Startups du web et groupes industriels #3 : Le modèle français [1/2]

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Meetic, Wikio ou Viadéo d’un côté ; Benchmark, Lagardère, Orange et Vivendi de l’autre : alors que le numérique est devenu le terrain des plus grandes puissances financières mondiales - Apple, Google et IBM sont les marques les mieux valorisées au monde, devant McDonalds - startups indépendantes et groupes industriels se livrent plus que jamais une guerre sans merci pour s’approprier toujours plus de Visiteurs Uniques, graal absolu sur la Toile.

Image de Aux États-Unis, les startups d’antan sont aujourd’hui les groupes les plus puissants (Google, Facebook, Yahoo, AOL, Amazon, eBay) grâce à un système financier ultra-libéral permettant de spéculer sans limite et de créer un géant en quelques années.

À l’inverse, en France, où un certain protectionnisme capitaliste persiste, les groupes de tradition familiale ont toujours eu les moyens de réguler le marché, empêchant les plus jeunes entrepreneurs de se hisser en position de leaders. En barrant la route frontalement à l’essor d’Internet à ses débuts pour maintenir les revenus de son principal concurrent, le Minitel ; en rachetant à tout-va les startups à peine montées ; en créant leurs propres filiales web et en leur assurant la plus grosse part d’audience grâce à leur main-mise sur le marché, les acteurs traditionnels des médias ont su se hisser à une place de choix sur le web français.

Et pourtant, l’instabilité économique du secteur, le poids financier des groupes, trop lourds pour être capables de se retourner au bon moment, leur retard stratégique sur les startups et leur manque d’innovation sont autant de facteurs qui garantissent encore aux jeunes créateurs d’entreprises de s’assurer un avenir doré sur la Toile. Alors que les groupes français achètent bien moins qu’à l’époque de la bulle 1.0, les startups actuelles se trouvent écartelées entre désir de se vendre au plus offrant et volonté de grossir indépendamment jusqu’à être en mesure de titiller les américains. Qui donc de David ou Goliath a le plus de cartes en main pour diriger le web français à long terme ?



1. David : les petits champions du web français



L’histoire des startups en France est intimement liée à l’essor d’une nouvelle génération d’entrepreneurs : néo-libéraux irrespectueux de la tradition économique française, geeks anarchisants, ils ont pris pour modèle Marc Andreessen, le créateur de Mosaïc (premier navigateur web) pour développer leurs projets et s’imposer sur le marché français.

Ils s’appellent Michel Meyer (Multimania), Rafi Haladijan (France Net), Marc Simoncini (iFrance, Meetic), Pierre Chappaz (Kelkoo, Wikio) ou Orianne Garcia (Caramail, Lycos) : en s’inspirant du modèle US, ils ont créé les premières startups françaises, fait face aux grands groupes encore occupés à tirer des revenus du Minitel, et bientôt amené la bulle Internet jusqu’à son krach. Sans morale, jouant avec la Bourse comme à des jeux vidéos, ils ont fait connaître à Orange, Vivendi ou LVMH les pires heures de leur histoire en leur revendant des sociétés valorisées à plus de 100 fois leur valeur réelle.

Parmi ces premiers fleurons de l’entreprenariat web, tous ont péri ou presque avec la crise de 2000. C’est sur les cendres de la bulle que les pionniers du web français ont rebondi, en créant les sites qui sont aujourd’hui devenus ce qui semble bien être des valeurs sûres de l’Internet mondial.



Meetic

Image de Tel est le cas de Marc Simoncini (photo) qui crée Meetic en 2001, juste près avoir revendu iFrance à un Messier (Vivendi) aveuglé par la fièvre des acquisitions. Entré en bourse en 2005, Meetic a créé ses propres filiales en lançant des versions du site dans toute l’Europe, en Chine, en Amérique Latine, puis en rachetant des sites de rencontre hollandais, brésiliens, anglais, ou encore allemands. Avec 186 millions d’euros de Chiffre d’Affaire (CA) en 2010, Meetic est devenu le leader européen des sites de rencontre, et certainement le site le plus emblématique du web « indé » hexagonal : une réussite à la française, sexy, et qui symbolise plus que tout autre site l’essor d’un Internet décomplexé.



AlloCiné

Image de Autre fierté française, le portail AlloCiné est à l’origine un « étranger » parmi les jeunes entreprises web : créé en 1993 pour informer les spectateurs des séances de cinéma via un serveur téléphonique, il est  devenu depuis un service incontournable sur la Toile. D’abord indépendant, AlloCiné est tombé sous le giron de Vivendi en 2001, avant de se voir éjecter en 2003 suite à la crise qu’a traversé le groupe à l’ère Messier (photo). En 2007, il est passé sous le contrôle du fonds d’investissement américain Tiger Global, qui reste depuis l’actionnaire majoritaire du site.

Ces dernières années, le rachat de la régie pub Talent Group (en charge des réseaux UGC et Europalace), la création du site AlloFamille, le lancement d’une chaîne cinéma sur l’ADSL, ou plus récemment la mise en place d’un partenariat avec la Fnac pour la création de l’e-ticket de cinéma, ont permis à AlloCiné de s’imposer comme un véritable mastodonte. Devenu un groupe à part entière avec plus d’une dizaine de filiales internationales, troisième plateforme mondiale de cinéma, AlloCiné est le 33ème groupe le plus important sur le web français, avec 7,5 millions de visiteurs uniques (VU) par mois et un CA de 25 millions d’euros en 2010. Soit une position quasi monopolistique sur le cinéma 2.0.



Wikio Group

Image de L’agrégateur de médias sociaux Wikio est né en 2006 à l’initiative de Pierre Chappaz (photo), le créateur du comparateur Kelkoo, qu’il avait cédé deux ans plus tôt à Yahoo pour la somme astronomique de 475 millions de dollars. Fort de son coup de bluff, il fusionne en 2010 avec la plateforme de blogs OverBlog (2ème site communautaire en France derrière Facebook), la régie pour médias sociaux ebuzzing, et crée ainsi le Wikio Group, qui vise rien de moins que la place de leader européen dans le marketing des médias sociaux. Avec ses 10 millions d’euros de CA, le groupe reste une des valeurs sûres du web français, soutenue par quelques investisseurs puissants (au rang desquels TF1). Nouveau projet, dévoilé ces derniers mois : une levée de fonds de 100 millions d’euros qui permettrait d’accélérer son développement et de tenter une implantation aux US. A ranger dans les entreprises qui grimpent en douceur mais risquent de très vite draguer les plus puissants. Point fort : avoir à leur tête parmi les entrepreneurs les plus malins de l’Internet actuel.



Viadeo

Image de Lancé en France en 2004 par Dan Serfaty (photo), aujourd’hui présent en Europe et dans de nombreux pays émergents, Viadéo revendique la place de 2ème réseau social professionnel mondial derrière LinkedIn. Grâce à une dynamique d’acquisitions entamée en Chine, en Inde, en Espagne et au Canada, le site regroupe aujourd’hui 35 millions d’utilisateurs dans plus de 200 pays. 7ème site communautaire en France avec 3,6 millions de VU, loin derrière SkyBlog ou même Trombi.com, Viadeo peut cependant se féliciter de brasser déjà plus de 30 millions d’euros de CA. Et ceci semble n’être qu’un petit début, puisque depuis que le site a annoncé une entrée en bourse pour la fin de l’année (avec comme objectif de lever 175 millions de dollars), Viadeo a été valorisé par les experts financier près de 2,5 milliards de dollars. Ce qui devrait en faire l’un des acteurs les plus dynamiques de la bulle 2.0 qui se prépare… bulle que son concurrent LinkedIn vient tout juste d’inaugurer en flèche lors de son entrée en bourse le 20 mai dernier, en faisant grimper sa valorisation à un sommet jamais atteint depuis depuis 2000.



Les e-commerçants

Image de Dans les principaux de sites de e-commerce français, deux d’entre eux font aujourd’hui figure d’exception. Alors que le marché est dominé par les plus grands groupes industriels (PPR, Carrefour, LVMH ou encore Casino avec sa filiale Cdiscount), quelques startups indépendantes, directement inspirées par le succès d’Amazon ou eBay outre-Atlantique, ont réussi à se créer une place confortable sur le marché.

Dans le top 10 des plus gros e-commerçants, on compte ainsi à la 5ème place Vente-privée.com, créé en 2001 par Jacques-Antoine Granjon (photo) et présent aujourd’hui dans toute l’Europe Occidentale. Avec près d’1 milliard d’euros de CA en 2010 et plus de 6 millions de VU, le site bénéficie aujourd’hui d’une image de marque rayonnante (3ème site préféré des français selon une étude du 18 mai dernier), et tente de s’implanter aux US via un partenariat avec American Express qui devrait lui permettre de faire de l’ombre aux plus puissants.

Autre exemple d’indépendance farouche, le vendeur high-tech Rue du Commerce, qui pointe à la 7ème place des e-commerçants français. Fondée en 1999, la startup a atteint les sommets grâce à quelques belles acquisitions de concurrents (Top achat, Alapage, Clust), et a dégagé sur l’exercice 2010 un CA de 340 millions d’euros.



Les sites d’actualité

Image de Autre terrain pas toujours facile d’accès pour les startups : l’information. Si les pure players d’actualité ont réussi à créer un véritable buzz autour d’eux, ils restent cependant largement devancés par les acteurs de la presse traditionnelle (LeMonde.fr, Lexpress.fr, Lefigaro.fr, Leparisien.fr) ou les filiales de groupes de médias (L’Internaute, propriété de Benchmark). Alors que Libération fut le véritable pionnier de cette révolution culturelle en lançant Liberation.fr en 1995, il fallut attendre près de douze ans pour voir apparaître les premiers sites indépendants et prétendant aux mêmes ambitions.

Créé en 2007 par des anciens de Libé, Rue 89 est l’indispensable chef de file de cette nouvelle génération de médias. Avec ses 1,85 millions de VU, il n’est cependant toujours pas stable économiquement, mais espère passer le cap cette année grâce à un CA en constante progression (1,12 millions d’euros en 2010).

Lancé en 2008 par Edwy Plenel (photo), son petit frère Mediapart atteint quant à lui 2,8 millions de CA en 2010, pour seulement 670 000 VU. Dans une stratégie diamétralement opposée à celle de Rue 89, l’avenir du pure player repose sur un pari risqué : être rentable grâce aux abonnements payants au lieu de la publicité. Après 1,35 millions d’euros de pertes sur l’exercice 2010, Mediapart promet d’atteindre l’équilibre d’ici la fin de l’année, grâce à un véritable boom des abonnements suite aux affaires Woerth/Bettancourt et Karachi.

La version frenchie mais indépendante du célèbre pure player US, Slate.fr, a été lancé en 2009 par Jean-Marie Colombani (photo), ancien collaborateur de Plenel à la tête du Monde. Avec ses 900 000 VU et 800 000 euros de CA en 2010, Slate voit grand, comme ses camarades : un CA doublé en 2011 et la rentabilité pour 2012.

Malgré leurs prévisions optimistes, la multiplication de nouveaux confrères (Owni en 2010, Atlantico cette année), redistribuant les cartes de la concurrence sur un secteur déjà peu lucratif, rajoute un problème à l’équation : 2011 sera pour chacun d’entre eux une véritable année charnière, la dernière occasion de prouver à leurs actionnaires qu’il peuvent atteindre la rentabilité au plus vite.

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A propos de l'auteur

Image de : En plus de travailler dans la promotion musicale, Benjamin aime passer son temps perdu à écrire sur les médias en général, la théorie du cinéma, l'économie des NTIC ou encore la transformation de l'industrie musicale. Sinon, il adore les salles de concert qui sentent la sueur, les films de plus de trois heures sur l'histoire des Etats-Unis, la techno planante au petit matin, les hot-dogs, les papiers gonzos, la radio, la vodka, le rock qui envoie, les polars de 800 pages avec des personnages orduriers, les documentaires sur la CIA, et puis surtout les yaourts et les glaces.

3 commentaires

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  1. 1
    Benjamin Dierstein
    le Lundi 30 mai 2011
    Benjamin Dierstein a écrit :

    Bon, à peine cet article sort qu’il est déjà obsolète…
    Simoncini vient de trouver un repreneur pour Meetic : son concurrent américain Match.com, qui va l’absorber dans les prochaines semaines, c’est désormais officiel.
    On en reparle dans la deuxième partie de l’article !

  2. 2
    le Mardi 31 mai 2011
    Mathias Lamamy a écrit :

    Slate.fr a fait 900 000 millions de VU ? ou c’est une erreur ?

  3. 3
    Benjamin Dierstein
    le Mercredi 1 juin 2011
    Benjamin Dierstein a écrit :

    Ah oui, en effet, 900 000 en fait… :p
    900 000 millions ça fait 900 milliards non ? Ca serait vraiment THE start-up… J’achète !

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