Rufus Wainwright : Back in the game

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Le génial dandy américain Rufus Wainwright, qualifié par Elton John de "best singer-songwriter on the planet", sort son septième album studio quelques jours avant son concert à la Cigale. Un disque enthousiasmant qui fait mentir son titre Out Of The Game mais reflète trait pour trait son auteur, qu'on n'aimera probablement jamais assez selon ses propres critères.

Bien que Rufus Wainwright ait sorti deux albums studios, un album live et un disque hommage à Judy Garland, on s’ennuyait un peu depuis l’excellent Want Two en 2004. Le garçon avait quelques excuses il faut dire, et d’autres sujets en tête. Par exemple l’écriture d’un opéra, la rencontre avec son compagnon Jorn, la maladie puis le décès de sa mère la chanteuse canadienne de folk Kate Mc Garrigle, enfin, la naissance de sa fille Viva Katherine, conçue avec Lorca Cohen, fille de l’illustre Leonard. Tous sujets matures, responsables, rangés en diable, sérieux, presque ordinaires.

Or Rufus Wainwright n’a rien, mais rien à voir avec le commun des mortels. Ceux qui l’aiment l’ont aimé extravagant, faillible, bourré de défauts, se cherchant, drogué, réglant ses comptes avec son père (le chanteur de folk américain Loudon Wainwright) ou ses petits amis célèbres, portant string bleu à paillettes, diadème et ailes de fée ou crucifié sur scène, over-gay, faisant des blagues de mauvais goût ou regrettant le temps perdu à jalouser Jeff Buckley, faussement désinvolte et au final, très souvent, réellement émouvant.

À l’écoute de cet album, le septième depuis l’acclamé (mais tristement inconnu en France) Rufus Wainwright en 1998, il est évident que Rufus fait avec ce disque son grand retour, peut-être parce qu’il s’ennuie à nouveau, pas franchement en charge de l’éducation de sa fille au quotidien, et depuis un peu trop longtemps déjà en couple avec son compagnon Jorn, qu’il doit pourtant épouser en août prochain. Sans doute, malgré les apparences, que le temps des questionnements est revenu et avec lui, une certaine inspiration. Ne confiait-il pas en 1998 à J-D Beauvallet des Inrocks : « Peut-être même que je sabote mes relations pour la beauté des chansons. J’ai sans doute vécu des dépressions facilement évitables, par nombrilisme. » ?  Ce retour en grâce n’est pas encore complètement à chercher dans les textes cependant. De ce côté, l’artiste avait habitué son audience à davantage de paroles à tiroir, énigmatiques, objets de discussions sans fin et sujettes à d’innombrables interprétations ou alors tout au contraire directes et incisives, voire provocatrices. Or si l’hilarante Rashida entre dans ces critères (la fille de Quincy Jones, ex de Mark Ronson, lui aurait donné une certaine raison de baver sur son compte en compagnie de Natalie Portman - on adore) d’autres sont un ton en dessous, la palme du texte le plus creux revenant sans doute à Song For You écrit pour son fiancé et qui s’avoue davantage chanson de commande qu’élan spontané du cœur (« So you want a song, a song just for you […] »).

Out of the Game Rufus Wainwright (c) Tina Tyrell

Rayon musique, en revanche, Out Of The Game est à l’évidence ce que Rufus Wainwright a fait de mieux depuis des années. L’écriture est brillante, sorte de pop scintillante un brin disco parfois, forte d’arrangements sophistiqués à la Van Dyke Parks, magistralement produite par Mark Ronson (celui-là même qui signa le Back to Black d’Amy Winehouse ou travailla avec Lily Hallen et Robbie Williams) qui prouve sur ce disque, le « meilleur que je n’aie jamais produit » selon lui, à quel point il est capable de respecter une personnalité aussi marquante tout en la sublimant. Quant à le cantonner dans un genre ou un autre, personne n’a jamais pu catégoriser la musique de Rufus Wainwright tant elle ne ressemble à rien de connu. Au mieux s’en approcherait le terme « popéra », seul capable de rendre compte d’un lyrisme romantique complètement hors époque, d’un amour passionné pour Verdi ou Puccini ainsi que d’un goût peu commun pour le vibrato et les notes tenues le plus longtemps possible. Ce terme toutefois, ne rendrait guère justice à l’héritage country-folk transmis par ses deux parents et toujours bien présent, pas plus qu’aux réminiscences de ces seventies qui l’ont vu naître et qui constituent la réelle nouveauté de cet album. Rufus Wainwright en fait, ne fait jamais que du Rufus Wainwright dans lequel il excelle absolument, bien qu’il ait certainement fichu une peur de tous les diables à ses auditeurs les plus fidèles en claironnant sur tous les toits qu’Out Of The Game allait être son « album le plus viril ». Crainte bien vite balayée dès la première écoute : dédicacer deux titres à sa fille (Mountauk et Welcome to the ball) ne suffit pas à qualifier un disque d’hétéro, fort heureusement, si tant est que le concept existe. Et lorsque l’auteur affirme que l’inspiration est venue d’Elton John, de David Bowie ou encore Freddy Mercury avant de dévoiler la pochette de l’album, il y a de quoi se rassurer tout à fait.

Reste à se régaler de titres tous plus excellents les uns que les autres, la meilleure nouvelle de toutes étant que cet album regorge de morceaux à la mélodie accrocheuse, de ceux que l’on se surprend à fredonner sans y prendre garde. Au titre des highlights, le dansant Bitter Tears qui dériderait n’importe qui (Mark Ronson aurait pris beaucoup de plaisir à finaliser ce titre qui date de l’époque Poses), le jouissif Rashida avec un superbe couple piano/saxo et une choriste stupéfiante (« babe » !), la mélodie de Jericho (en trompettes, forcément), l’émouvant Sometimes You Need, mais surtout, le poignant Candles, hommage de près de huit minutes de l’ensemble du clan Wainwright/McGarrigle à la mère de Rufus Wainwright décédée début 2010, rythmé par l’accordéon de sa propre sœur et un crescendo de cornemuse fantastique qui lui offre la plus belle marche funèbre qui soit. Si l’on complète cette short-list de moments d’exception telle l’envolée vocale de Song For You ou le single Out Of The Game dont il ne faut manquer le clip sous aucun prétexte (avec en guest-star, outre un Rufus qui renoue avec les déguisements, Helena Bonham - Harry Potter, Le discours d’un roi, … – featuring classe s’il en est), il faut presque se forcer à s’en tenir là tant on arriverait vite à citer chacune des chansons de ce disque qui porte en lui les énièmes espoirs de son auteur en croisade perpétuelle pour une reconnaissance mondiale.

Il pourrait bien parvenir à ses fins cette fois, ou être au moins, pour ceux qui ne le connaissent pas encore, l’occasion rêvée de rencontrer l’un des artistes les plus originaux et passionnants de ce siècle.

Une seule chose est sûre, Rufus Wainwright, à l’exact opposé de ce qu’il affirme à travers le titre de son album, semble bel et bien être « back in the game ».

Crédits photo : Barry J. Holmes, Tina Tyrell.

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En concert à Paris le 2 mai à la Cigale (complet) et le 10 décembre 2012 aux Folies Bergères.

http://www.rufuswainwright.com/

A propos de l'auteur

Image de : Isatagada a une fâcheuse tendance à en faire trop tout le temps : s’investir pour de nouveaux artistes, photographier, parler, filmer, s’indigner, lire, se faire de nouveaux amis et écrire, écrire, écrire... L'essentiel étant de galoper, pas de manger des fraises. Du coup, elle se couche tard et se lève tôt ; rêve de téléportation et de quelques vies supplémentaires. Et de servir à quelque chose quelque part, en fait. Blog / Flickr

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