Shame

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Après un mois d’octobre à la limite du fantastique question sorties avec des bijoux de cinéma (The Artist et Drive en tête), un mois de novembre en dent de scie marqué par la bombe Intouchables, le mois de décembre s’ouvre sur un film qui aurait à coup sûr une place d’honneur dans un top des films de l’année. Il s’agit d’ailleurs peut-être de la dernière claque. Celle-ci vient de Steve McQueen et de son Shame, une chronique déroutante et hallucinée sur l’addiction sexuelle d’un homme, incarné par un fabuleux Michael Fassbender.

Steve McQueen (II) / Michael Fassbender : le couple et l’osmose dans la douleur.

Image de Shame de Steve McQueen Shame est la deuxième collaboration entre les deux hommes. Ce film fait découvrir à un public encore un peu plus large un Michael Fassbender tiraillé, ravagé, impudique. Michael Fassbender signe assurément le rôle de sa vie jusqu’ici, lui qui était cantonné aux seconds rôles, sauf dans le très remarqué Hunger, du même Steve McQueen. C’est d’ailleurs dans ce film qu’il se révèle à la planète cinéphile, dans le rôle Bobby Sands, un leader réputé de l’IRA. Comme dans Shame, Steve McQueen lui taille un rôle sur mesure, joue avec son corps, modifie sa personnalité et envoie Fassbender en orbite, afin qu’il aille chercher au profond lui, un quelque chose qui retiendra notre attention. Pour Hunger, Michael Fassbender joue déjà dans la prouesse physique : il n’hésite pas à se dénuder devant la caméra de Steve McQueen. Il fascine et attire par son regard, et McQueen le sublime. Chacun sa part du boulot, et quand c’est bien, cela se voit !

Comme dans Hunger, McQueen travaille l’esthétique pour la rendre plus viscérale. Il sublime une nouvelle fois le corps de Fassbender, plus nu que jamais. Mais la nudité y est double : physique bien sûr, mais psychologique, car McQueen va s’amuser à dépecer son personnage, à le faire tourner en bourrique, enfermé dans son addiction sexuelle. Michael Fassbender ne rechigne pas devant la tâche. Plus encore, il prend un malin plaisir à le faire sans aucune gêne devant la caméra. Il assume une personne qui pense au sexe à longueur de journée, tout en étant conscient de sa condition. Fassbender est trash, beau, mélancolique, impudique. Et le public ne peut qu’aimer, car c’est dans ce genre de prestation que l’on voit la puissance d’un acteur, qui donne du relief à un personnage en apparence assez simple. A Steve McQueen de le diriger avec tout son brio. Les deux hommes sont osmose, la qualité de Shame en pâtit.

De l’addiction sexuelle, une allégorie de l’homme dans son univers.

Image de Shame - Michael Fassbender Comme l’indique le synopsis, nous sommes en présence d’une thématique basique. Dans son traitement, Steve McQueen donne un peu dans la complaisance, c’est-à-dire qu’il joue des répétitions, qu’il évolue au milieu de quelques clichés, et qu’il marginalise assez visiblement son sujet. McQueen s’attaque à la condition de l’homme dans un environnement, à la chance qu’il se donne de s’aimer ou d’aimer. Mais il donne à Brandon (Michael Fassbender) une addiction sexuelle encore plus forte, émotionnellement portée, et complexe (surtout lorsque sa sœur débarque dans sa vie). On voit donc des scènes de sexe s’enchaîner à l’écran, presque d’une façon apathique parfois. Le sexe est un objet du plaisir, mais le plaisir banalisé, quotidien, obligatoire, pour un homme qui ne peut s’en passer. Que ce soit un sexe purement physique ou une masturbation face à un porno, ou encore le désir charnel intérieur, Brandon ne pense pas les sentiments. Il subit cette addiction comme un toxicomane.

Pourtant Shame apparaît bien prévisible… Faut-il pour autant en arriver à une issue tragique pour que le réveil de notre réelle nature se fasse ? Pourquoi pas. Tout bascule lorsque Sissy débarque dans la vie de Brandon, plus précisément dans son appart. Elle piétine son intimité, et pas n’importe laquelle. Et lui en bon soumis accepte sa sœur. Le film vous expliquera pourquoi. Sissy (la toujours sublime Carey Mulligan) est une chanteuse paumée, qui n’arrive pas à donner de la stabilité à une vie qui n’a pas l’air d’avoir un sens. Nos deux personnages auraient-ils cela en commun ? Sissy se rend vite compte que son frère vit mal, tout en refusant de l’admettre. Alors elle essaye de l’aider. Fatale erreur ou presque, puisque celui-ci se braque. Sissy a touché un point sensible, mais n’est en rien un exemple d’archétype d’une femme saine dans sa vie. Les deux exposent leurs problèmes face à la caméra de McQueen, ces derniers s’entrechoquent, s’entremêlent. On en arrive au point de non-retour, et Shame a alors conquis son public. Non seulement, le sujet est maîtrisé, bien qu’un poil marginalisé, l’émotion est présente, la performance d’acteurs évidente.

Shame s’appuie également sur une superbe musique, qui accroche l’oreille, donne une sensibilité, et répond à la performance physique de Fassbender et à ce que McQueen nous donne à voir. Harry Escott signe un thème fabuleux, parfaitement en phase avec l’ambiance sombre et tendue du film, l’enfermement inquiétant de son personnage principal. Et en même temps, on retrouve dans cette OST l’interprétation de New York, New York par Carey Mulligan (herself !) et Liz Caplan, qui illustre un glamour tout en douceur.

Un visage et un grand acteur : Michael Fassbender explose

Il y a un regard qui reste, à peine a-t-on franchi les portes de la salle obscure dans laquelle Shame est projeté. Des yeux, un visage, une présence, et une émotion qui passent par le corps et le travail qui est fait dessus. Un nom à retenir donc Michael Fassbender. Pourtant ce n’était pas gagné. Il galère et se fait les dents sur des téléfilms ou séries peu réputées. On le voit apparaître pêle-mêle au cinéma dans 300 (de Zack Snyder) ou Angel (François Ozon), mais le succès ne prend pas. Fassbender connait son premier succès critique avec Hunger, Caméra d’Or à Cannes, et sa carrière se lance enfin. Il retrouve Cannes avec Fish Tank (d’Andrea Arnold) où il campe l’amant de la mère d’une rebelle époustouflante (Katie Jarvis) et Inglourious Basterds, où on le voit démonter du nazi chez Tarantino avec les « bastards ». Même s’il s’agit de seconds rôles, l’acteur irlandais, d’origine allemande, monte en puissance. Le grand public le découvre en Magneto danx X-Men : Le Commencement. Il charme le public, mais n’y séduit pas la critique. De retour avec McQueen pour Shame, il refait de nouveau l’unanimité.

On le verra prochainement chez David Cronenberg (A Dangerous Method), Steven Soderbergh (Haywire), Cary Fukunaga (Jane Eyre), Rupert Wyatt (Londongrad) ou encore Ridley Scott (Prometheus). Les réalisateurs s’arrachent donc un acteur qui part déjà favori pour le titre d’acteur de l’année, pour succéder à Ryan Gosling (Blue Valentine, Drive, Les Marches du Pouvoir).

On attend désormais une chose : qu’un autre réalisateur que Steve McQueen tire encore tout le potentiel de cet acteur, ouvre grande ouverte la porte à d’autres capacités, qu’un autre cinéaste sublime aussi bien ce physique. Néanmoins, Michael Fassbender retrouvera Steve McQueen en 2013 pour Twelve Years A Slave. Parce qu’après tout, ce duo de cinéma est peut-être voué à être un digne successeur d’un autre couple historique, le fameux Scorsese / De Niro

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A propos de l'auteur

Image de : Christopher (ou Cine-emotions dans le sévère monde de la critique), encore étudiant en Histoire Culturelle et Sociale, prépare actuellement son mémoire sur le rock britannique. D'ailleurs il est un amateur de musique rock, le genre qui envoie et qui en même touche au plus profond, de Muse à Marilyn Manson en passant par Radiohead et bien d'autres. Son dada : le rock britannique dans toute sa splendeur. Sinon, Chris est aussi (et surtout) un amoureux du cinéma (du drame au film d'horreur en passant par le film historique), qui tente d'exposer son avis à travers ses critiques qu'il espère pertinentes. Son rêve : devenir journaliste, et si possible dans les deux domaines qu'il vient de citer. Sinon, Chris est aussi un amoureux de la vie, et il aime quand la curiosité vient frapper à sa porte. Il se fait actuellement les dents (ou les doigts) sur Discordance et sur son blog.

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