Tetsuo

par Ousk?|
Un film culte, c'est ''un film qui suscite l'intérêt d'un public généralement restreint, tout en ayant un impact culturel énorme''. C'est le Larousse qui le dit, il sait bien de quoi il parle, et ce n'est donc certainement pas lui qui me contredira quand je dis que culte, Tetsuo l'est sans l'ombre d'un doute...

tetsuo-2Moyen-métrage tourné en 16mm et en noir et blanc, avec les moyens du bord, et pendant plus d’une année, Tetsuo est l’oeuvre phare de Shinya Tsukamoto, qui en est le réalisateur, le directeur photo, et le monteur, en plus d’y tenir le premier rôle et d’en avoir assuré toute la promotion. Tourné en 1988, Tsukamato termine le film désespéré, criblé de dettes, chassé de chez ses parents, et abandonné par ses collaborateurs. L’idée lui vient alors, fou de rage de brûler le négatif de ce qui lui apparaissait à l’époque comme un échec total. Heureusement, c’est alors que Tetsuo fut sélectionné au Festival du film fantastique de Tokyo, ainsi qu’à celui de Rome.

Diffusé dans une petite salle à coté de la salle officielle, sans sous-titres, Tsukamoto n’ayant pas les moyens de payer la traduction, le film obtient néanmoins le grand prix et déclenche une véritable hystérie au sein du public du festival, y compris chez Alejandro Jodorowski, auteur, entre autre du cultisme(lui aussi) film fou El topo, ainsi que chez Loyd Kauffman, producteur de Trauma, tous deux surexcités par le film. Diffusé dans des salles d’art et essais de Tokyo, et limité aux seances de minuit, le film restera 3 mois à l’affiche, obtenant dans le journal  » d’info exploitation  » local des chiffres d’occupation des salles de 120%, le public des salles bondées étant obligé de s’asseoir par terre.

Au delà de ce succès local, le film obtient des soutiens de tailles de plusieurs grandes figures à l’étranger. L’écrivain William Gibson d’abord, père du mouvement cyber punk et auteur du génial Neuromancien, pillé depuis par des générations d’écrivains et de réalisateurs, les frères Wachowski et leur ‘ Matrix ‘ en tête. Gibson voit dans Tetsuo le premier film appartenant à ce mouvement alternatif, aussi bien au niveau de son esthétique que de sa vision cynique et désabusée d’une société ravagée par une apocalypse dont elle n’a même pas conscience. Là où on nous présente habituellement des apocalypses bibliques tonitruantes et pleines d’esbroufe, le cyberpunk prétend que cette apocalypse a déjà eu lieu, sans bruit ni agitation particulière, sans que personne n’en ait vraiment pris conscience, et que nous vivons aujourd’hui dans ce monde désolé.

On retrouve également cet univers dans la musique psychotique de Chu ishikawa, qui jouait sur scène avec des instruments qu’il construisait entièrement à partir d’objets recyclés, se rapprochant du courant de la musique industrielle, d’où émergera quelques années plus tard la branche musicale du cyberpunk. Darron Aronofsky, réalisateur de Requiem for a dream salue également le film et avoue s’en être directement inspiré pour son premier long-métrage, Pi . L’écrivain et réalisateur Clive Barker, grande figure de l’horreur, jubile devant le film, disant apprécier particulièrement ses horreurs sexuelles. Quentin Tarantino quant a lui, rêve de réaliser une suite à Tetsuo, en partenariat avec Tsukamoto, qui s’appellerait Testuo: The Flying Man . Donc, si le succès de Tetsuo auprès du grand public est relatif, son impact sur les cultures alternatives, le cinéma de genre et ses grandes figures de l’époque furent par contre immenses.

tetsuo2On a beaucoup comparé Tsukamoto à Lynch ou Cronenberg, et Tetsuo à Blade Runner . Pourtant, si Blade Runner ou les films de Cronenberg ont beaucoup influencé Tsukamoto, Testuo se démarque radicalement de ces influences grâce à la vision nouvelle et très japonaise qu’il offre de la transformation de l’homme en machine. Là où dans la science-fiction classique, à l’époque en tout cas, cette transformation est présentée de façon négative et perçue avec peur, Tsukamoto quant a lui aime à la considérer comme une libération, une redécouverte de la vie et de ses sensations perdues depuis trop longtemps dans nos sociétés apathiques et aseptisées. Évidemment, cette redécouverte des sensations n’emprunte pas les chemins les plus calmes, et ce n’est pas l’amour ou une improbable révélation mystique qui vont nous sortir de notre torpeur, mais bel et bien la douleur et la haine, Tsukamoto déclinant sous différentes formes cette idée de l’automutilation et de la souffrance comme moyen de se dépasser, d’accéder à une nouvelle façon de vivre, pas de tout repos, certes, mais tellement plus jouissive.

L’histoire de Tetsuo est donc celle de ce zonard, renversé par un archétype de  »salary-man » à la japonaise. Ce dernier en route pour un cinq à sept avec sa maîtresse, le laisse pour mort, le traîne jusque dans les bois, et pousse le vice jusqu’à s’offrir une joyeuse orgie avec son amante, sous les yeux de sa victime agonisante. Manque de chance, le malheureux va survivre, et par un caprice de la génétique, développer une capacité à contrôler le métal, allant jusqu’à l’assimiler au sein de son propre corps.

Forcément avide de prendre sa revanche, il décide de faire subir le même sort au personnage de Tomoro Taguchi, en sabotant son rasoir pour faire de lui un improbable monstre métallique, immonde et grotesque, tout droit sorti des traditionnels théâtres de monstres à la japonaise dont raffole Tskukamoto . L’univers du film de monstres est d’ailleurs omniprésent tout au long du film, que ce soit dans les expressions d’horreur démesurées des acteurs, l’esthétique jusqu’au-boutiste des créatures métalliques, ou simplement au niveau du scénario, qui n’est, de l’aveu de Tskukamoto, qu’une somme décousue d’éléments qu’il a ajouté au fur et à mesure de la réalisation . Inutile donc de s’attendre à une réelle cohérence ou à de longues scènes explicatives, le film ne comportant quasiment pas de dialogue.

tetsuo5Dans Tetsuo, des rasoirs cassés transforment les hommes en machines, des tuyaux leur sortent des talons pour les propulser au travers des rues de Tokyo, et leurs mains se détachent l’air de rien pour laisser place à autant de canons et autres armes dévastatrices, pour ne citer que ces transformations. Certaines étant plus… délicates à décrire, il semble préférable de vous en laisser la surprise… Je rappellerais seulement la citation de Clive Barker qui avait surtout apprécié, les  » horreurs sexuelles  » du film.

Tsukamoto mélange donc avec brio culture manga ( Tetsuo faisant en plus référence au personnage de l’excellent manga ‘ Akira ‘), films de monstres, féticherie sado maso et thématique de science-fiction, pour en faire un film hystérique à l’esthétique révolutionnaire, où se côtoient allégrement sexe, mort, chaos et cyberculture. Un ovni qui se regarde en prenant une grande inspiration, que l’on ne relâche qu’au bout de l’heure que dure le film et qui se termine sur une scène apocalyptique où l’on voit les deux personnages partir a l’assaut de Tokyo, après avoir fusionné pour former un hallucinant monstre métallique motorisé. Tetsuo aurait pu difficilement finir autrement que par la destruction de Tokyo, Tsukamoto expliquant entretenir une relation très passionnelle avec sa ville natale, déclarant avoir parfois envie de la raser une bonne fois pour toute, sans pouvoir toutefois se résigner à la quitter.

Un film fou, donc géniale, une expérience visuelle et sonore, à savourer dans le noir, le son à fond, après avoir préalablement éloigné tout objet métallique, juste au cas où…

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1 commentaire

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  1. 1
    le Samedi 22 décembre 2007
    Carcharoth a écrit :

    Je suis bien d’accord, ce film est culte, complètement fou, barré, hallucinant, il nous défonce les yeux et les oreilles, et on en sort changé !
    Sinon je viens de relire mon article, vraiment court, en tous cas plus que ceux que je publie actuellement sur le blog, et tetsuo mériterait une refonte complète de ce que j’avais pondu à l’époque. Un de ces quatre, je m’y attèle…

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