The Limits Of Control : Aux bornes du Cinéma

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Jim Jarmusch est de retour avec son étrange onzième film. Plus proche de l'OVNI que du film, The Limits Of Control est autant une expérience à part qu'un travail du cinéaste sur sa propre oeuvre. Tentatives d'explication.

Fleuves impassibles

jar4-2Le Solitaire est un homme de main, silencieux et insaisissable. À l’aéroport, il a rendez-vous avec Créole et Français, qui le chargent d’une mission dont on ignore la tenue ou l’importance. Seules les clefs d’une chambre d’hôtel et une petite boite d’allumettes rouge l’accompagneront. Arrivé dans une Espagne fantomatique, le Solitaire devra se contenter d’aller au café, attendant un informateur. Ainsi défileront – comme les paysages hispaniques qu’il traversera – Violon, Blonde, Femme Nue, Molécules, Guitare, Mexicain et Chauffeur. Chacun échangera avec le Solitaire une boite d’allumettes verte contre le rouge, la nouvelle contenant un message indéchiffrable que l’homme s’empressera d’avaler avec ses deux cafés.

Les échanges avec ses informateurs sont à sens unique. Ils ne parlent que de musique, de cinéma, de science face à cet homme mutique qu’est le Solitaire. Jamais il ne sera question de cette mission que tous l’aident à accomplir : tuer Américain.

Revenge is useless

jar1-2 Jarmusch avait pu décevoir certains aficionados lors du chapitre Broken Flowers : on pouvait reprocher au film son côté bien plus commercial qu’à l’accoutumé. Scénario linéaire, casting quatre étoiles. Même s’il en était rien, le cinéaste adresse à l’encontre de ces critiques son nouvel opus au scénario minimaliste. Mais « tuer l’américain » – le système, les films, les symboles – semble être un discours trop vite tenu encore par nombre de critiques, même si Américain dans The Limits Of Control n’est qu’autre que Bill Murray, le Don Johnston de Broken Flowers . Quand bien même cela serait un minimum vrai, il semble aussi que les deux heures en compagnie du Solitaire prouvent qu’il en est aussi tout autre. Ce n’est ni le renie de Broken Flowers, ni une charge agressive contre ce système que Jarmusch a toujours évité.

L’avouant même en interview, Jim Jarmusch accorde à son film qu’il a été tourné à l’improvisation, et qu’il cherchait plus le sensuel à l’ émotionnel auprès des spectateurs. De la mise en scène à la lumière, en passant par le jeu des acteurs, tout concorde à faire passer l’intérêt de ce « tuer Américain » à un second plan. Alors, il faut certes un fil conducteur, celui qui conduira le Solitaire de Madrid à San José, de Créole et Français à Américain. Et ce sera donc cette histoire de tueur impassible et attachant. Mais l’originalité de Jarmusch tient au fait qu’ici, c’est bel et bien l’environnement qui amènera les personnages à débouler dans un récit minimaliste, au contraire du fait de personnages justifiant les changements d’environnements. Ce qui intéresse Jarmusch, ce n’est pas forcement Américain, mais son environnement. San José, le désert, la maison blanche. Anecdote en forme de preuve, cette maison, perdue au beau milieu des collines, est une maison que la veuve de Joe Strummer, ami de Jarmusch, lui avait montré, lui révélant que de son vivant le chanteur des Clash n’arrêtait pas de dire que la bâtisse se plairait à être filmée par Jarmusch .

En destituant cette recherche de morale ou de discours, que ce soit à propos du meurtre de Américain, mais aussi toute autre plausible en lien avec le scénario (pourquoi les boites d’allumettes ? Pourquoi toujours deux cafés dans deux tasses séparées ? etc.), Jim Jarmusch plonge donc The Limits Of Control aux frontières du Cinéma, plus proche de ce qu’on appellera désormais le cinéma expérimental, laissant planer son film dans un entre-deux. Le récit, le scénario, amène les personnages et les spectateurs des premières minutes aux dernières, mais se contente donc de cette fonction comme étant la seule, laissant ainsi la place principale au concept de l’expérimental.

De l’importance d’un chef opérateur (et de l’inutilité du casting)

jar5-2Le couple que forment un réalisateur et son chef opérateur est toujours d’importance dans la plupart des films, expérimentaux ou de narration. Cependant, si l’image à une importance plastique dans le cinéma de narration, elle semble bien plus fondatrice dans le cinéma expérimental – même le choix de l’absence d’un directeur de la photographie influe de fait sur une photo particulière. S’il n’est pas formellement un film expérimental (on est loin des films d’ Andy Warhol ), le film de Jarmusch en épouse les préoccupations, les conditions plastiques, les techniques de représentation.

En prenant ce parti du film expérimental, ou film-expérience, Jim Jarmusch se devait de bien s’accompagner. Et le choix de Christopher Doyle est des plus judicieux – artiste culte et génie alcoolique, il était le directeur de la photographie des principaux films de Wong Kar-Wai ou certains de Gus Van Sant . Sa maîtrise du cadre et de la lumière sublime le long métrage de Jarmusch, et comble ainsi parfaitement les trous, les vides et les suspens, aussi volontaires soient-ils, de la narration, comme elle peut multiplier les axes de lecture de l’expérience. Et c’est bien là que se pose ce qui pourrait apparaître comme un problème face à The Limits Of Control : la patte du chef opérateur – le cadre dans le cadre, la mathématique des prises de vue, les couleurs saturées, l’exubérance de ses angles de vue – subjugue le style de Jim Jarmusch, et le long métrage paraît ainsi autant un film du cinéaste qu’un film de Chris Doyle . Si la paternité du film n’est pas à remettre en cause, The Limits Of Control se rattache autant à la filmographie de Jarmusch qu’aux précédents travaux de Doyle, et notamment Paranoid Park ou 2046 .

Accompagnant cette démarche de la déconstruction du récit au profit de l’expérience sensorielle, l’utilisation du casting de The Limits Of Control s’éloigne lui aussi des normes établies. Comme au sujet de Américain / Bill Murray, le reste de la distribution n’est autre que l’accompagnement par leur corps d’un environnement. Certes, ces corps parlent et interagissent (malgré le mutisme du Solitaire), mais ils ne restent pour le cinéaste que des corps, ces formes mouvantes. Et si un pied de nez est fait par Jarmusch, c’est bien par l’utilisation de corps connus qu’il se plaît à transformer, et auxquels le peu de récit restant ne donne même pas de noms. Ainsi, défileront brièvement les corps connus comme ceux de Gael García Bernal / Mexicain, Jean-François Stévenin / Français, John Hurt / Guitare, Tilda Swinton / Blonde – ou d’autres plus lointains, comme Alex Descas / Créole, Hiam Abbas / Chauffeur, Luis Tosar / Violon, Youki Kudoh / Molécules ou Paz de la Huerta / Femme Nue.

Seul le corps ambulant d’ Isaach De Bankolé / Solitaire traverse de part en part le long métrage. Corps calme, insomniaque, quasi-muet et spirituel, le personnage du Solitaire ne quitte pratiquement jamais le cadre de projection du film. Ni héros, ni antihéros, il fait partie de l’expérience de Jarmusch à une différence près : ce corps, contrairement aux autres formes étudiées, n’est qu’autre que l’ instrument dont se sert le cinéaste dans ses recherches.

Go to the towers, go to the café, wait a couple of days and watch for the violin

jar3-2Face à ces corps que sont les acteurs, Jim Jarmusch et Christopher Doyle filment un univers à travers l’écran. Si Bankolé, Murray ou Swinton ont déjà été filmés, comme Madrid ou Séville, c’est bien sûr une nouvelle équation qui nous est proposée. Le premier acte notable est l’importance qui est faite au temps, favorisant la contemplation. Si Jarmusch est de ces cinéastes qui ne charcutent pas au montage l’espace temporel de ses récits, ici c’est bel et bien ce tempo qui guide sa narration. C’est même une des seules directives que donnent Créole et Français à leur tueur Solitaire : attendre. Alors il attend, comme le spectateur. Mais c’est en attendant que Solitaire réussira sa mission et que le spectateur rentrera dans l’expérience du film. Nous ne devons pas rester impassibles devant The Limits Of Control mais y prendre part. Ses silences et un hypothétique vide n’en sont pas. Le film est un musée dans le sens où ce n’est pas de voir qu’il nous est demandé, mais bien de regarder . Comme pour insister sur ce fait, le corps de Solitaire déambule plusieurs fois dans le musée national de Madrid. Mais son esprit contemple, comme cette toile blanche clouée. Même là où il n’y à rien à voir – que ce soit ce blanc sur blanc ou le fait qu’il ne se passe rien – il est bon de regarder. Le temps et sa contemplation sont les acteurs principaux du film. Et ce qu’il y a à contempler, c’est un univers architecte, structurel, de forme, de couleur.

- The Limits Of Control donne une importance particulière à l’ architecture, qu’elle soit urbaine ou naturelle, d’extérieur ou d’intérieur. Ces espaces sont des corps immobiles, mais d’intérêt égal à ceux des acteurs, tant ils suivent eux aussi leur propre récit. Ses transformations accompagnant la quête de Solitaire, l’architecture de l’environnement change, se déforme, s’efface au fil du film. Ainsi, Madrid n’est pas Séville, qui n’est pas Almeria, qui n’est pas San José. À son arrivée dans la capitale hispanique, Solitaire est perdu dans cette forêt de béton, verticale et droite, structurée dans son désordre. Sa chambre d’hôtel est à l’image de ce que Jarmusch montre de la ville : quadrillée, les pièces bien séparées, chaque chose bien à sa place. Puis Solitaire avance dans sa quête, et cet environnement change. Séville est plus effritée que Madrid, ses rues moins ordonnées, et la nouvelle chambre d’hôtel en est de même, fissurée, poussiéreuse. Entre Almeria et San José, toute cette civilisation s’est effacée. Le bitume de la ville laisse la place à la terre du désert comme les cimes des tours sont désormais les dents acérées des montagnes de l’Andalousie. Le meurtre d’Américain par Solitaire, c’est aussi ça : un retour aux sources, une purification de l’espace, tuer l’aberration – la maison blanche d’Américain.

- Cet espace, par son architecture, est aussi forcement structurel . Et c’est par les angles que le réalisateur et son chef opérateur peignent donc ces aspects-là. Les tours de béton en contre-plongée, jamais dans l’axe, les ruelles sévillanes en traveling, dans les recoins de l’espace, le désert de poussière à hauteur d’homme, en plans larges. Même si ce n’est pas si rigide que ça peut en paraître, c’est néanmoins un axe abordé le long du road-movie expérimental.

- Proches des structures, ce sont les formes qui prédominent surtout face à ces dernières. Plus contigus aux corps des personnages qu’à l’architecture des environnements, ce sont tous ses objets qui les peuplent. Les prédominances allant aux boites d’allumettes, aux tasses de café, aux lunettes feutrées des informateurs, mais aussi toutes ces choses que l’écran cadre, le plus souvent en gros plan : l’étui propre du violon, la guitare, la corde, le sac, le parapluie, les vêtements, etc. Une importance est mise par exemple à ces derniers : les costumes soignés, mais colorés de Solitaire, les bottes de Blonde, l’imperméable transparent de Femme Nue. S’ils n’ont pas foncièrement de formes propres seuls, ils épousent les corps des acteurs qui sont, s’il faut le rappeler, eux aussi des formes. Solitaire est cintré, Femme Nue ressemble à une Brigitte Bardot du Mépris (objet de fantasmes), Mexicain est en bataille. L’expression de ces formes (de ces corps) atteignant son paroxysme dans la scène de la danse dans le bar de Séville.

- Enfin, ce sont les couleurs qui accompagnent les architectures, les structures et les formes. Et c’est encore ici que prend toute la force du film grâce au travail de Christopher Doyle. La couleur devient plus qu’une simple teinture, mais elle gagne en épaisseur, se rapprochant de la texture – comme c’est le cas tout particulièrement dans la peinture, transformant ainsi The Limits Of Control en tableau. Textures des cafés dans les différentes formes de tasses, couleurs changeantes des costumes de Solitaire accompagnant les univers architecturaux. Ce sont aussi les chocs des couleurs des corps, la blancheur caucasienne de Femme Nue sur le corps noir de Solitaire, dualité de contraste entre Créole et Français, mais aussi le typé latino de Mexicain, asiatique de Molécules, eurasien de Chauffeur, fantomatique de Blonde, buriné de Guitare.

Film-somme, l’expérience 2.0

jar2-2Si l’on sort du cadre même du film, Jarmusch va plus loin dans l’expérience. Si ce qu’il montre à l’écran peut renvoyer à d’autres aspects du cinéma, il bourre aussi son film de symboles qui sont propres à son oeuvre, réalisant ainsi son film-somme : le cumul dans une oeuvre de multiples renvois à ses opus passés. Sortant des analyses de l’architecture, des structures, des formes ou des couleurs, ce sont donc des images, des aspects ou des allusions, allant de l’abstrait au concret pur et dur.

Ce premier aspect de The Limits Of Control, autre que l’utilisation d’acteurs récurrents ( Murray, Swinton, Bankolé, Descas .) c’est bien sûr le choix du personnage principal. Solitaire est un tueur à gages Noir, tout comme l’était Ghost Dog dans le film du même nom. Les ressemblances entre ces deux tueurs vont bien plus loin que leur couleur de peau : propres sur eux, religieusement rigoureux, mutiques, un goût pour la musique ( Wu Tang Clan ou Haendel ) . Tous les deux souffrent aussi de la barrière de la langue. Solitaire ne parle pas espagnol – ce qu’on nous répète souvent dans le film – comme Ghost Dog ne comprend pas le français que parle Raymond, son vendeur de glace de meilleur ami, interprété par Isaach de Bankolé – le même que Solitaire dans The Limits Of Control . Plus loin encore, on peut se souvenir que dans ce Ghost Dog (le film), le personnage de Forrest Whitaker donnait à son ami français un de ses costumes qu’il porte en mission. Ce don fait acte de passage de flambeau, le vendeur de glace du premier film devenant le tueur à gages du second.

C’est un jeu qui se déclenche alors, à qui trouvera les résonances jarmuschiennes dans The Limits Of Control . Ainsi défilent, dans le désordre, le café, bien sûr, de Coffee & Cigarettes, les fleurs piétinées de Broken Flowers, la guitare de Year Of The Horse, les bohémiens, dignes descendants des glandeurs punks de Stranger Than Paradise, ou la structure en 3 actes de ce même film, les personnages chapitrés de Night On Earth, les voyages en train de Mystery Train, la poésie de Dead Man, la démarche de Permanent Vacation, ou même la quête de liberté propre à Down By Law . Le tout faisant évidemment de The Limits Of Control le plus jarmuschien des films de Jim .

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The Limits Of Control, de Jim Jarmusch
Avec Isaach de Bankolé, Tilda Swinton, Gael Garcia Bernal,
Bill Murray, Alex Descas, Jean-François Stévenin.
Sortie le 2 Décembre 2009

A propos de l'auteur

Image de : Né au beau milieu de l'année 1986, 60 ans jour pour jour après Marilyn, Arnaud n'a rien de la blonde pulpeuse. Très tôt bercé par les courts métrages de Charlie Chaplin, les épisodes de Ça Cartoon et le film Les 7 Mercenaires, qu'il regardait tous les dimanches - joyeux programme - il plongea bien trop vite, passionné par cet art dévorant qu'est le cinéma. Quelques années plus tard, refaisant enfin surface dans le monde réel un bref instant après des années d'inexistence, il se cogna sur une pile de livres... C'était trop tard, il avait déjà recoulé : nouvelle passion qui accompagnerait la première, la lecture et l'écriture seront ses nouvelles compagnes. Depuis, on n'a jamais revu Arnaud.

1 commentaire

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  1. 1
    le Mardi 1 novembre 2011
    turold jean a écrit :

    Ce film est surement le plusbeau que j’ai vu. Meilleur que usual suspect.
    C’est un chef d’oeuvre méconnu

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