée dans l’écoute téléphonique afin de démanteler tout un réseau de trafiquants. Cinq saisons qui développeront l’une des plus prestigieuses critiques de l’American Way of Life. Cinq saisons qui vous happent et vous jettent à la gueule la réalité d’un monde qui crève devant les injustices.

Si le pitch de The Wire ne semble pas très innovant au premier abord, ses qualités de mise en scène, d’écriture et d’interprétation révèlent très rapidement que nous sommes en face de l’une des plus importantes séries que la télévision ait produites (pour beaucoup d’internautes, il s’agit de la meilleure série jamais créée). Alors effectivement vous pourrez lire par-ci, par-là que c’est une série affreusement lente et ennuyeuse qui s’attarde sur des détails sans importance, dont les dialogues n’ont aucun contenu et dont le réalisme a quand même ses limites ( les flics de The Wire passent vraiment la nuit à taper leur rapport ), mais ne vous y trompez pas c’est en réalité sa force.

David Simon, l’un des deux créateurs du programme, a exercé pendant quinze ans le travail de journaliste au Baltimore Sun aiguisant un regard critique et social dont découleront deux ouvrages qui annoncent The Wire. Homicide, livre dans lequel il narre le quotidien de la brigade criminelle de la police de Baltimore qu’il a suivie pendant un an et The Corner, sorte d’étude de l’autre camp, qui décrypte et observe le comportement des junkies au coin des rues de la même ville. À noter que les deux ouvrages trouveront les voies de l’adaptation télévisuelle.

Les études offertes par Simon dans ses deux ouvrages sont indéniablement le socle de ce qu’est réellement The Wire. Bien plus qu’une simple série policière, c’est un voyage à travers la mort par le biais de différentes communautés, car, si chaque saison se penche de près ou de loin sur le problème de la dope, toutes soulèvent une étude précise et minutieuse d’un système américain à l’agonie. La première saison se penche à cent pour cent sur le trafic de drogue et la violence qu’il engendre ; la deuxième saison dépeint la vie des dockers en train de crever la gueule ouverte et contraints de franchir certaines barrières de la loi ; la saison trois nous montre le merdier politico-culturel de l’ascension d’un jeune blanc démocrate candidat à la mairie, dans une ville 70% afro-américaine dans l’un des états les plus républicains du pays (le Maryland) ; l’éducation nationale se fait taillader ses budgets dans la quatrième saison et laisse le choix aux gamins de s’instruire sur les bancs de l’école ou de dealer sur les perrons ; l’ultime saison explore le détournement de l’information ou comment un jeune « journaleux » aux dents longues s’amuse de la réalité pour ses propres fables.

Mais rien de tout cela n’aurait lieu si les personnages créés par Simon n’étaient pas aussi pertinents et réalistes dans leur comportement et leur interprétation. The Wire est probablement l’une des études anthropologiques les plus intéressantes qu’on ait vues. Chaque personnage semble défini d’entrée, mais connaitra une évolution comportementale tout au long des cinq saisons qui n’a d’égal que les taulard de OZ. Le toxico Bubble vous arrachera des larmes, le dealer Stringer Bell s’avèrera être un fin économiste, le flic McNultly vous semblera parfait dans toute son imperfection, Omar le Robin des Bois des cités n’a d’amour que pour les hommes, et caetera. Autant de personnages qui peuplent le Baltimore de The Wire, autant de personnages aux prises avec un système défaillant qui, bien que visant un culte du droit chemin et de la réussite, ne nous montre qu’entourloupes et échec. La qualité d’interprétation des comédiens est saisissante et certains personnages ne sont pas que de vulgaires incarnations. Snoop la tueuse à gages du nouveau boss Marlo joue son propre rôle, l’ancien maire de la ville apparaît sous les traits d’un proche conseiller municipal et l’un des plus vieux dealers de Baltimore est reconverti en prêtre à l’âme généreuse.

La première séquence de la série (l’une des plus remarquable), expose parfaitement ce qu’elle est. Dans le reflet d’une mare de sang, les gyrophares de la police clignotent, le bleu et rouge du drapeau de l’Amérique nous est révélé. La mort et l’humain se confrontent. Un cadavre en amorce, dans la profondeur de champ Mc Nulty le flic discute avec un témoin. A priori la victime, « Morveux », s’est fait descendre pour une histoire de pognon. Tous les vendredis soirs, nous dit le témoin, « Morveux » et d’autres jouaient à un jeu de cartes avec argent à la clef, et tous les vendredis soirs, quand la cagnotte arrivait à son maximum, « morveux » tirait la thune et détalait à toutes jambes. Mc Nulty soulève alors une question : si à chaque fois « Morveux » s’en allait avec l’argent, pourquoi les autres le laissaient jouer. Un bref silence, et la réponse semble évidente, argument de poids qui nous fait rentrer dans ce que va être The Wire : « God. This is America, man ».

The Wire Season 1 Opening & Intro : http://www.youtube.com/watch?v=zmIvu1yg3bU

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En savoir +

The Wire (Sur Ecoute), de David Simon et Ed Burns
Avec Dominic West, John Doman, Idris Elba, Wendell Pierce
Diffusé sur France Ô les Jeudi à 22H05

5 saisons disponible en DVD chez Warner Home Edition

A propos de l'auteur

Image de : Étudiant en cinéma et amateur de bande dessinée, il aspire à devenir scénariste dans l'un où l'autre de ces deux médias.

1 commentaire

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  1. 1
    Nun
    le Mardi 28 décembre 2010
    Emma a écrit :

    Excellente chronique sur une série d’exception. The Wire est bien plus qu’une série policière. Le casting est impeccable, notamment le personnage d’Omar, interprété par Mickael williams (frère de Saul). Simmons est un showrunner intelligent, on sent le poids de son passé de journaliste dans son écriture. Sa mini série sur la guerre en Irak, Generation kill (diffusé en France il y a quelques mois en VF immonde sur NT1), mérite le détour. Elle montre les G.Is pour ce qu’ils sont, pas des héros, des gamins sur entrainés et sous équipés, ça change de la vision patriotique que montre les autres séries des grands networks. Bizarrement, en les rendant plus humains dans leurs travers et autres cruauté, ils en sont plus attachant.
    The Wire me fait penser de très loin à une autre série que j’affectionne, The Shield, la aussi, c’est du policier mais moins conventionnel. The shield peut paraitre un peu plus pale en comparaison, un peu plus grossière et maladroite que The Wire, pourtant, elle interroge aussi le spectateur sur la notion de justice et sur la noirceur de la nature humaine. Avec comme The Wire, un casting parfait, une équipe de scénaristes bien foutu. Depuis ces deux monuments de la télé, les séries policières ont repris leur bonnes vieilles habitudes et je ne leur trouve pas de digne successeur, à part peut être justified, sur FX, bien que ce soit très très différent.

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