Startups du web et groupes industriels #2 : web 2.0, le retour de la bulle

par |
Alors que certains sites passent sous le contrôle d'une maison-mère (Dailymotion, MySpace,...), d'autres, à l'instar de Facebook ou Twitter, misent sur l'indépendance et le soutien de financeurs déterminés. Avec une stratégie en ligne de mire : multiplier les levées de fonds spectaculaires, faire spéculer les investisseurs, pour créer au final un effet de bulle économique. Avec en toile de fond le spectre du début des années 2000.

Image de Les années 90 avaient marqué l’avènement des startups face aux grands groupes financiers : avec l’arrivée du numérique, les piliers des médias US (News Corp, Time Warner, etc) assistaient à l’émergence de nouveaux concurrents sur un terrain qu’ils ne maîtrisaient pas, le web. Yahoo, eBay, AOL allaient connaître un développement fulgurant, bientôt capables de rivaliser avec les mastodontes industriels sur la valorisation financière. Là où les groupes de tradition familiale avaient pris des années pour atteindre le premier milliard, les startups du web arrivaient à le faire en moins de cinq ans. Une croissance anormalement rapide qui a débouché sur la crise que l’on connaît : l’éclatement de la bulle internet (1) en 2002 a radicalement transformé le secteur, divisant le nombre de startups par deux au prix de nombreuses liquidations judiciaires, et asseyant en même temps la suprématie de certains, Google en tête.

Si l’explosion de la bulle a refroidi un temps les esprits, l’avènement du web 2.0 au milieu des années 2000 a créé un nouvel élan et de nouveaux espoirs. Et hop, on prend les mêmes et on recommence : mêmes développeurs, mêmes entrepreneurs, mêmes investisseurs, mêmes traders outranciers. Avec juste un concept différent : le web « social ». Soit la possibilité de toucher des millions de personnes. Des millions de « points de contact » publicitaires. Et le risque de créer une bulle d’autant plus grosse.

Facebook, Twitter, LinkedIn, Groupon, Zynga, Pandora, Quora : ces derniers mois, tous ont connu des levées de fonds ou des propositions de rachats qui ont permis l’avènement de spéculations de plus en plus osées. La bulle gonfle tout doucement et semble avoir pris un tournant majeur le mois dernier avec quelques effets d’annonce sur la base de rumeurs qui ont fait grimper le thermomètre. 2012, nouveau krach internet ?



Le poids lourd : Facebook

Image de L’histoire de Facebook, tout le monde la connaît depuis le film de Fincher : un simple trombinoscope étudiant qui se propage de campus en campus, puis s’ouvre aux écoles secondaires, aux employés d’Apple et Microsoft, et bientôt au monde entier. En 2007, alors que le réseau ne compte encore que 60 millions d’inscrits, Microsoft prépare le terrain pour son moteur de recherche Bing (créé pour concurrencer Google) et prend 1,7% de la société pour 240 millions de dollars, avec l’assurance en retour d’être le seul fournisseur publicitaire pour Facebook. Première surenchère : la société se valorise désormais à 15 milliards.

Après des nouvelles levées de fond (2) en 2009 et 2010, le réseau social a annoncé en janvier 2011 avoir cette fois-ci levé 1,5 milliards de dollars, ce nouveau tour de table le valorisant désormais au chiffre faramineux de 50 milliards. Dans les investisseurs, on compte notamment la banque d’affaires Goldman Sachs, qui a allongé 500 millions pour 1% du capital, alors qu’on la donnait comme grande perdante du krach boursier de 2008. Le capital du réseau social est donc actuellement partagé à divers pourcentages entre les trois fondateurs Zuckerberg (photo), Moskovitz et Saverin, ainsi que Sean Parker (co-fondateur de Napster), Peter Thiel (fondateur de Paypal), Bono (fondateur de U2), Goldman Sachs, les salariés de Facebook (qui détiennent 30% des parts), et quelques autres investisseurs malins (ou pas).

Début février, Facebook a renchéri sur le buzz avec un nouvel effet d’annonce : il envisagerait de donner à ses employés la possibilité de vendre pour 1 milliard d’actions à de nouveaux investisseurs – ce qui le valoriserait alors à plus de 60 Milliards. Même virtuels, ces 60 milliards placent Facebook au-dessus de la plupart des géants du web, excepté Google, Amazon, ou les constructeurs de hardware (Apple et Microsoft). Objectif de Zuckerberg : faire de Facebook la première entreprise à dépasser les 1000 milliards en valorisation. Facebook n’est donc plus qu’une startup à proprement parler. A l’instar de Google, il est devenu un véritable mastodonte, capable de dégainer avec la même puissance de feu qu’un groupe industriel. La preuve avec la logique d’acquisitions que le réseau a entamées, rachetant par-ci par-là des startups pour les intégrer à ses fonctionnalités.

Après avoir acquis Friendfeed en 2009, Facebook a ainsi récemment racheté les brevets créés par le grand looser du web 2.0, Friendster, lui permettant ainsi de disposer des droits de nombreuses idées (celle de taguer des photos par exemple). Pourtant, le petit Friendster avait bien commencé : créé en 2002, pionnier du web social, le site s’était vu proposer en 2003 30 millions de dollars par Google, pour ce qui aurait pu être le premier achat du géant américain. Un refus, l’arrivée de MySpace qui chamboule tout, une direction instable, et c’est le plongeon pour Friendster, qui en est arrivé aujourd’hui à vendre les droits sur ses créations pour subsister. La réussite dans le web communautaire n’est donc pas partout la même. Et si Facebook domine très largement le marché, ils sont nombreux à lui courir derrière, à l’instar de Twitter.



Le challenger : Twitter

Image de Evan Williams (photo, avec Dick Costolo) était déjà à l’origine de la plateforme Blogger, avant de se la faire racheter par Google en 2003 et de la voir connaître un succès fulgurant avec le développement du blogging. En 2005, il créé une nouvelle startup, Odeo Inc, au sein de laquelle il développe avec ses collègues Noah Glass et Jack Dorsey le site de microblogging (via sms à l’époque) stat.us. Devenu Twitter en 2006, un temps racheté par Obvious Corp, le réseau social prend son indépendance en 2007 avec la création de la société Twitter Inc.

Au cours des trois levées de fond qui ont lieu entre 2007 et 2009 (respectivement de 5,4, 15 puis 35 millions de dollars), les investisseurs se sont rués sur le petit oiseau : on compte notamment parmi eux le célèbre fonds Union Square Ventures (déjà investisseur pour Delicious), le groupe de médias Benchmarck, ainsi que quelques figures clés de la Silicon Valley tels que Dick Costolo (fondateur de Feed Burner et actuel DG de Twitterphoto) ou Marc Andreessen (co-fondateur de Netscape et de Ning).

En décembre 2010, un nouveau tour de table et c’est le jackpot: 200 millions de dollars, qui valorisent le site à près de 3,7 milliards, alors qu’il est toujours déficitaire. Twitter est sur une stratégie à long terme : depuis sa création en 2006, il vit toujours sur ses levées de fond, et bien qu’il ait commencé à faire des rentrées publicitaires l’an dernier, son chiffre d’affaire s’est clôturé autour d’un petit 45 millions en 2010.  Mais le site voit grand : un CA multiplié par trois en 2011, des recettes liées au tweets sponsorisées qui s’envolent, 1 milliard d’utilisateurs en 2013 (contre 200 millions actuellement). Et les investisseurs, de la Silicon Valley jusqu’à Wall Street, ont l’air de le prendre au sérieux. Déjà en 2008, des premières rumeurs de rachat avaient circulées, en donnant comme acquéreurs Facebook, Google ou Apple, le premier ayant a priori proposé jusqu’à 500 millions à son nouveau concurrent.

Début février 2010, nouvelles rumeurs, plus ou moins confirmées, se sont propagées : le Wall Street Journal a révélé que Twitter avait accepté de discuter avec Facebook et Google. Pour la première fois dans l’histoire du site, Williams, Costolo et compagnie ont envisagé concrètement la possibilité d’un rachat. Si les discussions n’ont pas abouti, elles ont cependant permis de mettre un nouveau chiffre sur le site : en quelques jours, Twitter est passé de 3,7 à 8 milliards de dollars, soit le prix qu’aurait avancé Google pour mettre la main sur le réseau social.

En faisant face à des offres de rachat qui alimentent toutes les spéculations, Twitter en sort à chaque fois renforcé : un « non » frontal à Facebook ou Google, ça vaut tout l’or du monde. Et cet or, c’est bien Twitter justement : Williams et ses amis estiment, en restant propriétaires de leur bébé, pouvoir faire grimper sa valorisation jusqu’à 100 milliards de dollars.



Les outsiders du 2.0

Image de Face à ces sites qui se valorisent en milliards avec à peine quelques années d’existence, difficile de ne pas parler du contre-exemple en la matière : MySpace. Fondé en 2003 par Tom Anderson (devenu le premier ami de tous les musiciens du monde depuis plus de sept ans – photo avec Murdoch), et Chris DeWolfe, MySpace est racheté par le News Corp de Rupert Murdoch en 2005 pour 580 millions de dollars, et devient dans la foulée le quatrième site le plus visité au monde, derrière Yahoo, AOL et MSN.

Un temps, on a cru MySpace imbattable, nouveau champion des réseaux sociaux. Mais, en avril 2008, c’est le début de la fin : Facebook, en constante progression depuis des mois, lui passe devant en fréquentation, et continue sa course effrénée au point de devenir l’incontestable leader. MySpace voit son audience stagner, puis s’éroder peu à peu, perdant 30% de fréquentation en deux ans : et pourtant, c’est l’un des rares exemples de startups ayant réussi à se hisser au top (au moins pour un temps) et à avoir été racheté par un groupe industriel surpuissant dans les médias. Preuve s’il en est qu’à la Silicon Valley, les vieux de la vieille n’ont aucune autorité en la matière. Acquéreur malheureux du site, News Corp (3) a finalement annoncé en février qu’il cherchait un nouveau propriétaire pour son site. Après un lifting complet du réseau qu’il espère pouvoir valoriser financièrement, Murdoch jette donc l’éponge et avoue la défaite.

Autre perdant mis en vente il y a peu, le site de partage de marques-pages web  Delicious : acheté par Yahoo en 2005 pour un montant estimé entre 15 à 30 millions de dollars, il serait en train de se vendre actuellement pour plus de 10 fois moins. Soit un échec de plus pour Yahoo qui est une position difficile depuis plusieurs années. Mais si les mauvais paris sont courants chez les acquéreurs ou financeurs, les bons poulains sont d’autant plus l’objet de leurs convoitises. Depuis 2009, pris dans l’aspiration de la fureur Facebook / Twitter, leur côte grimpe en flèche.

Dans la catégorie winners, il faut déjà citer LinkedIn, devenue la plateforme de référence pour les échanges professionnels. Créé en 2003, le réseau a opté pour une course de fond, dans la longueur, avec une constante progression de son chiffre d’affaires depuis sa naissance. Avec des pertes contrôlées et peu élevées, et un réel bénéfice net depuis 2010, LinkedIn a gagné en crédibilité, comme l’a prouvé l’impressionnante levée de fonds de 100 millions qu’il a opéré en 2008. Avec 90 millions d’utilisateurs et un chiffre d’affaires de 240 millions pour 2010, le site accélère actuellement son développement à l’international, et notamment en France, où il vient d’ouvrir un bureau pour combattre sur son propre terrain le frenchy Viadeo. Comme ses compères du 2.0, LinkedIn fait rêver les ambitieux : avec une annonce d’introduction en bourse (4) en janvier dernier et une récente valorisation à 3 milliards, il dispose de toutes les armes pour participer activement à la bulle.

Autre champion, dans la catégorie jeune pousse cette fois, Quora, le site de questions-réponses créé en 2009 par des anciens de Facebook, a créé le buzz à son tour ces dernières semaines. Alors qu’il est encore déficitaire, le site aurait décliné une offre d’achat à 1 milliard de dollars : une rumeur non vérifiée qui n’a fait qu’accroître la réputation du site et ajouter à la spéculation ambiante. Du côté de la webradio Pandora (récemment valorisée 1 milliard de dollars), du site d’achat groupé Groupon (valorisé à 15 milliards au début de l’année), de la startup de jeux 2.0 Zynga (valorisée en février à 10 milliards), ou encore du français Viadeo, on retrouve partout la même formule, le même phénomène : des investisseurs flambeurs, une annonce d’introduction en bourse prochainement, et une valorisation qui explose ou promet de le faire.



Jusqu’où ira la bulle ?

Image de C’est bien l’ensemble du web « social » qui semble touché par la démesure. Début mars, le danger à spéculer ainsi sur des valeurs disproportionnées a été confirmé par la Security and Exchange Commission (SEC), autorité américaine des marchés financiers : la SEC a ouvert une enquête sur les startups non cotées en Bourse et les éventuels conflits d’intérêts que les levées de fond pouvaient créer. Car si les sites et leurs investisseurs avancent sûrs d’eux, ce n’est pas le cas de tout le monde.

Le problème, c’est justement que les startups ne sont pas valorisées sur de la production palpable, mais sur du pur virtuel, sur une mesure inconstante et boiteuse : l’outil de référence pour transformer l’activité d’un site web en dollars, c’est devenu le nombre de visiteurs. Et c’est pourquoi Facebook bat tous les records dans la surenchère : en novembre 2010, il comptait 647 millions d’utilisateurs, revendiquant le 3ème place mondiale derrière Google et Microsoft. On retrouve ici exactement ce qui s’est passé à la fin des années 90 : les investisseurs ont spéculé sur un nombre de visiteurs, effectif ou non, faisant grossir démesurément les actions de sociétés qui restaient fragiles en pratique. Peu de chiffre d’affaire, peu d’employés, mais une force de frappe publicitaire qui fait rêver. La valorisation d’eBay en 1999 était ainsi 8600 fois plus importante que son bénéfice annuel ; AOL valait plus de 200 milliards après sa fusion avec Time Warner en 2000 ; Facebook est aujourd’hui valorisé près de 50 fois son chiffre d’affaires.

Dans cette dynamique de spéculation pure, on valorise non plus la société sur ce qu’elle vaut effectivement, en fonction de ses actifs, mais sur un buzz qui monte et qui finit fatalement par arriver à son climax et exploser. Un sondage Bloomberg auprès d’investisseurs a récemment montré que les avis étaient d’ailleurs très partagés sur l’optimisme de Goldmans Sachs et compagnie dans le milieu de la finance : 69% pensent en effet que la valeur de Facebook est surestimée. Les banquiers de Goldman Sachs en sont probablement conscients aussi, mais qu’importe : si eux ont décidé de spéculer n’importe comment, l’important, c’est que ça suive. Pour que les valeurs s’enflamment, que la bulle gonfle, et que la banque transforme ses 500 millions en milliards.

Le coup de poker devrait se jouer en 2012. Aujourd’hui, Goldman Sachs a pris une position prépondérante dans Facebook, avec un enjeu crucial : assurer le passage du réseau social à l’introduction boursière, avec la possibilité pour la banque de réaliser un véritable hold-up si le cours des actions s’enflamme comme ils le souhaitent. Heureusement, il y a le revers de la médaille. En obligeant les entreprises qui rentrent en bourse à dévoiler leurs résultats financiers, la loi américaine garantit que la spéculation ne se fera pas sur des pertes. Facebook, Twitter et les autres n’ayant encore jamais révélé leurs bénéfices nets, il reste la possibilité qu’une annonce décevante sur leurs gains réels fasse dégonfler la bulle avant qu’elle éclate. Mais on se risquerait plutôt à parier le contraire. Ne reste qu’à attendre les introductions en bourse d’ici 2012 pour voir comment va se comporter la bulle. Et si 2012 ne sera peut-être pas l’année de la fin du sarkozysme, encore moins celle de la fin du monde, peut-être sera-t-elle l’année de la fin du règne Zuckerberg.

Notes

(1) : Le fonctionnement d’une bulle économique est simple : elle se met en place lorsque les prix sur un marché (ici, celui d’Internet) s’enflamment sans forcément respecter la valeur « réelle » des produits échangés. Des petits malins se mettent à spéculer sur les valeurs échangées , jusqu’à ce que leur prix s’écarte tellement de la réalité qu’il ne se justifie plus par ce qu’il vaut réellement, mais par la croyance qu’il continuera à augmenter. Du coup, tous les flambeurs parient jusqu’à ce que les plus malins commencent à revendre leurs actions au moment où ils sentent que le prix a atteint son maximum : tout le monde se met à revendre, c’est la chute, la bulle éclate. Et ça coûte des centaines de milliards aux contribuables.

(2) :Une levée de fonds, ou « tour de table », est la démarche réalisée par les entreprises qui souhaitent augmenter leur capital. Elles se tournent vers des financeurs et investisseurs, qui décident ou non de participer au projet. Les levées de fonds permettent aux startups de bénéficier de capitaux très importants dès le début de leur activité, et ainsi se développer rapidement sans pour autant réaliser des bénéfices.

(3) : A la tête d’un des trois empires médiatiques les plus puissants au monde (avec Disney et Time Warner), News Corp affiche une valorisation totale (actifs + chiffre d’affaires) de quelques 87 milliards de dollars. L’introduction en bourse de Facebook devrait a priori prouver, après l’exemple Google, qu’une startup peut peser autant qu’un groupe industriel, avec des perspectives d’avenir bien plus importantes.

(4) : Une introduction en bourse (ou IPO) est le mécanisme par lequel une société met ses actions sur le marché : soit qu’elle créé de nouvelles actions pour augmenter son capital, soit qu’elle cède des parts. L’IPO permet à une société de bénéficier d’une plus grande notoriété, de diminuer son endettement, mais elle devient en même temps soumise à une plus grande pression des actionnaires et peut devenir la proie d’OPA agressives. C’est également le moment où les sociétés doivent dévoiler leur bénéfice net (ce qu’elles ne sont pas légalement contraintes de faire quand elles ne sont pas cotées en bourse).

Partager !

A propos de l'auteur

Image de : En plus de travailler dans la promotion musicale, Benjamin aime passer son temps perdu à écrire sur les médias en général, la théorie du cinéma, l'économie des NTIC ou encore la transformation de l'industrie musicale. Sinon, il adore les salles de concert qui sentent la sueur, les films de plus de trois heures sur l'histoire des Etats-Unis, la techno planante au petit matin, les hot-dogs, les papiers gonzos, la radio, la vodka, le rock qui envoie, les polars de 800 pages avec des personnages orduriers, les documentaires sur la CIA, et puis surtout les yaourts et les glaces.

Aucun commentaire

Abonnez vous au Flus RSS des commentaires

Réagissez à cet article