The Doors – When you’re strange

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Interview de John Densmore, le batteur des Doors et analyse du documentaire évènement sur le plus mystique des groupes mythiques.

When you’re strange – L’inquiétante étrangeté

Image de When you're strange Non, ce documentaire ne va pas révolutionner ce qu’on sait déjà sur les Doors. Non, d’un point de vue cinématographique, ce documentaire n’apporte rien de nouveau au genre, que ce soit au niveau du traitement de l’image ou de la temporalité. Mais oui, on a apprécié ce film, car c’est plus qu’un documentaire sur un groupe de rock que beaucoup vénèrent, c’est la mise en images de la protestation d’une époque, la mise en mots du cri d’une génération. When you’re strange, par le biais des Doors et de son égérie Jim Morrison, tente de discerner l’invention de cette contre-culture des 1960s, de Jimi Hendrix à Janis Joplin, en passant par Luther King, Kennedy, Woodstock et le LSD.

L’histoire commence par la fin, par l’annonce à la radio de la mort de Jim Morrison, à Paris, le 3 juillet 1971. Mais silence, on rembobine, et on repart du début, des études du poète maudit, de sa rencontre avec les autres membres du groupe (Ray Manzarek, John Densmore et Robby Krieger), de l’ascension des Doors. De comment le timide James est devenu le camé « Jimbo », la métamorphose d’une icône. Le tout narré par la voix, qu’on a connue plus envoûtante, de Johnny Depp.

Ce dernier est pourtant bien trouvé pour le rôle, qui mieux que Depp, qui a incarné à l’écran William Blake (enfin… dans l’univers délirant de Jarmusch), pour raconter l’histoire du groupe dont le nom provient d’un de ses poèmes? « If the doors of perception were cleansed every thing would appear to man as it is, infinite. For man has closed himself up, till he sees all things through narrow chinks of his cavern » (The Marriage of Heaven and Hell).

Poètes? Les Doors le sont sans nul doute. Chamans, aussi, puisque ce documentaire fait également écho au film tout simplement intitulé The Doors, d’Oliver Stone. De la même manière, le biopic du réalisateur américain nous entraînait dans une atmosphère un peu glauque, une sorte d’inquiétante étrangeté inhérente au groupe. Le documentaire permet de mettre en mots leur musique si spéciale, entre le rock’n'roll et le jazz, qui mêle les influences du flamenco à celles du LSD. Comme l’explique si bien Depp, les Doors font de la « music for the strange, for the uninvited ». Les tentatives d’explication de cette sensation sont par ailleurs assez intéressantes, notamment au niveau musical, puisque leur son si particulier proviendrait du fait qu’ils n’ont pas de bassiste… Cette étrangeté se retranscrit dans les visuels utilisés pour leurs albums, notamment les gens du cirque sur Strange Days.

Image de The Doors Le film se concentre sur l’élément perturbateur, la raison d’être, des Doors, Morrison, ce qu’on regrette parfois, malgré la fine analyse du personnage dépeint comme un « frenzied trapezist », un poète à la fois innocent et impie. Si les détails sur le chanteur sont un peu trop « psychologisant », les analyses de sa garde-robe sont quant à elles franchement inintéressantes : qu’il mette des pantalons moulants pour accentuer son entrejambe a sûrement contribué à son image, mais ce n’est certainement pas un détail crucial pour comprendre son personnage.

Le documentaire se perd aussi quand il veut embarquer When you’re strange dans la « fiction » par une mise en abyme: on nous propose en effet une version complètement neuve du film tourné par Morrison lui-même en 1969, HWY – An American Pastoral. On suit par intermittence ce jeune homme, barbu, qui n’est autre que Morrison lui-même, parcourant la Route 66. Ces séquences du film expérimental de Morrison sont pourtant de trop et on se perd vite dans l’intrication de cette symbolique posthume, mal agencée avec le reste de la chronologie du film.

Malgré ces irrégularités, le (court) documentaire s’offre de belles phrases (You can’t burn out if you’re not on fire), de belles images (on alterne entre archives, reconstitutions, photographies), et surtout, propose 1h30 de chansons des Doors (Spanish Caravan, The End, Riders on the Sorm, The Crystal Ship…), ce que tout mélomane saura forcément apprécier.

Par Virgile

Interwiew de John Densmore

Présent sur Paris pour la promo du film et l’organisation d’une soirée spéciale au Bus Palladium, John Densmore le batteur des Doors, a accepté de revenir brièvement avec nous sur la sortie du film. Une vingtaine de minutes passées avec un homme qui outre son statut de légende s’avère être une personne charmante et un brin mystique s’exprimant très lentement et de façon assez décousue.

Heureux d’être à Paris ?

Image de John Densmore Oui ! Très content !

Qu’est-ce qui vous a convaincu de participer à ce projet ?

Quand j’ai entendu parler de l’idée de ce projet, je me suis dit « Oh non !! Cela ne peut pas être bien », je connaissais déjà la plupart des rushs, mais lorsque j’ai vu la manière dont tout cela a été monté et la façon dont Tom Dicillo (le réalisateur) en faisait la narration, juste avant que Johnny ne la fasse, je me suis dit « Wow ! C’est vraiment bon, ça ne peut que cartonner ». Ce qu’a amené Tom, c’est cette part de mystère. C’est beaucoup plus surréaliste et beaucoup plus intéressant qu’un film conventionnel. C’est bien plus abstrait qu’un biopic classique.

Vous aimez l’abstrait ?

Oui un petit peu. C’est comme le jazz, j’adore l’improvisation.

Bien avant, vous étiez, avec Robby Krieger, conseillers techniques sur le film d’Oliver Stone. Étiez-vous content de la performance de Val Kilmer ?

Oui, Val Kilmer était bluffant !

Mais il semblerait pourtant que vous n’aviez pas été satisfaits du résultat final ?

Non, je m’en fous ! Il y a des gens qui ont aimé, d’autres pas. Même si Val Kilmer était très bon, le film de Stone était centré sur la torture de l’artiste Jim. When you’re strange est plus axé sur le groupe en lui-même, sur le problème du Vietnam. On y retrouve beaucoup plus l’atmosphère, les sentiments de l’époque, ce qui n’était pas le cas du film de Stone. On y voit notamment Jim bien plus souriant, plus heureux, et au final, c’est plus représentatif de ce qu’il était en réalité.

Penses-tu que Jim aurait pu être un bon réalisateur ?

Sans doute, je pense que les rushs de H W Y sont « très intéressants » (NDT En français dans le texte). Beaucoup de gens ne savaient pas que c’était Jim qui jouait, avec sa grosse barbe, ses longs cheveux. Il avait été obligé de mettre des sous-titres pour que les gens comprennent que c’était bien lui dans le film.

Le film de Tom Dicillo représente un gros travail sonore, car il a trouvé les rushs sans bande sonore…

C’est l’ingénieur qui à l’époque avait masterisé nos disques qui a bossé sur le film et il a supervisé tous les enregistrements sonores. Tom a également fait du très bon boulot. Au début du film par exemple, lorsque Jim conduit la voiture, il allume la radio et tombe sur sa propre mort. Bien sûr cela ne s’est jamais passé, mais j’ai adoré cela. Je n’ai pas envie que les gens pensent que Tom Dicillo essaye de nous dire que Jim est toujours vivant. Il est bel et bien mort d’alcoolisme, mais nous voulons juste que sa musique reste vivante, alors c’est pour cela qu’il est toujours dans la voiture…

Comment à l’époque viviez-vous la médiatisation qu’il y avait autour de Jim ?

Il disait « Heyyyy ! Que les caméras viennent à moi ! Moi ! Moi ! Filmez-moi ! » Il y avait un grand spot lumineux juste au-dessus de lui, et j’étais juste derrière. Ça ne me posait pas de problème et c’était mieux ainsi.

Mieux pour travailler ?

Mieux pour moi oui ! Je ne ressemble pas à Jim. Lui il ressemble au David de Michel Ange. Moi je serais plus apte à être sur les couvertures des magazines de flingues (rire) !

Désormais tous ceux qui écoutent les Doors se focalisent sur Jim, mais il ne jouait pas d’instruments, et tout l’esprit psyché du groupe vient de toi, de Ray et de Robby.

C’est ce qui est bien avec ce film : tu comprends que l’on avait besoin les uns des autres. Jim ne sait jouer d’aucune corde et il nous disait « Cette chanson est bien, gâchons-y tout notre argent et signons la ensemble.»  À nous 4, on a tout donné.

Et comment expliquez-vous que 40 ans après, la nouvelle génération écoute toujours les Doors ? Comment portez-vous cet héritage ?

Chaque génération a besoin de l’aide des Doors : un besoin de couper le cordon ombilical avec leur mère. Jim chantait  « Mother, Father ! » et je pense que ça les aide à quelque chose.

Comme Bob Dylan ou John Lennon, les Doors furent un groupe de rebellion qui a incarné l’esprit des années 60/70. Que pensez-vous de l’esprit des groupes actuels ?

Image de John Densmore Je connais peu la musique de notre époque. En ce moment je passe plus de temps à écrire un scénario. Le rap est très politique, c’est peut-être la musique la plus contestataire ces temps-ci. Je pense qu’avec la guerre du Vietnam, les droits civiques, le féminisme qui planait, les années 60 ont été intéressantes en terme de rébellion, mais peut-être qu’actuellement cela prend plus de temps pour que les mentalités se révoltent.

Mais quand on regarde actuellement les nouvelles générations, il y a une perte au niveau de la création et au niveau des repères. Les musiciens n’utilisent plus d’instruments, mais des samples. Pour le cinéma c’est la même chose, les jeunes réalisateurs font essentiellement des remakes ou des adaptations…

Je ne sais pas ce que le futur nous réserve, mais je me rappelle que Jim disait il y a bien longtemps « Je pense qu’un jour, la musique sera faite par une seule personne branchée sur plusieurs machines« . Et nous y voilà ! Mais je crois que si vous avez quelque chose à dire avec passion, que cela soit à l’aide d’un ordinateur ou d’un instrument, ça ne fait aucune différence. Je reste ouvert et plein d’espoir.

Vous écrivez un script ? Pour le cinéma ? À propos de quoi ? Une fiction ?

Oui, une fiction, mais qui aurait pu m’arriver ! Cela se passe dans les 60s, c’est à propos d’un envoyé à la guerre du Vietnam qui va au Canada pour s’échapper. Sa copine lui manque terriblement, son père a une crise cardiaque, et lorsqu’il revient le voir, il se fait attraper et jeter en prison… C’est dans cette direction là que je vais essayer d’aller… Il faut que je garde confiance en ce projet.

Quel est votre album favori des Doors ?

(hésitation)  LA Woma… (hésitation) Oui bien sûr !!! LA Woman.

Car c’est le dernier ?

Pas seulement. Il a été fait en 2 semaines, comme le premier. C’était comme revenir à nos racines. On l’a fait dans la salle de répétition, pas dans le studio. Deux prises par chanson, de la passion. Si on faisait une erreur, cela ne posait aucun problème… Alors oui c’est mon préféré… Riders on the storm

Et pour Jim, savez-vous ?

Je n’y ai jamais réfléchi !  Pour les 2 premiers albums, on avait déjà écrit les chansons avant d’avoir un contrat et avant d’être allé en studio, alors que peut-être cela aurait favorisé son choix sur l’un d’entre eux. Dans le film tu vois comment on a enregistré LA Woman, c’était fantastique… Alors peut-être ça aurait pu être LA Woman. Et toi ?

Pour ma part c’est Soft Parade.

Waouh c’est rare !!

Je pense que personne n’aime Soft Parade en comparaison des autres albums, mais le blues présent sur les chansons est fantastique. Le morceau éponyme de Soft ParadeJim prêche avant le début de la chanson est incroyable.

(il chante le début)

Et à la fin, c’est plus funky : c’est dingue !

Je pense que l’on a été critiqué, car on a essayé de mêler de l’orgue, des cordes et des instruments à vent un peu comme sur Sergent Pepper, et les gens n’aiment pas que vous changiez quelque chose qu’ils aiment. Mais cela reste populaire, alors je ne comprends pas vraiment ces reproches…

Les Doors font partie de votre vie de tous les jours, mais vous n’avez pas joué ensemble depuis plusieurs années…

Non, comme je l’ai dit, j’écris, et j’ai un fils de 18 ans qui fait du sport.

Il fait aussi de la musique ?

Il fait du piano, mais j’ai une vie privée bien remplie.

Mais cela pourrait être un fardeau ?

Un peu… Mais comme je l’ai écrit dans mon autobiographie, Riders on the storm, les Doors sont de manière permanente dans mon crâne.

L’interview s’achèvera par quelques photos dans la cour de l’hôtel où un client italien finira par nous demander :
- « C’est quelqu’un de connu ? »
- « Oui, c’est le batteur des Doors».
- « HOOOOOO »

Propos recueillis par Cedric Monot et Melchior Tiersen

Crédits photo : Melchior Tiersen

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When you’re strange de Tom DiCillo
Dans les salles depuis le 9 juin 2010

Documentaire américain, raconté par Johnny Depp

Retrouvez When you’re strange sur AlloCiné, IMDb

A propos de l'auteur

Image de : Virgile n’a pas écrit Les Bucoliques, ni L’Enéide. Il n’est pas poète, encore moins latin et surtout pas mort. D’ailleurs, il n’est même pas un il. Reniant ses héritages classiques, Virgile connaît toutes les répliques d'Indiana Jones et la Dernière Croisade, loupe son arrêt si elle a le dernier Margaret Atwood entre les mains, et a déjà survécu sur des sandwiches cornichons-moutarde. Elle va avoir tendance à considérer la publicité comme une forme d’art, se transformant en audio guide dans les couloirs du métro, les salles de cinéma et même devant du mobilier urbain qui n'en demandait pas tant. Outré, Virgile le poète s’en retourne aux Enfers pendant que Virgile l'anachronisme rêve d'embarquer pour un aller simple destination Osaka. Pour plus d'info: http://www.twitter.com/_Virgile

1 commentaire

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  1. 1
    le Mercredi 29 juin 2011
    roymodus a écrit :

    « He’s hot, he’s sexy and he’s dead »

    Voilà comment la presse américaine a annoncé la mort de Jim Morrison.

    Sam Bernett et Jean Maris Gessat reviennent sur une époque de leur vie, en 1971, où un géant de plus de 100 kg, barbu, chevelu, un peu clodo et passablement taciturne, émerveillait.
    Ça se passait en face à face, entre deux verres, au Roch’n’Roll Circus, (une boite de Saint Germain des Près). Jim Morrison était là où on ne l’attend pas. Dans un style graphique pas très cathodique…

    http://www.roymodus.com/143-Jim-Morrison-ailleurs

    Phylactèrement votre

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