Sire Cédric

par Arno Mothra|
Fort de plusieurs recueils de nouvelles fantastiques sortis il y a quelques années, Sire Cédric livre enfin avec L'Enfant des cimetières son premier véritable roman. Une histoire complexe, horrifique et passionnante que son éditeur qualifie de Thriller Gothique. Cela méritait forcément un entretien avec l'auteur.

sirecedric_logo_image L’Enfant des cimetières est ton deuxième roman, paru en mars dernier aux éditions Le Pré aux Clercs. Peux-tu nous en faire le résumé ?

Sans trop dévoiler l’intrigue, disons que je suis parti d’une légende contemporaine peu connue : certaines personnes racontent en effet qu’on peut apercevoir un jeune garçon, la nuit, aux abords des cimetières. On dit aussi que, si on croise son regard, cet « enfant des cimetières » va nous hanter jusqu’à nous faire perdre la raison. Il ne s’agit que d’un mythe urbain comme il y en a tant, de Bloody Mary à la Dame Blanche. Pourtant, dès les premières pages du roman, quand un homme sans histoires massacre sa famille avant de se donner la mort, la police reste perplexe sur les circonstances du drame. Quelque chose (ou quelqu’un ?) d’inexplicable semble avoir guidé sa main. Un journaliste, David Ormeval, va lui aussi essayer de démêler le mythe de la réalité. À ses propres risques et périls.

Ce roman débute par une nouvelle publiée il y a quelques années dans Ombres et Lumières, originellement écrite en hommage aux peintures de Jean-Marc Dauvergne. Est-ce la relecture de cet ancien travail qui t’a inspiré L’Enfant des cimetières, auquel tu tisses un parallèle au long du livre ?

En réalité, l’envie de développer ce thème était déjà là, depuis le début, dès l’écriture de cette nouvelle. Je savais qu’un jour j’y reviendrais pour en faire un vrai roman. Mais je ne voulais pas brusquer les choses, je n’étais pas encore capable de me lancer dans cette aventure. Entre temps, j’avais laissé l’idée traîner dans un coin de ma tête et je m’étais consacré à d’autres projets moins ambitieux. Ce n’est que l’an dernier que je me suis senti vraiment prêt. Je me suis mis au travail, et voilà.

Encore plus que dans Dreamworld , les sensations des personnages et le décor dans lequel ceux-ci évoluent ruissèlent entre les pages comme de la peinture. La couleur du bleu est omniprésente, telle une cyanose enjolivant la maladie d’un corps (le bleu du démon, des plaies, de la police, des cheveux et des tableaux de Kristel, de la nuit).

J’aime cette comparaison avec la peinture ! À mes yeux, écrire revient à peindre de vastes tableaux, j’attache beaucoup d’importance aux sensations visuelles. Le bleu y est souvent très présent car, en effet, cette couleur exerce une véritable fascination sur moi. C’est la couleur des abysses et des rêves, la couleur de la magie.

Comme souvent dans tes nouvelles, le thème de l’enfance, et en particulier d’une enfance violente et déchirée, montrée du doigt et torturée par une certaine communauté, parsème le récit. Malgré l’accoutumance au sexe et le travail quotidien (ce dernier symbolisant la seule distinction des générations), les adultes apparaissent presque plus naïfs et vulnérables.

C’est une de mes convictions profondes. Tout est une question de regard dans mon travail, il y a un jeu constant avec les apparences. Alors que les adultes passent leur temps à mentir (et à se mentir, surtout) pour préserver ces apparences, les enfants, eux, ont un rapport naturel avec la magie. Ils peuvent voir l’autre monde. En tout cas, jusqu’au jour où leur environnement finit par leur ordonner de renier cette part de magie pour devenir des « grands ». Alors, ils ferment les yeux à leur tour. Les enfants qui refusent de couper ce cordon ombilical avec le monde magique sont souvent un peu plus bousculés que les autres, ils sont tellement à l’écoute de l’univers qu’ils en deviennent inadaptés dans le monde étroit des hommes. S’ils continuent de résister, ils vont être mis de côté par la société, ils peuvent même finir artistes. (Rires) Mais comme dans toute chose, chaque faiblesse est aussi une force inattendue : le jour où la réalité se fissure, les esprits rationnels se font broyer par les chimères de l’autre monde tandis que les rêveurs, eux, sont épargnés et retrouvent le chemin de la maison. Ou, du moins, c’est ce que je me plais à imaginer.

sirecedric_logo_image02 À travers la fantasmagorie et par le biais de références consultables sur le web (« la dame blanche » et « l’enfant des cimetières » sur Hérésie), tu proposes toi-même une alliance de la fiction et de la réalité en mixtionnant des légendes urbaines à un éveil exacerbé. Par ces notes dispersées, incites-tu ton lecteur à découvrir ce qui t’aurait éventuellement aidé à construire ton roman ? Cet article sur « l’enfant des cimetières » est d’ailleurs illustré, sur le site, par une photo d’Andy Julia réalisée pour le groupe gothique Triste Sire. Le même Andy Julia qui a travaillé l’artwork de Dreamworld .

C’est parce que j’aime le jeu, les citations, l’intertextualité. Et même si personne ne devait s’en rendre compte, cela reste important pour moi de tisser ce petit « plus » de sens dans mon travail, pour l’ancrer dans les faits divers, dans notre quotidien, dans des choses qui existent bel et bien. Sans compter qu’Andy est un vieil ami, je trouvais amusant de l’inclure dans le roman. Plus sérieusement, le thème principal de L’Enfant des cimetières est le rapport entre mythe et réalité, entre ce qu’on voit et qui n’existe peut-être pas, et ce qui demeure invisible et qui est peut-être plus réel que tout le reste. Comme le dit David Lynch : « Ce qui effraie le plus, ce n’est pas réalité, mais ce qu’on imagine qu’elle cache. » Jouer avec ça au niveau des références me semblait évident. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai construit le roman autour d’une légende urbaine, c’est-à-dire un pur fantasme transmis par le bouche à oreille. Comme les rêves, les histoires ou la folie, passant d’esprit en esprit : qu’importe si c’est vrai ou faux, si cela existe ou pas, tant que ça fonctionne, tant que ce ça existe dans notre esprit c’est tout aussi réel que le reste de notre quotidien. Voilà la thématique au centre du roman.

Quelques ambiguïtés jonchent l’intrigue, comme le fait que le héros, David, se libère de ses démons et de son nihilisme grâce à la lecture du Livre du Roi Salomon . Dans la mythologie biblique, Salomon est le fils de David.

Bien vu. Et dans une autre scène, David se retrouve même à réciter le Rituel Romain sans savoir ce qu’il dit, et sans jamais l’avoir lu. C’est un peu tordu, mais ce langage psychanalytique a un sens évident à mes yeux – évident dans le sens de la logique onirique, en tout cas.

Dans L’Enfant des cimetières, les cauchemars réels adviennent généralement la nuit, comme si les victimes étaient atteintes de ce que l’on appelle les Terreurs nocturnes. Un peu à l’instar d’Aurore, dont l’attaque du démon rappelle assez nettement « La paralysie du sommeil ».

Oui, c’est précisément de cela que je me suis inspiré, pour continuer à jouer entre réalité et imaginaire, et tisser des ponts entre ce qui existe et ce qu’on s’imagine, entre ce qui est considéré comme réel et ce qui relève du fantasme. Le thème du cauchemar Füsslien est récurrent dans mes histoires parce que, selon moi, c’est exactement ainsi que les choses fonctionnent. Les monstres attendent notre sommeil pour venir se glisser contre nous, poser les rasoirs de leurs dents sur nos yeux clos et glisser leur langue dans notre bouche. Cette sensation d’impuissance absolue face à des forces qui nous dépassent me terrifie, purement et simplement.

Intrinsèquement, tu sembles signifier que le psychisme constitue à la fois la force de l’être humain, autant que sa plus grande faiblesse puisque pouvant sombrer dans la crédulité ou dépasser les grillages obscurs de la folie.

C’est parce que je le crois profondément. L’esprit humain est fait de paradoxes. Souvent, ce qui nous sauve est également ce qui nous détruit, et il n’y a nulle ironie là-dedans, c’est simplement ainsi que l’univers fonctionne. Un sentiment aussi fort que l’amour peut nous libérer de nos chaînes ou au contraire nous plonger dans la folie, en fonction de notre résistance à gérer nos émotions, et cette résistance est changeante, rien n’est jamais définitif. D’ailleurs, pour en revenir à ce qu’on disait sur le rapport naturel des enfants, des fous et des amoureux à ce monde magique qui nous entoure, il ne faut pas oublier que ce royaume est aussi cruel que magnifique, tout entier étranger à la morale et à la logique qui régissent Mortalité.

sirecedric_logo_image03 Dans Dreamworld, tu terminais presque chaque histoire par une référence musicale (Die Form, Marilyn Manson, :Wumpscut:). Dans L’Enfant des cimetières, tu affiches clairement dans les remerciements ton engouement pour She Wants Revenge, jeune groupe dont le premier album se retrouvait assimilé à sa sortie à l’atmosphère sombre de Joy Division. La musique t’accompagne-t-elle pendant l’écriture, et influence-t-elle ta plume ?

Forcément. J’écoute de la musique à longueur de journée, que ce soit du classique, du métal, de la musique électronique ou du vieux goth. Cela influence ma manière d’écrire, le rythme de mon phrasé. En ce qui concerne She Wants Revenge, c’est en effet un groupe dans lequel je me retrouve, et que j’apprécie énormément, mais c’est surtout ma compagne qui l’écoutait en boucle alors que j’écrivais L’Enfant des cimetières (ceci expliquant cela dans le jeu de références personnelles qui peuple mes textes). Au-delà de la musique, je pense tirer une inspiration de toutes les formes d’arts et de cultures modernes, cela va de la communication par internet aux séries télévisées en passant par la bande dessinée ou le cinéma.

Justement, un petit mot sur David Lynch, génie complexe récompensé de manière aussi niaise qu’opportuniste par Sarkozy il y a un an grâce au film Elephant Man (datant de deux décennies et ne représentant aucunement son Ouvre) ?

C’est un des artistes dont le travail a réellement changé ma vie. La poésie bizarre et la logique Lynchéenne ne peuvent être qu’une source d’inspiration et de motivation pour tout créateur. Toute proportion gardée, c’est effectivement Elephant Man que j’aime le moins dans sa filmographie, mais cela reste tout de même un excellent film. Lost Highway et Mulholland Drive ont, quant à eux, complètement redéfini ce que l’on pouvait faire en termes de narration, c’est énorme. Enfin, je dois avouer que je suis également un admirateur de son travail musical : Blue Bob a clairement influencé mon écriture dans L’Enfant des cimetières, en termes d’ambiance, de rythme, de couleur (bleue, forcément !).

Dorénavant, poursuivras-tu l’écriture sous la forme de romans ou de recueils de nouvelles ?

J’ai très envie de continuer dans la forme longue. Cela me permet d’exprimer des choses plus complexes que par le passé. Mais je me garderai de faire des promesses définitives, les étoiles ont un sens de l’humour bien à elles.

Quels sont tes projets en cours, notamment avec ton groupe de death metal Angelizer ?

Angelizer est actuellement en « vacances » estivales, on reprendra les choses sérieuses à partir de la rentrée, avec l’enregistrement d’un album, entre autres. D’ici là, je partage mon temps entre la promo de L’enfant des cimetières et l’écriture de mon prochain roman. Je n’ai pas le temps de m’ennuyer !

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En savoir +

L’Enfant des cimetières, Sire Cédric, Editions Le Pré aux Clercs, 2009, 430 pages

Chronique de L’enfant des cimetières : http://www.discordance.fr/L-Enfant-des-cimetieres-Sire,1046.html

Site officiel : http://www.sire-cedric.com/Php/rubrique.php?rubrique=prologue

Crédits : Florian Baudrain, photo personnelle

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