Rompre en 2011

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À l’approche de Noël et de la nouvelle année, Marie-Cécile, l’incarnation de la miss tout le monde qui galère dans la décadence post-moderne, a décidé de faire d’une pierre deux coups en prenant une bonne résolution qui améliorera sa vie sentimentale en guise de cadeau de Noël : elle va rompre avec Leconnard.

Cela fait effectivement presque deux ans que Marie-Cécile perd son temps avec Leconnard, qu’elle soupçonne vaguement être un de ces pervers narcissiques manipulateurs qui fleurissent sur le net dont ils se servent essentiellement pour entretenir des relations à distance qui leur permettent de se regonfler l’ego en pompant jusqu’à plus soif l’énergie vitale de leurs victimes.
Leconnard est peut-être marié, peut-être pas – en tout cas il n’est pas disponible, ni physiquement ni surtout mentalement pour offrir à Marie-Cécile la romance Dirty Dancing à laquelle elle croit de plus belle depuis qu’elle a vu Romain Duris et Vanessa Paradis faire la choré dans l’Arnacœur.
Leconnard n’est pas gentil, il est même méchant comme une teigne, ou au moins prétentieux et ne supporte pas la contradiction. D’ailleurs il ne supporte rien, sinon lui, à qui Marie-Cécile, forcément dévalorisée, le renvoie sans cesse avec ses grands yeux pleins de dévotion.
Leconnard est ambigu, jamais capable d’exprimer clairement ses pensées, ses désirs, ses sentiments, il opte pour une forme de communication indirecte qui, dira-t-il lorsqu’on lui demandera pourquoi, n’est rien d’autre qu’un mécanisme de défense qui découle de ses problèmes d’enfance : Leconnard n’a pas eu sa micromachine au Noël 1982, le monde doit donc payer.
Leconnard ne demande jamais à Marie-Cécile si elle va bien et se contrefout de ses journées, particulièrement celles qui sont agréables. Il se saisit de la plus infime parcelle de bonne humeur de son interlocuteur pour y injecter un venin mélancolique dont il ne doit surtout pas être le seul à souffrir : si Leconnard s’enfonce, alors que le monde le suive, parce que c’est bien la moindre des choses.
À cause de Leconnard, Marie-Cécile a perdu toutes ses copines, qui ne supportaient plus de la voir culpabiliser pour ce tyran sans qu’elle n’écoute jamais leurs avis extérieurs et pourtant salutaires. Cela a d’ailleurs bien plu à Leconnard, qui était furieux de la voir passer plus de temps avec elles qu’avec lui.
Bien sûr, Leconnard avait des bons côtés : à chaque fois qu’elle s’est sentie sur le point de toucher le fond, Marie-Cécile a été surprise par une soudaine bonne attention de sa part – ce qui a bien sûr contribué à accroître son sentiment d’être prise au piège.
Leconnard bénéficie en outre d’un avantage absolu lui conférant une autorité indiscutable : il a beau être souvent absent, il est partout – dans les discussions (d’abord avec les copines puis avec soi-même) et surtout sur le net. Leconnard appartient en somme à la catégorie des vampires psychiques dont parle notamment Anton LaVey dans sa Bible Satanique : des personnes qu’il convient de fuir sitôt le potentiel destructeur entraperçu.
Seulement, s’il était possible à défaut d’être simple de suivre ce type de conseils de survie quelques décennies auparavant, qu’en est-il à présent que l’information s’infiltre partout et que nous ne sommes en permanence qu’à un clic d’assouvir notre curiosité ?
Focalisons pour le savoir sur l’aventure cybernétique de Marie-Cécile, malheureusement conjointement adepte des tordus et des réseaux sociaux.

Avant de déboucher le champagne ou de sortir ses kleenex, mieux vaut faire le ménage dans ses contacts Facebook – c’est-à-dire supprimer non seulement Leconnard, mais tout ce et ceux qui seraient susceptibles de s’y trouver liés d’une manière ou d’une autre (ses amis, les amis de ses amis, ses fakes, ses fakes hypothétiques).
Bien mal en prendra en effet à Marie-Cécile si elle opte pour la rupture adulte, partant du principe qu’il est possible de sectionner un lien sentimental avec quelqu’un sans pour autant s’en séparer complètement.

Les fiers défenseurs d’Internet s’agitent probablement déjà sur leurs sièges, se targuant qu’il est tout à fait possible d’éviter la tentation des explications en faisant disparaître Leconnard de ses contacts. Nuançons leur propos : la simple disparition ne suffit pas. Il faut bloquer Leconnard, tout à fait capable de rendre son profil public, de manière à ce qu’il n’y ait pas besoin d’être dans sa liste d’amis pour aller lire ses inepties. Car Leconnard n’est pas tant intéressé par la lecture des propos tenus par Marie-Cécile que par le fait que Marie-Cécile lise ses propos et que, donc, elle finisse par le contacter, n’y tenant plus.
Malheureusement, s’il est possible de se poser des œillères virtuelles sur Facebook, tous les réseaux sociaux ne le permettent pas.

Alors d’accord, on dira que Marie-Cécile est faible, qu’elle n’a aucune volonté, que ça n’est pas la faute à Leconnard et qu’il ne l’oblige pas à lire.
Seulement, imaginez-vous essayant ardemment d’arrêter de fumer, tandis qu’un ami qui vous veut du bien déposerait chaque soir devant votre porte un paquet de vos cigarettes préférées : vous n’êtes pas obligé d’ouvrir et encore moins forcé de vous emparer dudit paquet. Vous pouvez très bien passer une soirée sereine en regardant la télé sans pour autant vous bouffer les ongles jusqu’au coude en vous disant que vous pourriez aller ouvrir, en vous rappelant que non, il ne vaut mieux pas, mais en concluant qu’au point où vous en êtes tant pis.
Et puis pour en revenir aux histoires de Marie-Cécile, Twitter c’est encore un moindre mal. Parce que, pour peu qu’il ait besoin de plus d’espace pour faire passer ses états d’âme, Leconnard peut très bien créer un blog, sur lequel il aura toute la place nécessaire pour s’étaler en long, en large, en travers et en dépit du bon sens.

De manière un peu plus directe, et comme le soulignent les concepteurs de Gmail : à quoi bon supprimer ses courriers électroniques avec tous les mégas d’archivage à notre disposition ?
On aura beau rétorquer que le harcèlement téléphonique de jadis était plus pénible encore que le harcèlement cybernétique, ça ne rassurera pas Marie-Cécile, qui se verra soit obligée de communiquer sa nouvelle adresse mail à ses 12 849 contacts accumulés depuis le lycée, soit forcée de créer un filtre pour que les mails de Leconnard passent directement dans sa corbeille dès réception – ce qui l’amènera probablement à consulter régulièrement sa corbeille, avec un sentiment de consternation allant croissant. Le harcèlement téléphonique est souvent plus violent que l’envoi frénétique d’e-mails, mais ajoutons que cette dernière méthode sied mieux à Leconnard, qui y trouve son mode d’expression favori : écrite, détachée, sans interaction et lui permettant d’actionner simultanément plusieurs ficelles du processus manipulatoire, là où un « Reviens Marie-Cécile ! Non ? Tu veux pas ? Salope ! » présentait au moins l’avantage de fermer définitivement les portes et/ou permettait un droit de réponse dès lors que l’interlocuteur décrochait.

Prenons d’ailleurs quelques minutes afin d’analyser les moyens possibles de contacter quelqu’un en fonction des époques :

Là où la diligence demandait une constance hors du commun compte tenu des temps de transports, le télégramme présentait l’inconvénient pour Le(s)connard(s) d’être quelque peu onéreux pour son temps. Le pigeon voyageur, très utilisé entre 1914 et 1918, demandait encore une certaine expertise. L’apparition du téléphone facilita la communication, mais il suffisait de le débrancher ou de sortir de chez soi pour avoir la paix – répit qui prit fin avec l’apparition du téléphone portable, dernière étape avec la chienlit cybernétique à laquelle on assiste aujourd’hui.
Remarquons encore qu’en fonction des époques, le contexte était autrefois plus propice au fait de tourner la page qu’il ne l’est à l’heure actuelle.

Nous en arrivons ainsi à une conclusion imparable et qui devrait satisfaire même les plus dubitatifs : les moyens de communication modernes n’ont peut-être pas d’influence dès lors que la rupture a été décidée, acceptée et assimilée, mais il est évident qu’ils retardent en tout cas le processus d’oubli et jouent un rôle visant à atténuer la force du coup de pied au cul que l’on se fout à soi-même lorsque l’on décide, en dépit des sentiments qui persistent, qu’il nous faut, pour des raisons de salut et/ou d’estime de soi, tourner la page sur une relation qui agonise.

En ces périodes festives, ne restons pas, toutefois, sur une note pessimiste.
A tous les constats néfastes que la vie nous impose, il existe un ou plusieurs corollaires – celui qui nous intéresse étant que si les moyens de communication modernes permettent en effet à Leconnard de s’incruster dans nos vies plus longtemps que nous ne le voudrions, il est également possible, en domptant la machine, de le débusquer plus rapidement qu’autrefois et de lui claquer ainsi la porte au nez avant même qu’il ait eu le temps d’y frapper – et voici donc 10 conseils imparables pour identifier Unconnard d’après son profil Facebook.

1. Leconnard n’a pas de relationship status.
2. Leconnard se plaît à effacer ses statuts quelques minutes à peine après les avoir postés.
3. Vous recevez régulièrement des notifications de la part de Leconnard, qui ne mènent malheureusement à rien : tout comme ses statuts, Leconnard efface aussi ses commentaires.
4. Leconnard peut en cacher un autre : en plus de son profil officiel, il en a d’autres fakes.
5. Une majorité de personnes féminines likent les statuts Duconnard.
6. Leconnard n’a jamais l’air d’un connard, aussi ne poste-t-il que des statuts qui le valorisent (promotion au travail, acquisitions mobilières, etc) ou qui mettent en évidence le vide existentiel qu’il va tenter de vous faire combler (allusions au malheur, au suicide, à la Grande Dépression)
7. Leconnard, toujours dans le but d’éviter le contact direct, ne poste jamais – ou alors très rarement – sur votre wall.
8. Leconnard envoie des demandes d’amitié à des personnes qu’il ne connaît ni d’Ève ni d’Adam, mais qu’il trouve dans votre liste de contacts. Généralement de jolies jeunes filles à la moue boudeuse et à la poitrine dévêtue.
9. Leconnard ne renseigne généralement pas ses goûts musicaux, littéraires et cinématographiques. En s’affichant tel qu’il est, il risquerait de vous décevoir. De même, la partie « biographie » sur le profil Duconnard est soit laissée vide, soit comblée par un embrouillamini de citations (en Anglais de préférence) complètement incompréhensibles, de manière à ce que vous compreniez tout de suite qu’il s’agit d’une personne compliquée, et tourmentée.
10. Leconnard ne compte aucun ami d’enfance dans ses contacts Facebook.

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A propos de l'auteur

Image de : Enfermée à l’extérieur sur le balcon de la Tour Sombre, Alex trouve parfois le courage de s’arracher à l’emprise du Crimson King. Elle ajuste alors sa longue vue et observe d’un air narquois le spectacle du rock, du cinéma et de la littérature qui déclinent. Il lui arrive quelquefois d’être agréablement surprise, mais c’est rare tant elle est consubstantiellement cynique. Son premier roman, Unplugged, est paru en 2009, puis un second en 2010, intitulé Omega et les animaux mécaniques, inspiré par l'album Mechanical Animals de Marilyn Manson.

6 commentaires

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  1. 1
    Nicolas Brunet
    le Mardi 28 décembre 2010
    nico a écrit :

    Merde, je dois m’inquiéter. J’ai pas les 10 points essentiels du connard mais j’en ai quelques uns.

    Ajoutez moi.

  2. 2
    le Mardi 28 décembre 2010
    Alex a écrit :

    Oh non. Pervers narcissique ptetre, mais t’es pas manipulateur toi :-D

  3. 3
    Frank
    le Mardi 28 décembre 2010
    Loïc a écrit :

    Je trouve ça petit, de me décrire sans le dire mais en reprenant la première lettre de mon prénom. Je ne m’abaisserai pas à réfuter et retourne répandre du bonheur autour de moi.

  4. 4
    le Mardi 28 décembre 2010
    Pingu Vidal a écrit :

    Du grand toi <3 .missyou.

  5. 5
    le Mercredi 29 décembre 2010
    Alex a écrit :

    Loïc, j’avoue, j’avais 3 profils de référence ouverts en même temps que je tapais. Dont le tien ! <3

    (Non en fait j'ai juste checké après coup, au nom de l'humour – en vrai c'est Frank qui m'a inspirée…)

  6. 6
    Frank
    le Mercredi 29 décembre 2010
    Loïc a écrit :

    Hum. Mouais. En fait tu as décrit la star montante de la chanson française : http://dai.ly/62Pzhp.

    Ceci dit :

    1. Leconnard n’a pas de relationship status.
    => Peut-être estime-t-il que ça ne regarde que son éphémère moitié et lui-même ?

    2. Leconnard se plaît à effacer ses statuts quelques minutes à peine après les avoir postés.
    => … Peut-être agit-il sous l’impulsion du moment, puis il réalise à quel point la sincérité est parfois pire que le silence ?

    3. Vous recevez régulièrement des notifications de la part de Leconnard, qui ne mènent malheureusement à rien : tout comme ses statuts, Leconnard efface aussi ses commentaires.
    => Voir plus haut.

    4. Leconnard peut en cacher un autre : en plus de son profil officiel, il en a d’autres fakes.
    => Il faut bien qu’il s’amuse, les « vrais » gens sont si peu distrayants.

    5. Une majorité de personnes féminines likent les statuts Duconnard.
    => Ça c’est le talent, le charisme, un don pour les arts oratoires ; en bref, ça ne s’explique pas. Peut-être ressent-il même cet état de fait comme une véritable agression ? Et s’il n’était en fait qu’une victime ?

    6. Leconnard n’a jamais l’air d’un connard, aussi ne poste-t-il que des statuts qui le valorisent (promotion au travail, acquisitions mobilières, etc) ou qui mettent en évidence le vide existentiel qu’il va tenter de vous faire combler (allusions au malheur, au suicide, à la Grande Dépression)
    => Mais que devrait-il faire si sa vie est ainsi pavée d’or et de gestes de reconnaissance à son égard ? N’oublions pas que s’il met en évidence le vide intérieur de chaque être qui l’entoure c’est avant tout pour que les personnes concernées puissent pratiquer l’exercice d’introspection indispensable à la guérison. Il n’est pas toujours facile de répandre le bonheur autour de soi.

    7. Leconnard, toujours dans le but d’éviter le contact direct, ne poste jamais – ou alors très rarement – sur votre wall.
    => Leconnard a une vie sociale. Il n’a pas de temps à perdre à afficher sa relation, de quelque nature qu’elle soit, sur le wall de ses amies. L’objectif n’étant alors pas d’éviter le contact direct mais au contraire de le préserver des stupides éventuels « Like » ou commentaires qui viendraient salir ce que vous tâchez de construire.

    8. Leconnard envoie des demandes d’amitié à des personnes qu’il ne connaît ni d’Ève ni d’Adam, mais qu’il trouve dans votre liste de contacts. Généralement de jolies jeunes filles à la moue boudeuse et à la poitrine dévêtue.
    => Pratique maladroite pour rendre l’autre jalouse. L’impulsion du moment, encore et toujours. Allez, pardonnons-lui ce petit écart, il ne sait pas toujours ce qu’il fait, pris dans le tourbillon des sentiments naissants.

    9. Leconnard ne renseigne généralement pas ses goûts musicaux, littéraires et cinématographiques. En s’affichant tel qu’il est, il risquerait de vous décevoir. De même, la partie « biographie » sur le profil Duconnard est soit laissée vide, soit comblée par un embrouillamini de citations (en Anglais de préférence) complètement incompréhensibles, de manière à ce que vous compreniez tout de suite qu’il s’agit d’une personne compliquée, et tourmentée.
    => Peut-être estime-t-il qu’il est plus agréable de se découvrir autour d’une vodka martini qu’au détour d’un clic sur un profil Facebook ? L’attente précédant la rencontre est souvent tellement plus agréable que les pénibles heures qui la suivent.
    Considérons les quelques citations qu’il sème ici et là comme autant de cailloux sur le chemin menant à sa véritable personnalité, celle qu’il cache sous cette carapace qui vous fait si peur. Un jeu de pistes, en somme. Leconnard est avant tout Unjoueur.

    10. Leconnard ne compte aucun ami d’enfance dans ses contacts Facebook.
    => Voyons, c’est Unconnard : les trois-quarts de ses amis d’enfance ne lui arrivaient et ne lui arrivent probablement toujours pas à la cheville. De toute façon il n’avait pas d’amis : on lui tapait dessus toute la journée ; c’est pour ça qu’il prend aujourd’hui sa revanche en étant « successful » comme disent celles qui ne le sont pas mais qui recherchent leur compagnie pour y croire le temps d’une nuit.

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