Scott Pilgrim – L’attrape-cœurs de notre génération 2004-2010

par |
« Scott Pilgrim is the best book ever. It is the chronicle of our time. With Kung Fu, so yeah : perfect. » Telle est la vision de Joss Whedon (créateur de Buffy et de Dr. Horrible’s Sing-Along Blog, également réalisateur de The Avengers) sur la série de comics créée par le Canadien Bryan Lee O’Malley. Cette opinion des plus flatteuses se trouve d’ailleurs sur la 4e de couverture du sixième et ultime volume de la saga, sorti le 20 juillet dernier : Scott Pilgrim’s Finest Hour.

Mettons tout de suite les choses au clair : Joss Whedon n’aurait pas pu mieux dire. Mais à l’heure où l’adaptation cinématographique de Scott Pilgrim par Edgar Wright (Spaced, Shaun of the Dead, Hot Fuzz) fait bouillonner le monde, la France se montre un cran en retard. En effet, seuls les deux premiers tomes ont été traduits et édités chez Milady, le 3e devant paraître le 10 septembre prochain [patience donc]. Le film quant à lui est prévu pour le 1er décembre dans l’hexagone alors que la sortie internationale est le 13 août. Choquant, n’est-ce pas ? En dépit de ce retard, il faut parler de ce phénomène déferlant inéluctablement sur le monde entier, ne serait-ce que pour la préparation psychologique.

Qui est Scott Pilgrim ? Un antihéros.

Scott Pilgrim a 23 ans. Il est le prototype même du slacker. Il vit à Toronto dans un appartement minuscule avec un coloc gay (ils partagent le même lit). Scott est bassiste dans un mauvais groupe de rock (Sex Bob-omb) et sort avec une séduisante lycéenne asiatique trop jeune pour lui, quelque peu candide et à tendance ninja. Bref, sa vie est awesome (enfin, si on veut). C’est alors qu’il rencontre la fille de ses rêves. Littéralement. Quand une fille commence à traverser nos rêves, on se pose des questions et lorsqu’on la croise ensuite dans la vraie vie, on est bouleversé ! La magnifique et mystérieuse Ramona Flowers, Américaine au style changeant, fait battre le cœur du jeune Canadien. Et c’est là où les choses se corsent : afin de pouvoir sortir avec elle, Scott Pilgrim doit vaincre ses sept ex-petits amis maléfiques (evil exes), organisés en une ligue par l’énigmatique Gideon Gordon Graves. C’est à partir de ce moment que ça devient davantage awesome pour le lecteur que pour Scott : explosion d’évènements déjantés à base de Katana enflammé, de robots et de battle de basse. Un monde où l’on règle ses comptes en mode Street Fighter et où avoir une extra-life ou un save point est possible.

La série de Bryan Lee O’Malley est une merveilleuse comète dans l’univers des comic-books. Paru pour la première fois en 2004 chez Onipress, on peine à croire que six ans plus tard, Scott Pilgrim s’étendrait sur grand écran et sur console au grand bonheur des fans. Un tel phénomène s’explique incontestablement par la force générationnelle du comic, et comme le dit si parfaitement Joss Whedon : c’est une chronique de notre époque.
La prouesse de Scott Pilgrim est de maintenir un équilibre soutenu entre comédie, action et romance, tout en mélangeant le réel voire le banal avec une certaine forme de fantastique. À cela s’ajoute une utilisation extrêmement intelligente et astucieuse du manga, mais aussi, et surtout de l’iconographie du jeu vidéo afin de dépeindre les émotions des personnages, particulièrement celles de Scott. En effet, l’ingéniosité du comic réside dans cette capacité à mettre le style graphique au profit de la valorisation des dialogues et des situations extrêmement drôles et imaginatives. Ainsi, et paradoxalement, les dessins que l’on pourrait qualifier de simplistes au premier abord parviennent à faire transparaître les émotions des personnages, peut-être même de façon plus intense que dans la plupart des comics traditionnels.

Scott Pilgrim : phénomène pop culturel

Force est de constater un fait indéniable : Scott Pilgrim valorise le média comic-book, le faisant sortir de la structure stéréotypée que l’on imagine, vision exacerbée par des séries telles que The Big Bang Theory : non les comic-books ne parlent pas seulement de super-héros. Il suffit de se tourner vers Preacher, Y : The Last Man ou encore Transmetropolitan pour constater que ça va bien au-delà de cette thématique. Et Scott Pilgrim construit un pont parfait entre les préjugés et la réalité, démocratisant cet univers extrêmement geekifié.

Là où Kick-Ass s’attarde davantage sur la culture nerdy et sur la perception des super héros (de façon très efficace, avouons-le), Scott Pilgrim ne vire aucunement dans la geekitude absolue, touchant dès lors un bien plus grand nombre d’individus en abordant des thèmes plus ancrés dans notre réalité.

Les interactions dans le monde de Scott Pilgrim sont remplies de ces médias avec lesquelles notre génération a grandi, une manette de Super Nintendo ou Megadrive dans les mains. Le comic multiplie avec subtilité les références issues de la culture populaire tant musicales (The Smashing Pumpkins, Plumtree, Johnny Cash, Neil Young, Stephen Stills, New Order etc.), que littéraires (Catcher In The Rye, X-Men, Spiderman etc.), cinématographiques (Rear Window, Grosse Pointe Blank, Bottle Rocket etc.) et surtout liées au monde du jeu vidéo (Megaman 3, Sonic, Final Fantasy 2, Super Mario, Zelda, The Sims, Street Fighter, le 8-bit etc.).

Scott Pilgrim : l’attrape-cœurs du 21e siècle ?

Le volume 1 Scott Pilgrim’s Precious Little Life pose les bases d’une série qui ne cessera d’évoluer d’un livre à l’autre, gagnant indéniablement en qualité graphique, mais aussi et surtout en profondeur. Il est question de relations amoureuses et d’évoluer au sein d’une culture particulière. Holden Caulfield disait : « Mon rêve, c’est un livre qu’on n’arrive pas à lâcher et quand on l’a fini on voudrait que l’auteur soit un copain, un super-copain et on lui téléphonerait chaque fois qu’on en aurait envie. » Chaque volume véhicule ce sentiment. À bien des niveaux, Scott Pilgrim est proche de L’attrape-cœurs de J.D Salinger. La comparaison peut sembler lourde et risque de choquer les puristes, mais il est indéniable que Bryan Lee O’Malley parvient à travers son antihéros, à capturer l’essence même d’une culture la rendant accessible et signifiante au plus grand nombre, une culture élevée au jeu vidéo et à l’indie rock. Là où Salinger peignait l’adolescence, O’Malley illustre la continuité de cette adolescence, le stade difficile d’être jeune adulte, cette transition où l’on se sent pris entre deux feux. Il est aussi simple de s’identifier à Scott (et/ou aux autres personnages) qu’à Holden.

Image de Scott Pilgrim doit littéralement se battre pour pouvoir sortir avec la fille qu’il aime, devant faire face à des situations de plus en plus folles, mais aussi à ses angoisses des plus rationnelles et malgré les doutes, il continue à affronter l’adversité/les adversaires.

On pourrait y voir une exagération extrême de ce à quoi nous sommes tous confrontés à un moment de notre vie. Il est question de surmonter des obstacles pour parvenir à mûrir au sein d’une relation : être amoureux, comprendre cet amour à travers des crises aussi existentielles qu’universelles. Il est question de devenir adulte, car au-delà du recours à l’iconographie du jeu vidéo se dessine une observation profonde et honnête de ces choses de la vie qui nous transcendent comme celles qui nous détruisent. Et c’est en cela que la série a cette capacité de parler à chacun qui saura y plonger pleinement.

Le monde de Scott Pilgrim

O’Malley tisse autour de Scott une pléthore de personnages secondaires jubilatoires, chacun possédant son histoire et surtout son évolution tout au long de la saga, jusqu’à certains bouleversements insolites dans le dernier livre. Il est également déconcertant de voir les personnages réagir normalement face à l’incroyable comme s’il était anodin qu’un vegan puisse détruire tout un bâtiment ou qu’une personne à l’issu d’une bagarre explose en pièces de monnaie.

Les personnages vont parfois jusqu’à s’extraire du carcan du fictif, conscients d’être dans un comic-book : « C’est une longue histoire, okay ? Prends le temps de lire le livre un jour. » (« It’s a long story, okay ?? Read the book sometime. », Volume 2), « Il est presque 3h30 et nous sommes ici depuis un quart de ce livre » (« It’s almost 3 :30 and we’ve been here for a quarter of this book », Volume 3), il est donc récurrent que certains personnages fassent référence à un volume précédent pour expliquer (ou justement ne pas avoir à le faire) ce qu’il se passe au moment présent.

Autre personnage important : Toronto. L’atmosphère même de la ville influence l’ambiance de la série. Le fait que l’action se déroule dans des lieux existants, de la salle de concert Lee’s Palace (volume 2) au magasin Honest Ed’s (volume 3) ou encore le bar Sneaky Dee’s (volume 4), ancre davantage l’histoire dans la vie normale et crédible, en en faisant presque une réalité alternée.

Scott Pilgrim’s Finest Hour : Scott vs. The final boss !

L’ultime tome de Scott Pilgrim est paru le 20 juillet dernier et il est nécessaire d’en parler (garanti sans spoiler).
Tout au long de la série, de multiples mystères attisaient la curiosité du lecteur. Pourquoi la tête de Ramona brille-t-elle ? Quel est ce double maléfique de Scott qui apparaît à partir du volume 4 ? Qui est vraiment Gideon Gordon Graves ? Au-delà du fait que le 5ème livre s’était clôturé par un véritable cliffhanger, il est toujours délicat pour un auteur de finir une série, de déterminer si oui ou non il doit donner toutes les réponses. Le défi était tel que l’adaptation cinématographique Scott Pilgrim vs. The World était conçue en parallèle (les deux n’auront pas nécessairement la même fin), mais Bryan Lee O’Malley est un génie et c’est sans surprise qu’il a amplement gagné son pari, livrant un dernier tome tout simplement épique et époustouflant. On retiendra particulièrement le style graphique extrêmement travaillé (tout en conservant son côté indie), marquant un bon important dans l’univers de la saga, et ce grâce à l’exploration d’une facette jamais abordée auparavant dans la série, prenant le lecteur par surprise et le scotchant tout simplement à chaque page. Scott Pilgrim’s Finest Hour justifie à lui seul la lecture des 5 premiers tomes.

Évaluation : 100%

Scott Pilgrim est unique, un comic-book millimétré au détail près. C’est une expérience où l’existence se vit comme un jeu vidéo, avec son gameplay. C’est simple, il n’y a pas deux œuvres comme celle-ci… En deux mots ?

FLAWLESS VICTORY !

Partager !

A propos de l'auteur

Image de : "Si un homme traversait le Paradis en songe, qu’il reçut une fleur comme preuve de son passage, et qu’à son réveil, il trouvât cette fleur dans ses mains… que dire alors?"

4 commentaires

Abonnez vous au Flus RSS des commentaires
  1. 1
    le Mercredi 28 juillet 2010
    Mélissandre L. a écrit :

    Beau travail! Je vais avoir du mal à attendre la rentrée pour les lire après cet article! Et puis je préfère les lire avant de voir le film.. A quand l’interview?

  2. 2
    le Jeudi 29 juillet 2010
    Sam a écrit :

    Merci Mélissandre. Il faut assurément les lire avant de voir le film. Pour ce qui est de l’interview de Bryan Lee O’Malley, elle arrive, et elle sera suivi de la critique du film.

  3. 3
    Yves Tradoff
    le Jeudi 2 juin 2011
    Yves Tradoff a écrit :

    Avec un peu de retard : Scott Pilgrim (le film) est une énorme claque, tant visuelle que sonore!

  4. 4
    le Jeudi 2 juin 2011
    Sam a écrit :

    @Yves: Et le comic book est encore mieux (en VO de préférence)! En tout cas, personne d’autre qu’Edgar Wright ne pouvait aussi bien l’adapter sur grand écran, une pure merveille et à mes yeux le meilleur film de 2010! Le film aurait été encore mieux si certaines scènes avaient été conservées, particulièrement celles avec Ramona. Son personnage a énormément perdu au montage final, ce qui est vraiment dommage. Quoiqu’il en soit, Scott Pilgrim est un film à voir et à revoir tant il fourmille de détails (ex: la scène du bus avec Ramona et Scott: les lumières à l’extérieur sont des cœurs). En tout cas, bien content que tu aies aimé!!

Réagissez à cet article