Scissor Sisters – Nightwork

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Pas le temps de souffler. À peine trois jours que la Pride a fini son défilé et voila qu’il faut déjà ressortir son complet spandex-glitter nails-plume de boa. Après quatre ans de silence, les Scissor Sisters reprennent du service avec Nightwork, un nouvel album surprenant qui troque l’ambiance glamour des boules à facettes pour la lumière blafarde des néons.

Le petit successeur de Ta Dah ne manque pas de déstabiliser. Le groupe n’a rien perdu de son énergie et de son caractère, mais l’univers de Nightwork semble à des kilomètres de ceux de leurs albums précédents. Avec des titres comme Laura (Scissor Sisters) ou I can’t Decide (Ta Dah), Jake Shears nous avait habitués à des chansons ‘patates’ qui dégagent à trois kilomètres un optimisme insolemment power pop. Les paroles, qui valent largement leur pesant de cacahuètes, se mêlent à un son « dead 70’s » qui mélange subtilement le rock psyché de Pink Floyd et le disco à diva des Bee-Gees. (Le meilleur exemple étant leur reprise de Comfortably Numb, qu’on ne manque pas recommander.)

The Day when Dreaming Ends

Mais le temps des rires et des chants est révolu. Loin des hymnes disco-funk ambiance partouze au Pays d’Oz, Nightwork est un album noctambule qui s’attarde sur les zones d’ombres et les non-dits de la vie nocturne de la Grande Pomme : prostitution, drogue, alcool, sexe et violence. Rien de nouveau sous le soleil, direz-vous, mais cette foi-ci le tout est mis à nu, éventré et exposé sous une lumière crue qui met fin aux rêves et aux illusions. Pas de place dans la capitale pour le Macadam Cowboy qui doit se plier aux règles d’un jeu vicieux, et qui se réveille dans l’ombre de son rêve de gloire (« I work all night  And I wake myself in the shadows »). Travail dit « de nuit », trajet en bus, ruelles glauques et bas-fonds de la ville : « Welcome to my reality » nous dit Jake sur Nightwork, première chanson qui donne le ton pour le reste de l’album.

Nailing it In

Les autres chansons aux titres plus qu’évocateurs (Any Which Way, Harder You Get, Nightlife) n’essayent même pas de faire semblant. Les sirènes de pompiers et les cowbells qui accompagnent le riff de basse sur-gras d’Any Which Way suffisent à faire rougir de honte n’importe quel « bigot or breeder on the scene ». Le message est clair : « I don’t last forever so get your shake together ». Any Which Way a le potentiel pour détrôner Filthy Gorgeous de son statut d’hymne officiel des partouzes New Yorkaises. Cependant, on préférera réécouter en boucle la 5e chanson de l’album, Harder You Get. Avec ses larsens descendants en intro, et la lourdeur de son riff de guitare, on se trouve quelque part entre le rock progressif des 70’s et le Hard FM des années 80. La voix grave de Jake Shears dégage une charge d’électricité sensuelle. À la manière d’un Courtney Taylor des gutters, il scande cet insolent refrain : « All I wanna do tonight is thoughen you up ». À liquéfier une nonne de l’intérieur. (Et en disant nonne, on ne parle pas seulement des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence…)
Du coup, le titre choisi comme premier single de l’album perd sa dimension d’hymne de stade, genre je-chante-sur-le-toit-d’un-bus-qui-traverse-New-York-Tout-le-monde-lève-les-bras-avec-moi. Fire with Fire est en fait un titre qui souffre d’avoir été séparé du reste de l’album. Hors contexte, il semble plat et fade (pas très dur de faire rimer « fire » avec « fire » et « desire » avec « desire »), mais pris dans l’ensemble de l’album, il retrouve l’énergie nostalgique que ses paroles évoquent :  « Love was just something you found to add to your collection, It used to seem we were number one, but now it sounds so far away » nous dit Jake bien convaincu cette fois-ci qu’il faut tirer un trait sur tout retour éventuel au Pays d’Oz (Crf : Return to Oz, Scissor Sisters, 2004)

Foul Mouth

Cette crudité des paroles, qui fait pourtant la marque de fabrique des Scissors depuis leur premier album, semble ici mise en exergue par une démarche musicale très différente. Plutôt que d’aller chercher une fois de plus du côté du funk et du disco des années 70, Jake Shears et Babydaddy vont cette fois-ci emprunter à la scène rock indé du début des années 80.
Sur Running Out, le riff d’intro évoque furieusement les guitares clinquantes de Joy Division à l’époque She’s Lost Control. La joie de vivre en plus. Jake Shears troque sa voix de fausset à la Maurice Gibb pour un parler-chanter nonchalant qui n’est pas sans rappeler le Bowie de la période Berlin Trilogie. Ni dans les aigües (genre I Don’t Feel Lile Dancing) ni dans les ultra-graves (refrain de Laura) Jake pose sa voix et en explore l’aspect naturel. Le reste de l’album est une exploration de toutes les possibilités musicales qu’incarne cette période de l’histoire. On part de titres très guitaristiques, et encore estampillés 70’s, comme Whole New Way, en passant par des titres carrément pop à la Madonna comme Something Like This, pour aboutir sur des titres carrément éléctro/new wave à la Duran Duran, sur Sex and Violence. (Vous savez, la fameuse boite à rythme so eighties qui fait toumtoum ta toum ta, toumtoum ta toum ta ?)

En résumé, cet album parvient à capturer complètement l’esprit de cette période musicale d’entre-deux. Jake Shears a donc gagné son pari. Comme il le confie dans une interview qu’il a donnée au magazine Tétu en mars dernier, cet album se devait d’être un hommage à ce passage de la décennie où les certitudes des années 70 se teintent rapidement des angoisses des années 80. De la libération sexuelle à la menace du SIDA, la scène musicale rock underground subit de grandes mutations : beaucoup d’artistes sont emportés par la maladie, comme le souligne Jake qui ne peut s’empêcher de se demander ce qu’aurait été la culture aujourd’hui si la maladie n’avait pas décimé le contingent artistique à un moment où il était le plus créateur.

Cet album sous forme d’hommage (de la photo de Mappelthorpe sur la pochette, à la typo furieusement The Wall – ou Flashdance, comme on veut) parvient tout de même à poser ses marques dans le paysage musical actuel. Plus travaillé, plus épuré que ses prédécesseurs, il permet aux Scissors d’aller plus loin que leur simple étiquette de poil à gratter disco-fun. En prenant des risques avec un album finalement beaucoup plus personnel qu’il n’y parait au premier abord, ils nous prouvent qu’ils sont capables de faire une musique qui s’écoute aussi quand on n’a pas envie de danser. Tout en gardant ce qui fait leur marque de fabrique (parole dé-culottée, abdo fessiers et talons hauts), ils ne cèdent pas pour autant à la tentation de l’auto-complaisance. Un très bon album donc, qui marque une étape dans la carrière du groupe et que l’on a décidément hâte de retrouver sur scène, car comme le dit la journaliste de Q magazine dans l’article qui leur a été consacré, toute l’anxiété exprimée dans cet album se trouve transformée en énergie musicale.

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A propos de l'auteur

Image de : Mercy Seat n’aime pas trop s’exposer. C’est mauvais pour sa peau de toute manière. Elle préfère se terrer dans les coins obscurs des salles de cinéma de quartier et les recoins des salles de concert. Qui sait sur quelle perle rare elle pourrait tomber au détour d’une rétrospective : un Scorcese inédit, la Nuit du Chasseur en copie neuve, Sailor et Lula redux ? Elle chine par-ci par-là des bouts de Nick Cave et de Johnny Cash, de Queens of the Stone Age et de White Stripes, rêve d’un endroit qui ressemble à la Louisiane (mais en moins chaud), et pense que si Faulkner et Shakespeare avaient vécu à notre époque, ils auraient fait des supers films avec Tarantino et Rodriguez.

3 commentaires

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  1. 1
    le Mercredi 30 juin 2010
    Mère Innocenta a écrit :

    Les Soeurs de la Perpétuelle Indulgence se liquéfient bien à l’écoute des Scissors Sisters !
    Des bisous tendres,
    Mère Innocenta !

  2. 2
    le Vendredi 6 août 2010
    Sébastien Almira a écrit :

    Je me suis permis, sur ma propre critique, de citer un court extrait qui renvoie à la vôtre, avec un lien, tellement je la trouve bonne. J’espère que vous ne vous en offusquerez pas !
    cet album est une merveille, et j’ai compris quelques trucs dessus en vous lisant, merci !

  3. 3
    le Mardi 8 février 2011
    lajava a écrit :

    SAMMY JO des Scissors Sisters sera présent à La Java à Paris le samedi 12 février pour un DJ set lors de la Bathroom Jalousie!
    Plus d’info sur:
    http://www.la-java.fr

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