The Walkmen @ la Flèche d’Or

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On doit se pincer pour réaliser que c’est bien The Walkmen qui joue à la Flèche d’Or en ce vendredi de novembre, tant on a du mal à comprendre leur confidentialité dans l'Hexagone.

Les Américains en sont pourtant à leur 6ème album depuis 2002 dont le dernier, Lisbon, a été largement salué par la critique. Désolons nous donc rapidement pour ceux qui n’ont jamais eu The Walkmen dans leurs oreilles, pour nous réjouir surtout de cette chance qui nous est donnée de voir un groupe majeur dans des conditions aussi privilégiées.

C’est à nos Frenchies de Franz is dead que revient l’honneur d’ouvrir le bal. Pour une première rencontre, on s’est laissé convaincre par les chansons de ce groupe dont a apprécié l’efficacité d’un trio classique guitare basse batterie relevé par une fleur rouge au revers, un chanteur échappé d’Eldia, un bassiste made in Sheraff et le charmant featuring de The Rodeo. Malgré un look plutôt estampillé bobo qui nous agace d’ordinaire, le contact est à l’inverse hyper naturel (« cette chanson est pour ma fille ») pour un groupe joliment dépouillé de prétention, alors que leur niveau musical le leur permettrait. Cocorico.

Pour Frankie and the Heartstrings, venus de “Sunderland, England”, on se retrouve dans l’atmosphère du film Good Morning England. Style capillaire oublié (et pour cause) pull sans manche ou gilet façon étudiant d’Oxford, le chanteur complète la panoplie en dansant du début à la fin du set avec de petits moulinets de bras et des balancements de tête qui vont voler les cheveux. Après un démarrage un peu poussif, on se laisse peu à peu gagner par l’enthousiasme émerveillé du groupe (« It’s our first time in Paris »), une débauche d’énergie qui laisse songeur et des morceaux de plus en plus accrocheurs. Entre Kings of Leon (la guitare) et Depeche Mode. So irresistible !

Image de The Walkmen @ Paris, la Flèche d'Or Il fait à présent très chaud pour le concert de The Walkmen, qui tarde à se présenter. Le public s’est très nettement rapproché, et l’on se souvient seulement que la date affichait complet. Juste derrière nous, The-Rodéo-Dorothée s’est infiltrée dans la salle pour venir au plus près de la scène. Elle confie à ses amis que les Walkmen, à dix, n’ont pas pu partager la (petite, il est vrai) loge avec eux. Et pour cause puisque cette dernière, qui se situe sous les toits, se serait déjà écroulée une fois.

L’attente amplifie le désir, c’est bien connu ; c’est donc sous une belle ovation qu’entrent finalement les cinq membres du groupe qui marquent d’emblée la Flèche d’or de leur empreinte vintage. Déjà, le piano droit qu’on a sous le nez depuis notre arrivée, avec son coloris vert bouteille écaillé, avait posé les prémices de l’atmosphère qu’on attendait, on s’en rend compte à présent que les New-yorkais débarquent sous les lumières chaudes. On aurait dû faire toutes les photos en sépia, sans doute, pour aller au bout du délire cabaret. Pour le coup, la Flèche d’Or semble être l’écrin idéal ; seule une cave voûtée aux pierres apparentes aurait pu mieux faire encore, mais pas sûr. Il fait chaud, on se croirait dans un vieux film, influencé sans doute par l’avalanche de visuels rétro du groupe qui a forgé leur image dès la pochette de leur somptueux premier album Everyone Who Pretended to Like Me Is Gone. Pour la cohérence « old school », on peut également compter sur les mocassins marrons du chanteur, assortis (ou pas) à son pantalon de velours gris ; complété d’une chemise blanche et d’une veste au col relevé qui auraient un peu vécu, ça sent l’uniforme de concert dont on ne changera pas depuis qu’on a trouvé LA tenue parfaite, en harmonie absolue avec tout le reste.

La musique, forcément, suit le mouvement. Les influences ratissent large, d’Elvis Presley aux Pixies en passant par Léonard Cohen (réécoutez The Partisan par exemple) ou Bruce Springsteen. On pense parfois à U2 dans ses tout débuts ou plus récemment, à Interpol pour le côté lancinant des morceaux ou encore à Cold War Kids, à qui ils ressemblent sans doute le plus. On est bien ennuyé, d’ailleurs, d’avoir à admettre cette ressemblance alors qu’on aurait aimé porter aux nues leur géniale singularité.

L’originalité est pourtant bien là. Le piano droit, bien sûr, confère aux titres une couleur de saloon de western. Mais la guitare a sans conteste la plus grande part dans la personnalité du groupe, tellement qu’on n’imagine pas une seule seconde The Walkmen sans Paul Maroon. Ce dernier, à notre grand désespoir, reste obstinément du côté opposé à la scène, concentré sur son instrument au point qu’on aperçoit rarement son visage. La rythmique participe moins au « genre », ce qui n’empêche pas la batterie d’être un élément de poids dans la construction des titres. Pour ceux qui en douteraient, Matt Barrick se charge de remettre les pendules à l’heure en nous gratifiant d’une véritable démonstration faite à la fois de dextérité et de finesse, alternant les moments de puissance rock et ceux d’une subtile présence qui flirte avec le jazz.

Image de The Walkmen @ Paris, la Flèche d'Or On n’a rien dit de The Walkmen, cependant, si on ne s’attarde pas sur le cas Hamilton Leithauser, chanteur charismatique comme se doit d’en avoir tout groupe un peu ambitieux, malgré un jeu de scène d’une impressionnante sobriété. La voix est tout à fait particulière ; grattée, à la Rod Steward ; vintage, elle aussi ; comme usée par le temps, la fatigue, ou qui sait. Le timbre est grave, sombre, propre à un lyrisme de dramaturgie, mais sans emphase aucune ; une sorte de romantisme sec. L’homme est sans cesse en tension, comme s’il allait chercher au plus profond les ressources nécessaires à l’expulsion d’un chant urgent qui n’existerait que par la force d’une volonté brûlant là ses dernières cartouches. En fait, et c’est à la fois étrange et fascinant, Hamilton Leithauser crie en permanence, sollicitant ses cordes vocales avec une sorte d’excessive brutalité tout en affectant un détachement qui nierait toute possible conséquence. Plus étonnant sans doute, le son produit est tout à la fois puissant et étouffé, cri et chant, comme s’il n’y avait là aucun paradoxe.

Alors qu’on est un peu submergé par cette avalanche de stimulis et qu’on s’attend à tout moment à la rupture, le leader, lui, reste imperturbable et en fait, parfait de maîtrise de bout en bout. De tout son corps, depuis le plus profond de ses tripes (et des nôtres, par la même occasion) jusqu’aux pointes tendues de ses pieds, il donne le spectacle d’un artiste à l’intégrité sans faille. Avec la classe ultime de ceux qui émeuvent.
Alors, après avoir assimilé toute l’énormité du concert, filmé et photographié autant qu’on a pu, comme pour retenir ces instants dont on sait déjà qu’ils compteront au soir d’une vie musicale bien remplie, il a bien fallu abdiquer. Sur les derniers titres, on a tout laissé tomber pour partir avec eux, en communion avec une salle en transe, dans des sphères suspendues convoitées entre toutes : là où plus rien ne compte que la musique.

Et ce n’est pas certainement The-Rodéo-Dorothée, aspirée au premier rang, visiblement embarquée dans le même trip, qui nous jettera la première pierre.

Crédits photo : Isa Tagada

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Plus de photos by isatagada :

The Walkmen : http://www.flickr.com/photos/isatagada/sets/72157625433995070/
Frankie and the Heartstrings :
http://www.flickr.com/photos/isatagada/sets/72157625433813702/
Franz is dead :
http://www.flickr.com/photos/isatagada/sets/72157625308179809/

Et plus de vidéos :

The Walkmen – All hands and cooks : http://www.youtube.com/watch?v=wGeCejBWxxI
The Walkmen – Woe Is Me :
http://www.youtube.com/watch?v=MUmMthhtuIs
The Walkmen – We’ve been had : http://www.youtube.com/watch?v=SjKBlKMD2u8
The Walkmen – Woe Is Me : http://www.youtube.com/watch?v=MUmMthhtuIs
The Walkmen – The Rat : http://www.youtube.com/watch?v=XpE747Uy2eE
The Walkmen – Blue as your blood… : http://www.youtube.com/watch?v=SjKBlKMD2u8

Frankie & The Heartstrings – Ungrateful : http://www.youtube.com/watch?v=29lMXVwYj4A

A propos de l'auteur

Image de : Isatagada a une fâcheuse tendance à en faire trop tout le temps : s’investir pour de nouveaux artistes, photographier, parler, filmer, s’indigner, lire, se faire de nouveaux amis et écrire, écrire, écrire... L'essentiel étant de galoper, pas de manger des fraises. Du coup, elle se couche tard et se lève tôt ; rêve de téléportation et de quelques vies supplémentaires. Et de servir à quelque chose quelque part, en fait. Blog / Flickr

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