Still Walking

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Still Walking, c'est tout à la fois l'histoire d'un deuil que l'on n'arrive pas à surmonter, l'histoire d'une famille qui n'en est plus vraiment une et l'histoire d'une société qui n'a plus de repères. Kore-Eda Hirozaku, le réalisateur, apporte tout autant avec ce film un vent nouveau sur le cinéma japonais, qu'un regard déroutant sur la société nippone et ses nombreux non-dits.

still_walking_logo_articleUne famille se réunit chaque année pour commémorer bien funestement la disparition d’un fils, Junpei, mort alors qu’il sauvait un jeune garçon de la noyade sur la plage de Yokohama. Autour de l’absent se réunissent alors un père aigri et une mère dérangée, une soeur tête-en-l’air et un frère déchu, accompagnés par leurs époux et enfants respectifs. Film qui dure le temps d’une journée éclair. Entre les repas, la visite du cimetière et de la plage, le rythme est pesant et on sent le temps ralentir au fur et à mesure que les heures passent, que le soleil tape et que les discussions s’enchaînent.

 » Still Walking « . le titre en dit long sur le film : cette famille en suspens avance, sans trop savoir où elle va. Mais elle avance, tête haute, elle maintient les apparences comme il est de coutume au Japon. Pour ce faire, on ment : tout se passe bien à l’école, on n’est pas au chômage, on n’a pas de problèmes d’argent. On se noie aussi dans ses souvenirs, notamment dans ceux de Junpei, même si on confond les frasques de l’un avec celles de Ryo, le frère bien vivant. Mais après tout « ça n’a pas d’importance », car il faut continuer à avancer. Sachant qu’on avance pour gravir cette colline qui sépare la famille du cimetière où se trouve Junpei, dont la tombe est en même temps si lointaine et si proche que chaque année « il devient plus difficile de gravir » la distance pour la rejoindre.

D’un point de vue scénaristique, le film est simple, mais il est sublimé par les images d’un Japon aux prises entre la tradition et la modernité : on suit un chemin de verdure, qui mène à une autoroute, qui mène à une plage, où un bateau est échoué. Les prises de vue parviennent à réaliser l’exploit de filmer l’immobilité de la vie : on croise des personnes différentes qui gravissent les mêmes endroits, on entend les mêmes dialogues prononcés en décalé, tout pour nous imprégner de l’immobilité du « still » .

still_walking_logo_image02 Kore-Eda Hirozaku a réalisé ce film alors qu’il venait de perdre sa mère : on ressent dans ce film un besoin cathartique de faire le deuil, qu’il transpose en Junpei. En renversant la donne, Hirozaku ne s’interroge plus sur la mort d’un parent pour l’enfant, mais sur celle d’un enfant pour un parent. Ce deuil-là est impossible, mais quitte à se morfondre, Kore-Eda livre un postulat surprenant : mieux vaut en rire qu’en pleurer. Du début jusqu’à la fin, le film se moque de cette famille qui s’endeuille sans raison, cruelle par ses actions (inviter chaque année l’enfant sauvé pour mieux le torturer), amusante par ses chamailleries intempestives. Le film est bourré de moments comiques, ce qui est plutôt surprenant pour du cinéma japonais, à tel point qu’au début, on ne sait pas trop si l’on a le droit de rire.

Moments comiques, voire sarcastiques, car malgré tout ce film nous met face au conflit intergénérationnel latent de la société japonaise. D’une famille traditionnelle, les grands-parents, où l’homme a travaillé mais la femme jamais, on passe à une famille moderne, la fille qui ne fait pas la cuisine à son mari, en allant même jusqu’à une famille recomposée, puisque Ryo vient avec sa femme, une veuve, et le fils de cette dernière. Les réflexions incisives prononcées et les conflits générés surprennent alors par leur justesse et le décalage qu’ils provoquent, puisque le vieux couple ne se chamaille qu’en public alors que Ryo laisse sa femme porter des sacs visiblement lourds, assumant son machisme.

Moins bien réussi que Nobody Knows (à voir d’urgence), peut-être car le sujet est moins percutant, Still Walking est tout de même un de ces films qui laissent rarement indifférent.

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Still Walking ( Aruitemo, Aruitemo ), de Kore-Eda Hirokazu
Dans les salles depuis le 22 Avril 2009
Avec Hiroshi Abe, Yoshio Harada, Kirin Kiki
1h55min
Japon, 2008

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http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18875119&cfilm=139132.html‘>Bande-annonce
http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18878383&cfilm=139132.html‘>Extrait

A propos de l'auteur

Image de : Virgile n’a pas écrit Les Bucoliques, ni L’Enéide. Il n’est pas poète, encore moins latin et surtout pas mort. D’ailleurs, il n’est même pas un il. Reniant ses héritages classiques, Virgile connaît toutes les répliques d'Indiana Jones et la Dernière Croisade, loupe son arrêt si elle a le dernier Margaret Atwood entre les mains, et a déjà survécu sur des sandwiches cornichons-moutarde. Elle va avoir tendance à considérer la publicité comme une forme d’art, se transformant en audio guide dans les couloirs du métro, les salles de cinéma et même devant du mobilier urbain qui n'en demandait pas tant. Outré, Virgile le poète s’en retourne aux Enfers pendant que Virgile l'anachronisme rêve d'embarquer pour un aller simple destination Osaka. Pour plus d'info: http://www.twitter.com/_Virgile

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