The Farmer Project

par Arno Mothra|
Après le déroutant vidéo-clip de Dégénération et celui, moins scénarisé, d' Appelle mon numéro, Mylène Farmer poursuit la promotion de son album Point de Suture à travers un court-métrage spectaculaire diffusé sur le site Allociné, en préambule à sa tournée attendue à partir de mai prochain.

farmerproject5-2Si le marketing développé en cours d’exploitation du disque s’avère quelque peu discutable (vente de l’album par le biais de téléphones portables, multiplication de supports physiques sans grand intérêt), Point de Suture, dernier opus de Mylène Farmer, n’en constitue, malgré tout, pas moins qu’un des meilleurs crus de l’année 2008. De par notamment un concept complexe et abouti, alternant sans pudeur entre diverses sonorités. Comme à ses débuts, mais de manière beaucoup moins alambiquée, la chanteuse y laissant également transpirer dans ses textes des références à certains écrivains ( Chateaubriand, Baudelaire, Flaubert, Cioran, Céline, La Fontaine, Paul Celan ), apportant une nouvelle alternative au sens global des paroles, riches de leurs asyndètes et de leur symbolique. Point de Suture continue donc son chemin à travers la mise en image de Si j’avais au moins., ballade désenchantée, troisième single commercialisé faisant suite aux deux succès Dégénération  (premier simple aux tendances électro déstructurée) et Appelle mon numéro (hymne efficace et faussement plus guilleret, sans lien avec le reste mais plus grand public).

Après avoir chamboulé l’industrie du vidéo-clip durant dix ans à partir du controversé Plus grandir en 1985 (tournages en Cinémascope, budgets colossaux, avant-premières en cinémas, volonté de feu TV6 d’aider à la production de clips français scénarisés), Laurent Boutonnat, réalisateur des courts-métrages de la belle et sans doute froissé du naufrage commercial de Giorgino en 1995 (film fleuve au coût modique de douze millions d’euro, pour un résultat estimé à seulement soixante mille entrées en salle), abandonnera son titre en laissant la place aux talentueux, mais largement moins poétiques Abel Ferrara, Marcus Niespel, Benoît Di Sabatino, ou encore Benoît Lestang . Si depuis l’album Innamoramento  certains clips relèvent le niveau sur une indéniable baisse de régime de la qualité de réalisation ( Fuck them all par Augustin Villaronga, L’âme-stram-gram par Ching Sui Tung, Redonne-moi par François Hanss, ou encore Optimistique-moi par Michael Haussman ), force est de constater que certains admirateurs n’auront jamais vraiment pardonné à la rouquine l’absence de Boutonnat . Ce qui pourrait très bien être réparé grâce au mini film The Farmer Project .

farmerproject1-2Dixit le communiqué officiel : « Dans un pays imaginaire, au milieu de la nuit, deux policiers véreux sont surpris par l’apparition soudaine d’une créature luminescente. Alors que celle-ci prend une apparence humaine, les deux comparses paniquent et neutralisent violemment l’humanoïde. La créature se réveille, prisonnière dans un hôpital militaire sordide. Alors que des chercheurs s’apprêtent à pratiquer sur elle une série d’examens, elle se libère de ses liens. Incrédules dans un premier temps, ses geôliers se ressaisissent et tentent de la maîtriser. Mais face à l’emploi de la force physique, la créature répond en utilisant d’étranges pouvoirs qui transforment l’agressivité en énergie sensuelle. Peu à peu l’onde d’amour prodiguée par l’Alien se répand et brise l’oppression ambiante. La créature s’éloigne alors dans les coursives de l’hôpital et découvre un laboratoire d’expérimentation sur les animaux. Profondément choquée par tant de souffrance et d’injustice, elle utilise ses pouvoirs bienfaisants pour soigner, puis libérer les animaux, avant de redevenir une énergie pure, fusionnant avec l’Univers, s’éloignant ainsi de la folie des hommes. »

Esthétiquement éblouissant et irréprochable malgré un synopsis un peu convenu, The Farmer Projet, première vidéo de Mylène Farmer présentée ouvertement en tant que court-métrage (malgré, entre autres, Pourvu qu’elles soient douces réalisé en 1988 par Laurent Boutonnat, d’une durée de dix-huit minutes pour un investissement financier conséquent), serait à premier abord à considérer tel un hommage de l’artiste et du réalisateur Bruno Aveillan pour le cinéma. Tous les styles s’y prêtent, à travers des clins d’oeil à Terminator, Le Cinquième élément, Le Parfum, X-Files . Si ces films ne sont pas, pour la plupart, à ranger au rayon « chefs-d’oeuvre », Bruno Aveillan a accompli avec cette vidéo une véritable prouesse.

farmerproject3-2L’enchaînement rapide des titres Dégénération et Si j’avais au moins., antithèse l’un de l’autre, a de quoi surprendre le novice, même si finalement, le choix semble judicieux et en parfaite symbiose avec les images : dichotomie de la violence et d’un désir naïf (ou tout simplement humain) d’espoir, de changement de donne. Évolution se prêterait volontiers comme mot d’ordre, et contrairement aux apparences, Mylène Farmer, arborant ici le combat d’une quelque Aphrodite, n’occupe nullement le rôle principal : le sujet en cause représentant assurément la léthargie morale de l’Homme, de l’annihilation d’ être, de son évolution destructrice au détriment de ce qui l’entoure, et avant tout de lui-même. Dans un discours métaphorique (permettant d’enjamber toute démagogie en préservant par ailleurs une certaine ambiguïté dans le sens des images), The Farmer Project joue d’un enchaînement d’effets spéciaux et d’émotions contradictoires en réunissant donc les clips Dégénération  et Si j’avais au moins. .

Là où la vivisection reste un sujet tristement tabou et où la soumission sert dans l’ombre au profit des plus aisés, certains crieront sans doute à l’oeuvre niaise et mièvre, mais qu’importe : à l’heure où la musique ne s’illustre, en usant de grande audace et de créativité, qu’avec des clips racoleurs, sans idées, et par ailleurs sans lueur d’intérêt, nier un fait relèverait du snobisme. The Farmer Project  de Bruno Aveillan (qui réalisera l’adaptation cinématographique du livre L’ombre des autres de Nathalie Rheims en 2010, avec Mylène Farmer dans le rôle principal) s’avère alors à apprécier (ou non) pour ce qu’il est : un clip pot-pourri / court-métrage vêtu d’ambition, de folie des grandeurs. Culotté, mais bougrement bon !

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Lien officiel sur allociné (à réserver à un public averti) : http://www.allocine.fr/evenement/farmer

Mylène Farmer, The Farmer Project, un film de Bruno Aveillan
(Captures vidéo issues du site Allociné)

Dégénération et Si j’avais au moins . extraits de l’album Point de Suture, chez Stuffed Monkey

Site (non officiel) : http://www.mylene.net

7 commentaires

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  1. 1
    le Samedi 14 février 2009
    kyra a écrit :

    C’est dingue, j’adhère de moins en moins à son univers, pourtant j’ai toujours apprécié son côté décalé. Le synopsis est d’un ridicule ! Pour sûr, cela va ravir ses fans, et renforcer le culte de sa personnalité – intouchable, la nouvelle messie en porte-jaretelles qui fait dans la sci-fi maintenant. Malgré tous ses efforts pour explorer de nouveaux horizons, elle ne me surprend plus. Point de suture, franchement niveau texte, y’a mieux. Appelle mon numéro, est une guimauve horripilante, terriblement indigeste.

    Un retour à un peu plus d’humilité serait le bienvenu. Enfin, je pense que c’est grillé pour le coup. Dommage.

    Bel écrit cela dit, Arno.
    Cheers.

  2. 2
    le Samedi 14 février 2009
    Eymeric a écrit :

    J’ai beaucoup aimé le sens de l’image de ce court-métrage musical. Alors que la partie « Dégénération » impose un sens chirurgical de la fluidité avec un sensualité à la fois extrême et mécanique, la partie « Si j’avais au moins » impose une sorte de flou et de chaos rempli d’images brisées. J’ai plus à dire sur « Si j’avais au moins », il m’a fait penser à un anti- »Ainsi sois-je ». « Ainsi sois-je » me faisais penser à un univers replié sur lui-même, où l’harmonie régnait, autant esthétique que animale. « Si j’avais au moins » est un univers chaotique, remplis de bris de verres qui tranchent dans le flou général. Cet univers confiné finit par exploser sur le monde là où « Ainsi sois-je » n’a d’existence harmonieuse que dans le repli sur soi: tout contact avec le monde, je pense, le perdrait. Après ce n’est qu’une interprétation…

  3. 3
    le Lundi 16 février 2009
    Nicolas a écrit :

    Magnifique vidéo-clip que « The Farmer Project », Mylène Farmer est à peu près la dernière à proposer des réalisations de cette envergure pour un clip… D’ailleurs, malgré les apparences un peu mièvres, on constate très vite que les interprétations sont partagées, et c’est tant mieux… Ce n’est pas pour rien qu’elle sort du lot et a toujours un succès si grand, même si l’évolution entamée depuis « Avant que l’ombre… » a été si radicale (sous des apparences tranquilles) que certains ne s’y retrouvent plus. Il faut dire aussi que les textes sont de plus en plus complexes et riches sous le masque et ne permettent pas la paresse intellectuelle ou le sarcasme de certains. Ce n’est pas considérer Mylène Farmer comme le messie que de dire cela (je trouve cela d’ailleurs assez méprisant et écoeurant de considérer que ceux qui aiment toujours Mylène Farmer sont forcément stupides ou idolâtres…), c’est constater qu’elle est l’une des rares qu’elle ne se contente pas d’encaisser l’argent sans rien donner en retour (ce qui, pour le coup, serait un manque d’humilité).
    Après, comme le disait justement Arno Mothra dans un article précédent, c’est la seule chanteuse dont on entend tant qu’elle est finie, grillé, qu’elle ne touche plus, qui est si descendue, décriée, démolie, et qui pourtant a un succès tel… Pas un hasard, vu que ce qu’elle propose en termes de qualité et d’originalité par rapport au tout-venant !

  4. 4
    le Lundi 16 février 2009
    L.B. a écrit :

    On ne peut qu’être consterné par ce nouveau clip. A la grande époque 84-92, la présence d’MF dans les clips venait servir un propos délicieusement dérangeant. Dans ce « projet », puisque c’est comme cela qu’il faut l’appeler, le réalisateur a pris un thème bien mièvre pour mettre, mal, MF en valeur. Le résultat est d’un ennui profond malgré un début prometteur.
    En conclusion: Laurent, revient !!!!

  5. 5
    le Lundi 16 février 2009
    Tara a écrit :

    Je viens de lire l’article fait sur the farmer project et je le trouve très réussi,très réaliste comparé à d’autres.Mylène a pris un tournant depuis Avant que l’ombre et c’est tant mieux.Si elle était resté comme en 80/90 avec Laurent en tète d’affiche,elle n’aurait certainement pas passé la barre des années 2000,ce qui est le cas aujourd’hui.Qu’on le veuille ou non Mylène tape fort dans la symbolique,dans l’esthétisme,et elle dérange,cela se perçoit quand on lit les com’ ça et là.20 ans de carrière et mylène perd des fans pour en gagner d’autres,cela me plait,cela renouvelle un peu les esprits.The Farmer Project est ambitieux,risqué,intéressant,intriguant,c’est une nouvelle porte à laquelle je frappe volontier.Je la suis depuis ses débuts et je ne le regrette pas!merci mylène et à bientot pour la tournée!!Tara du 94

  6. 6
    le Mardi 17 février 2009
    MArc a écrit :

    Très bel article !… Ce film est de mon point de vue une oeuvre forte et poétique, puissamment symbôlique… Les commentaires parlant de thème « mièvre » me font doucement sourire lorque l’on se rappelle la déferlante de réactions épidermiques et la censure des chaîne TV concernant le clip « Dégénération »…

  7. 7
    le Dimanche 22 février 2009
    nathan a écrit :

    j’aime le clip si j’avais au moins revu ton visage tout de meme plus que degeneration mais bon c’est mylene qui decide ses clip au revoir

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