Steichen au Jeu de Paume

par Chloë Theault|
De Steichen, je ne connaissais que deux photographies : celle du Penseur de Rodin et le portrait de Gloria Swanson. Mais je savais que son nom était associé au pictorialisme de la fin du 19ème siècle, dont le nom vient de l'anglais "pictorial photography" et qui prônait l'idée d'une photographie devant imiter la peinture. Rares sont les oeuvres de ce mouvement, et c'est donc pour cela que je me suis rendue à l'exposition au Jeu de Paume. dont je suis ressortie déçue, presque révoltée par l'incurie des explications.

le_penseur_1901Toute la première partie de l’exposition est consacrée à la période pictorialiste de Steichen, Luxembourgeois très tôt arrivé aux Etats-Unis, né en 1879 et mort en 1973. Lors de cette période, durant laquelle il s’est fait un nom, Steichen a expérimenté la technique photographique et interrogé la place de la photographie par rapport à la peinture. Les cartels (sur lesquels je reviendrai) soulignent d’ailleurs qu’il peignait déjà; j’aurais été curieuse de voir quelques exemples de ses peintures, du moins des reproductions car il les aurait toutes brûlées.

Cela aurait été d’autant plus pertinent que nombre d’autoportraits de cette période le montrent pinceau à la main : c’est que la peinture restait le modèle indépassable pour la photographie pictorialiste. Autre signe de cette dépendance de la photographie vis-à-vis de la peinture, ou plus précisément de la difficulté qu’a eue la photographie à se considérer comme art à part entière : Steichen durant cette période a photographié nombre d’oeuvres d’art, telles que le Penseur de Rodin, et a fait de nombreux portraits de personnalités (dont beaucoup d’artistes : Matisse, I. Duncan, R. Strauss au regard effrayant, Brancusi …).

C’est peut-être, sans doute, cette notoriété, alliée à son expérience de la guerre, durant laquelle il a découvert la photographie aérienne, qui l’a menée à un tournant décisif dans sa pratique. Finis, le pictorialisme et les images qui ressemblaient à des fusains ; Steichen a évolué vers, disons, autre chose.

Le Jeu de Paume annonçait dès le début de l’exposition que la photographie de Steichen se scindait en deux périodes, l’une au rez-de-chaussée, l’autre au premier étage. Pourtant, la deuxième période semble moins cohérente dans sa pratique que ne l’a été la période pictorialiste de Steichen, et aussi séduisant soit-il, ce découpage est un peu rapide.

Je disais que la notoriété et l’expérience de la guerre de Steichen ont dû influencer sa pratique. C’est qu’à partir des années 1920-30, il a mis sa pratique photographique au service de la mode, de la pub, des mondanités. Ce changement de pratique a été décrié par certains de ses pairs ; pour ma part, c’est surtout son patriotisme qui m’a agacée. Je savais qu’il avait prêté main-forte à l’exposition Road to Victory de 1942 ; j’appris qu’il avait aussi collaboré à Power in the Pacific de 1945, deux expositions didactiques et militantes vantant le rôle des Etats-Unis dans la deuxième guerre. Et que pourtant âgé de plus de 60 ans, il avait alors insisté pour s’y engager.

1943_bisAgacée, oui, j’étais agacée, et le personnage m’est alors devenu franchement antipathique. On était loin de ses recherches de jeunesse sur la place et la pratique de la photographie. Et il en ressort que Steichen concevait plutôt la photographie comme un outil de persuasion et un moyen de propagande, ce qui ne me gêne pas tant que sa manière de la mettre au profit des causes les plus diverses.

Cependant ce jugement rapide méritait d’être modéré ; après tout, il aurait été intéressant de connaître certaines des étapes personnelles de la vie de l’homme, et c’est là que les cartels peuvent jouer un rôle déterminant, ce que ne parviennent pas à faire ceux du Jeu de Paume .

En effet, si le visiteur apprend le divorce du photographe, il aurait été tout même intéressant de connaître la date de son mariage. Et ce n’est qu’un exemple parmi les nombreux chevauchements du découpage chronologique qui rendent si difficile la compréhension du cheminement intellectuel et physique de cette exposition.

Et le reste est à l’avenant, sans queue ni tête, avec parfois, comme des pics de mauvaise conscience à en dire si peu sur la vie privée du photographe, des annotations qui tombent comme des cheveux sur la soupe. Ce parti pris de ne rien dévoiler de l’intimité d’un artiste peut s’avérer dommageable pour la compréhension de sa pratique, pouvant ainsi conduire à un avis à l’emporte-pièce comme a pu être le mien.

L’agacement retombé, reste à savoir quelle avait été l’intention première du commissaire de l’exposition, comme s’il y avait eu une volonté délibérée du Jeu de Paume de présenter Steichen comme un type ayant mal tourné. À trop décontextualiser, à trop faire l’impasse sur ce qui demeure la plus grande part de la vie et de l’intime, le jugement est rapide et souvent faussé.

Au sortir de l’exposition, et en repensant à la programmation passée, je me suis interrogée sur la politique de programmation du Jeu de Paume : après Pierre et Gilles et leur monde édulcoré, Steichen et ses mondanités. Nous voilà bien loin d’une programmation qui se veut le miroir du monde qui nous entoure. Vraiment dommage.

En savoir +

Steichen, une épopée photographique, Jeu de Paume, Paris, jusqu’au 30 décembre 2007

Site officiel: http://www.jeudepaume.org

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