ROCé

par , Safouane Ben Slama|
Le nouvel album de ROCé, « l’Être humain et le réverbère » est sorti en mars dernier. Et après l’avoir beaucoup écouté, la première chose qui frappe c’est sa densité : beaucoup de thèmes, une fine observation de la société, et une certaine frustration qui se ressent à travers les textes et la musique.

ROCé a un besoin d’analyser et de décortiquer. L’imaginaire est peu présent dans ses écrits, car il se confronte à la vie de Monsieur tout le monde. Une vie souvent remplie de conditionnements absurdes et de clichés hâtifs. Son père Adolfo Kaminsky était faussaire au service de la juste cause. Une posture difficile à vivre qui influencera surement son fils et qui le poussera à s’insurger au travers de son rap, qui, au fil des albums, se teinte de textures musicales différentes.

C’était un grand plaisir donc de rencontrer ROCé pour une conversation dans un bistrot près de République autour d’un verre de vin blanc, d’un jus d’orange et d’une bière.

Comment vas-tu ?

Ça va, ça va bien. Il y a du soleil, on est à Paris, c’est génial.

Tu as des retours sur ton nouvel album ?

Des bons, les gens apprécient beaucoup. Je n’ai pas eu de mauvais retours. Mais j’imagine que les gens ne me le diront pas directement. Forcément il y aura des gens qui n’aimeront pas. C’est comme ça, c’est normal.

La tournée ?

Oui une grosse tournée se prépare qui a commencé à Bourges et qui finit le 7 décembre à la Cigale. Entre les deux pleins de dates

L’Être humain et le réverbère, le nom de ton album nous fait penser à de l’art, en particulier à Marcel Duchamp. Est-ce que c’est une influence chez toi ?

Je dois t’avouer que je ne connais que quelques bases comme ça, de très loin. Je ne pourrais même pas me dire amateur, mais débutant. Il y a bien sûr des artistes qui m’ont plus ou moins touché, mais je ne peux pas te dire pourquoi. Je n’ai pas assez de comparaisons et de connaissances pour te l’expliquer. Ce que je suis en train de travailler c’est d’apprendre à regarder. En musique, aujourd’hui lorsque j’écoute un truc, je peux te dire avec assurance si j’aime ou non, car je sais écouter. Je ne sais pas encore regarder, donc il faut que j’apprenne…

Penses-tu sortir un album qui pourrait être influencé par ce nouveau regard ?

Oui totalement. À partir du moment où tu sais regarder l’art, que ce soit des tableaux ou de la sculpture, tu sauras le déplacer dans ton inspiration pour l’écriture, pour la musique, pour les sensations. Lorsque je me retrouve devant une œuvre d’art qui ne me fait rien, il m’arrive de voir des gens pour qui c’est l’inverse, et je me demande par quoi ils sont passés pour que ça leur fasse ce truc-là. C’est pour ça qu’il faut que j’apprenne à regarder, ça pourrait m’apporter de fortes inspirations. Ça pourrait canaliser le processus de création. Je ne vais pas vous raconter de bobards et vous dire « Ouais, si si Marcel Duchamp tout a fait » … (sourire) Je ne peux pas !

Tes textes te viennent de manière brute ou est-ce que ça te prend plus de temps ?

Image de ROCé Pour rester dans l’art, on va dire que je m’y prends comme un sculpteur. D’abord, c’est quelque chose de super brut, de super gros. J’ai l’idée, je creuse petit à petit et au bout d’un moment j’ai le texte en entier, il fait la longueur qu’il doit faire, je rentre petit à petit dedans et j’affine, j’affine, j’affine… Jusqu’à avoir le sentiment d’avoir bien peaufiné le truc pour pouvoir le rapper sur la musique et que je m’y sente bien. Quoiqu’il arrive, ce n’est pas du brut, ça ne sort pas d’un coup…

Dans ton morceau Carnet de voyage d’un être sur place, tu décris l’illusion de l’ouverture d’esprit. Comment t’y es-tu confronté ? Est-ce que c’est par rapport à toi déjà ?

Bien sur, c’est d’abord une remise en question, une auto-critique envers moi même. Au départ je n’aimais pas les autres musiques, je n’aimais pas les gens… Quand tu es petit, tu n’aimes pas les filles. Enfin, tu vois ce que je veux dire… Tout le monde passe par ce genre de phases. Tu te rends compte que tu es dans un monde où les gens ont l’impression d’être ouverts et ne sont finalement ouverts qu’à ce qu’ils connaissent déjà. Les gens qui se disent les plus ouverts sont ceux qui écoutent les genres de musique les plus communs. Par exemple, j’ai des potes qui écoutent du free jazz, et qui vont passer pour des extrémistes, alors que pour arriver à écouter du free jazz, il faut être sacrément ouvert !

Carnet de voyage d’un être sur place, j’avais envie de l’écrire parce que rien qu’en restant dans ta chambre tu peux voyager à travers des livres, de la musique, ou des tas d’autres choses, il suffit de s’ouvrir. À un moment tu regardes la télé et tu te rends compte que tu vois toujours la même chose, qu’on te rabâche toujours les mêmes trucs. C’est une époque très nombriliste. Et je me suis dit pourquoi ne pas parler avec un écrivain ou un poète du XVIe siècle ?! Et puis au final, tu as réellement l’impression de parler avec lui tellement tu es d’accord. Tu peux prendre le disque d’un mec qui fait du tabla en Inde, tu l’écoutes et tu voyages. Chez toi tu peux te créer tes propres voyages qui sont plus intenses…

Que le Club Med…

(rires) Que le Club Med exactement ! Ce n’est qu’une question d’apprendre à apprendre. Un petit peu comme la transmission… Il ne s‘agit pas que de l’intelligence des professeurs à mettre du savoir dans la tête des autres. Le mec en face doit aussi avoir envie de recevoir. S’il n’y a pas cette envie, tu auras beau essayer de toutes les manières que tu veux, tu n’y arriveras pas. Aujourd’hui on est dans une société qui ne va pas dans le sens de l’épanouissement et qui ne donne pas aux gens l’envie de recevoir. Comme si recevoir allait nous alourdir et que ça allait nous empêcher d’avancer. Comme si on pouvait devenir trop lourd à cause de trop de savoir ou de trop de curiosité. C’est un monde qui nous empêche de douter.

Comme tu l’avais déjà dit, les gens sont devenus des tubes digestifs, ils se contentent de ce qu’ils savent déjà…

C’est ça, il vaut mieux que ça se passe comme ça. C’est cliché ce que je vais dire, mais il vaut mieux être con. Quand tu es con, tu es sûr de toi, tu arrives avec beaucoup d’assurance et les gens ils se disent « Wow, lui il a beaucoup de charisme » alors que quand tu arrives avec tes doutes tu ne donnes pas envie. Personne n’a envie d’être à ta place… Et c’est malheureux parce que le doute c’est le moteur des philosophes, des scientifiques et pourtant ça ne donne pas envie dans le genre de société dans laquelle on vit.

À propos de doute, ça revient dans beaucoup de tes textes, surtout dans le morceau « Des questions à vos réponses ». Est-ce que c’est un état que tu aimes ?

Image de Rocé - L'Etre Humain Et Le Reverbère Ouais, disons que c’est un peu ma marque de fabrique. C’est un truc que je vends dans le sens où tous les gens qui me connaissent me disent « Le rap c’est une musique de rapport de force, de coup de pression, c’est à qui va le plus bomber le torse » alors que moi j’arrive les mains dans les poches. Après quand j’arrive sur scène, le but c’est de tout défoncer. Là je ressors d’un freestyle radio avec d’autres rappeurs et le but là c’était de se donner, de se défoncer. À partir du moment où tu as créé ton spectacle, tu le balances. Quand tu es dans un processus de création, tu es obligé de te poser des questions. Le spectacle je le joue sur scène, pas dans la vie de tous les jours. Pour moi, ça me sert à me renouveler. Les gens qui pensent tout savoir meurent très vite. Je veux créer ma propre identité.

On peut rapprocher ça à l’image de ton père (Adolfo Kaminsky), on avait lu qu’il avait gagné en respectabilité sur le long terme…

Ouais c’est ça, sauf que lui il ne l’a pas analysé, il ne l’a pas choisi. Sa vie a été comme ça, il a passé sa vie dans la clandestinité, à faire de faux papiers sans jamais se dire qu’un jour les gens allaient le savoir. À l’époque, c’était clandestin, les gens ne devaient pas le savoir, l’histoire lui a donné raison et finalement aujourd’hui on en parle. Des années et des années après… Là on parle d’une époque où il avait 20 ans et aujourd’hui il en a 84. Pour le coup c’est plus que du long terme, et la reconnaissance qu’il a c’est une reconnaissance d’estime, pas monétaire ou médiatique comme on peut avoir dans le rap. Sorti de là, tu es forcement influencé par une vision sur du long terme.

On peut rapprocher ça à ton morceau Le savoir en kimono où tu pourfends le slogan et tu recherches le fond. À l’inverse des gens qui veulent s’habiller comme Malcolm X, avoir sa panoplie, mais qui en oublient le sens, la démarche…

Ce morceau j’ai voulu lui donner une forme très rap parce que c’est un truc qu’on voit beaucoup dans le milieu : le poing en l’air, la révolution, et en réalité dans leur manière de faire les choses c’est tout sauf révolutionnaire. Au contraire, c’est super consensuel. Limite cette posture de révolutionnaire c’est la plus facile. C’est le chien qui se mord la queue. Il ne s’agit pas d’une leçon de morale. Ce qui est à prendre chez ces gens-là, c’est leur méthodologie. Comment Malcolm X a-t-il voulu faire les choses ? Pareil pour Gandhi et pour tous ces gens qu’on va porter sur des t-shirts (rires). Le message que je voulais faire passer dans ce texte était « On reprend le nom, mais on oublie la technique » La technique, c’est la méthodologie, mais je n’avais pas envie de dire ce mot. J’ai eu envie de faire la comparaison avec Bruce Lee : tu peux porter son kimono, tu peux même acheter celui qu’il a porté un jour, avec ses nunchakus en prime, ce n’est pas pour ça que tu auras sa technique.

Ce qui est intéressant aussi chez Malcolm X, c’est son parcours. À la base il était hardcore, raciste, et petit à petit, surtout après son voyage à travers ce qu’on appelait le Tiers-monde, il est devenu universaliste…

Ouais c’est ça. En lisant sa vie, ce qui m’a le plus marqué chez lui c’est le rapport de force qu’il a réussi à mettre dans la gueule des États-Unis. C’est ça qui est exemplaire et c’est ça qui fait qu’il s’est fait assassiner. Il a pris comme appuis les pays non-alignés et l’opinion publique américaine et l’Europe en témoin, en leur disant de regarder ce que les États-Unis faisaient subir aux Noirs. C’est cette démarche qui est intéressante et c’est ce dont je parle dans mon texte. On s’en fout du reste, qu’il ait été raciste ou pas je n’en ai rien à faire et ça ne me dérange pas dans le sens où ce mec-là n’est pas un dieu, je ne m’attends pas à ce qu’il soit parfait. Le seul truc que je vais regarder c’est sa méthode pour essayer de changer les choses. Peut-être que Gandhi était un connard, je ne veux même pas le savoir. Ce qui m’intéresse c’est la façon dont il a géré le rapport de force. C’est pour ça que je fais le parallèle avec Malcolm X, ils gèrent tous les deux l’opinion publique. Si les Indiens se mettent tous sur les rails, le train ne partira jamais et si beaucoup d’Indiens sont tués, l’État n’aura plus l’opinion publique avec lui. C’est ça qui va me toucher. Aujourd’hui je n’ai pas encore la capacité d’en parler dans de la musique. J’espère petit à petit pouvoir le réussir, transmettre ça en énergie. J’ai voulu rester sur les bases du morceau, on porte des gueules de gens sur les t-shirts et on ne sait même plus ce qu’ils ont fait.

Pour nous la suite logique pour toi serait que tu couches tout ça dans un essai ou un pamphlet…

Image de ROCé Je suis parfois frustré dans la musique, je me dis que pour réussir il faut que je fasse la part des choses, si je parle trop ça va devenir trop lourd et les gens de toute façon ne vont pas m’écouter. Si je ne fais que des choses légères, je ne pourrais pas transmettre mon message. Pourquoi ne pas d’un coté écrire des pamphlets et de l’autre de la musique ? Mais aujourd’hui il y a énormément de choses que j’ai envie de faire : des courts métrages que j’ai envie d’écrire, j’ai envie d’apprendre à danser. Ce sont des trucs qui n’ont tellement rien à voir… Comment réussir à tout faire ? Et puis je finis par me dire que mon truc à la base c’est le rap et j’essaye de faire ça bien. Le reste viendra si ça doit venir.

J’aimerais pouvoir produire un film. Il y a tellement d’histoire, tellement de gens intéressants… On vient nous parler de Mesrine, mais qu’est ce que j’en ai à foutre moi de la vie de ce mec franchement ? Je n’en ai rien à battre, c’est un mec que je ne respecte pas. Tant mieux pour lui s’il a fait des braquages, tant pis pour lui s’il a fait de la prison. Ce n’est pas pour parler de mon père, mais il a eu beaucoup plus de couilles que lui. Le moindre résistant de n’importe quelle guerre a eu plus de couilles que lui. C’est cette frustration dont je vous parlais tout à l’heure.

D’un autre côté, je suis content d’avoir une espèce de sensibilité artistique qui va faire que le message ne va pas toujours être le plus important. Prenons un film comme La Jetée de Chris Marquer, qui est le film qui a fait que L’armée des 12 singes a pu exister. C’est un film en noir et blanc, en diapo, et le film ne parle pas du tout de politique. C’est franchement assez spé, mais si tu regardes le film, il défonce. Ou je vais regarder un Tex Avery et je vais être à fond dedans. Ça va me faire du bien… Comme quoi, il n’y a pas que les trucs politico-sociaux qui vont me toucher, et à la limite tant mieux, sinon tu pètes un câble !

C’est un ressenti immédiat ?

Ouais c’est ça, c’est l’énergie qui est importante, je m’en rends de plus en plus compte aujourd’hui…

Tu sors un album tous les quatre ans, est-ce que c’est une frustration pour toi de ne pas être plus productif ?

C’est une énorme frustration de ne pas être plus productif et en même temps je n’y arrive pas.

C’est ton rythme.

C’est mon rythme, je n’arrive pas à faire mieux que ça. Après je pense que petit à petit ça va aller plus vite, mais faire un disque tous les ans ça ne m’intéresse pas de toute façon. Je n’aurais même pas le temps moi-même de digérer mon truc. Il y a des artistes qui y arrivent et c’est tant mieux pour eux

On a lu que pour Identité en crescendo, ton deuxième album, c’était plus qu’un album, un projet, une vision de l’époque. Jusqu’où cela t’a-t-il amené ?

Ça m’a aidé à tourner des pages sans quoi je n’aurais pas pu me remettre à faire du rap avec cette espèce de fougue de jeunesse. Top départ, mon premier album, c’était facile pour moi.

C’est vrai c’était un album nerveux !

Exact, je n’aurais pas pu en faire un deuxième comme ça, je n’avais pas l’énergie, ni l’envie. Ce n’était pas la période, le rap était super pourri, rien ne me donnait envie, j’avais besoin de passer à autre chose. J’avais besoin de passer par un truc où j’avais tout à perdre et tout à prouver. C’était un projet assez intéressant en terme de choix. Je suis parti chercher Archie Shepp par ci, Jacques Coursil par là, le free-jazz, les textes… Revenir ensuite sur un projet très rap, il y avait tout à regagner, mais tout à perdre aussi. C’est une prise de risque et c’est ça que j’ai trouvé intéressant. Aujourd’hui je dirais que ça m’a mis sur les rails pendant un bon moment.

Ça t’a fait du bien de le faire ?

Identité en crescendo c’était laborieux. Énormément de temps, de contraintes, mais écrire des textes de cette manière très linéaire sans un fond musical, d’avoir une batterie sans y mettre d’infrabasse dedans, de vraiment de sortir du rap, ça te donne tellement envie d’y retourner que tu y retournes pour de vrai à 200%.

Dans le morceau On s’habitue, et même dans Identité en Crescendo, on ressent la forte influence d’Edward Said (Créateur de L’orientalisme en tant que discours crée par l’occident pour mieux inférioriser l’Autre représenté par l’Orient) Est-ce qu’il est rentré dans ton processus d’écriture ? On ressent beaucoup chez toi la critique d’une habitude à un discours qui fausserait notre perception de la réalité…

Bien sûr. Sauf qu’à l’époque de On s’habitue je ne connaissais pas Edward Said, je ne connaissais pas son œuvre. Je ne l’ai connu qu’après. Mais c’est vrai que sans s’en rendre compte, on en est tous là, on ne peut pas échapper à la culture qu’on respire. On a beau pouvoir être super critique avec la culture, on n’y échappe pas, elle nous imprègne, elle fait partie de notre vie de tous les jours. Elle peut nous aliéner dans le sens où on va parler d’intégration alors que n’importe qui vivant en France depuis quelques années est français, ne serait-ce que par la culture qu’il respire. Par les choses que l’on voit, que l’on écoute, qu’on entend, ne serait que par ça… Qu’on soit dans l’action ou la réaction. L’action sera française, la réaction sera française aussi. On est tous aliénés par la culture qu’on respire, on n’a pas le choix. C’est assez paradoxal en réalité que des groupes très critiques comme moi, la Rumeur ou Casey, puissent être classés comme du « rap de fils d’immigré » (dixit la Rumeur) et pourtant c’est en langue française. Mine de rien, il doit y avoir un amour de la langue française, sinon tu ne le ferais pas en français ! C’est plein de paradoxes, c’est ce que j’ai voulu critiquer dans un morceau comme Je chante la France.

Si on a la volonté de voir ce que l’autre vit, on peut très bien s’identifier aux principes du rap de fils d’immigrés.

Après moi je ne veux pas définir les termes de La Rumeur parce que ce ne sont pas les miens, mais je pense que le rap apporte plus à la culture qu’on ne veut bien le dire. Des gens comme Kateb Yacine qui critiquent la France, mais le font en français, comme Aimé Césaire, comme Olympes de Gouges, ce sont des gens qui ont combattu un pays pour plus de justice et qui aujourd’hui sont devenus la fierté ce même pays.

Victor Hugo qu’on a foutu en exil !

C’est ça, aujourd’hui on ne voit pas les choses avec le recul qu’on aura dans 10-15 ans.

Justement, le débat sur « l’identité nationale » qu’est ce que tu en as pensé ?

Pour moi c’est un débat creux, qui ne devrait même pas avoir lieu. Je n’avais même pas envie de rentrer là-dedans. J’ai eu la chance de côtoyer entre guillemets quelques profs d’Harvard et de Colombia. Ce sont les premiers à m’avoir dit « fait du rap, arrête » et ils m’ont expliqué que la politique a toujours été en retard sur le reste. Aujourd’hui ils te font un débat sur l’identité nationale, alors que moi j’ai fait Identité en crescendo il y a 4 ans. Et j’avais commencé à l’écrire longtemps avant. L’art n’a jamais attendu une autorisation politique pour ouvrir ses frontières musicales ou autres. C’est seulement aujourd’hui que la politique nous parle de mondialisation, alors que ça fait des siècles que dans l’art les choses se mélangent. Si on s’intéresse vraiment à l’art, un débat comme celui-là est en retard de plusieurs siècles, et du coup je n’ai même plus envie de rentrer en réaction avec ce genre de trucs parce que du coup j’en perds mon art.

Quand tu dis que tu refuses de rentrer là dedans, as-tu refusé d’aller en parler sur les plateaux télé ?

Non, on ne m’en a pas proposé. Même si cela avait été le cas, je pense que ça m’aurait cassé les couilles. Parce que j’aurais été en train de me dire « Est-ce que je le fais ou non ? Qu’est ce que je vais dire ? » Je n’ai pas envie de finir comme Zebda, je n’ai pas envie de faire du social. Un truc qui m’a toujours dérangé, c’est qu’on va toujours demander à un rappeur pourquoi il fait du rap. On ne demandera jamais à un violoniste pourquoi il fait du violon. Ce n’est pas pour extérioriser sa rage, ni pour calmer les jeunes de son quartier, c’est juste qu’il aura envie de faire de la musique. Et on aura beau dire tout ce qu’on veut, je ne connais aucun rappeur qui fasse du rap pour calmer les jeunes de son quartier. Ça n’existe pas.

Ton album est sorti en même temps que celui de Casey et vous dites la même chose sur le fait qu’on demande souvent à un rappeur de s’expliquer. En gros c’est pas légitime, on doit forcement donner un mode d’emploi...

On en demandera toujours plus au rappeur et c’est assez injuste au final. Mais c’est révélateur. Les rappeurs la ramènent toujours plus en interview et on finit par mieux s’exprimer que beaucoup de chanteurs de variétés. Aussi étonnant que cela puisse paraitre, on finit par être tellement critiques envers eux, qu’ils finissent par devenir beaucoup plus professionnel.

Pourquoi as-tu repris le morceau Les singes de Jacques Brel ?

À la base, je ne suis pas plus fan de Brel que ça…

Brassens ?

Ouais je préfère Brassens et je n’avais même pas spécialement envie de reprendre un morceau de chanson française parce que c’est la mode et que je n’ai pas envie de faire la queue avec les autres. Ce morceau de Brel est très peu connu et pour moi il est écrit comme un morceau de rap : il est facilement rapable, les couplets sont courts et il a un pur refrain. Il correspond à notre époque. Faire un morceau qui s’appelle Les singes de mon quartier fait forcement penser aux banlieusards, alors que Brel lui, quand il dit Les singes de mon quartier il pense aux commerciaux de la Défense, aux politiques de l’Élysée. C’est juste que le mot quartier est un mot qui n’était pas ce qu’il était à l’époque…

Ça s’applique encore à aujourd’hui.

Ouais et je pense que ça s’appliquera même dans 50 ans.

Tu parlais de Brassens, en quoi t’influence-t-il ? Est-ce que tu trouves que ses textes sont toujours d’actualité ?

Pour être honnête, Brassens, même si tout le monde a entendu des morceaux de lui, je l’ai vraiment découvert il y a 4 ou 5 ans et je l’ai vraiment écouté à ce moment-là. J’ai décortiqué ses textes et j’ai été épaté par sa pudeur : c’est un mec qui ne se fera jamais censurer parce qu’il sait parler entre les lignes. C’est quelque chose que j’apprécie beaucoup. Il y a des pays où ça ne viendrait jamais à l’idée d’un artiste de dire « Je t’encule » dans un texte et pourtant ils arrivent à dire des trucs bien plus dangereux entre les lignes et on ne peut rien leur faire. La France est un pays pourri gâté, car c’est un pays où on a le droit de tout dire et du coup on ne dit plus rien à part des choses gratuites. Je ne dis pas qu’on devrait revenir à la censure, mais c’est un pays qui mérite des baffes…

On y est au fond dans la censure, car tu n’as pas la médiatisation d’autres rappeurs. Toi tu apportes du fond et on préfère le mec qui débitera des punchlines vides…

Je pense que les punchlines avec du fond sont à faire. Brassens dit énormément de choses et il faut les comprendre. C’est ça qui est super fort, ce que je kiffe chez Brassens c’est la subtilité. Brel je l’aime pour autre chose. Pour moi c’est Jay-Z : vas-y que je te sors des morceaux, ça va faire des tubes. Après c’est sûr que musicalement Brassens ça me parle beaucoup moins que des trucs funkys, mais c’est vrai que Brel a réussi à en faire. Brassens c’est la petite guitare sèche et une contrebasse, pour rentrer dedans… Mais c’est sa subtilité qui m’impressionne encore aujourd’hui.

Tu connais le morceau Stance à un cambrioleur de Brassens ?

Ouais il défonce ! Moi le morceau que je préfère de Brassens c’est Les trompettes de la Renommée où là-dessus il parle de la médiatisation.

Un peu ce que tu fais avec L’objectif en compagnie de Hayet ?

Ça parle aussi de la médiatisation, après ça ne sera jamais écrit comme un Brassens dans Les trompettes de la renommée, qui reste une tuerie, un morceau de ouf.

J’ai vu sur le site MySpace que tu avais un groupe avec Hayet, qui s’appelle Hayet et les CaptainSwing. Est-ce que c’est un projet qui va aboutir ?

Image de Hayet Ouais c’est un gros projet, on est en train de le bosser. Après on parlait du long terme, là c’est pareil, on bosse d’abord en coulisse et dans l’espoir vraiment que ça soit un gros truc. Le souci avec la musique en France c’est que dès qu’il y a quelques choses de nouveau qui arrive, il faut le comparer à quelque chose d’autre et ça reste très petit, très franco-français. Je mettrais ma main à couper que quelqu’un comme M.I.A qui cartonne partout sur Terre, si elle avait fait sa carrière en France on l’aurait mise dans la case de l’immigrée Sri-lankaise, qui fait de la musique du Sri Lanka. Son truc elle l’a fait en Angleterre, c’est de la musique avant tout. Avec Hayet on a besoin d’alourdir le truc en coulisse et après quand ça sortira, on va faire en sorte que ça ne soit pas que de la musique franco-française. On n’en a plus rien à foutre de ça ! Moi j’en reste esclave parce que j’écris en français.

Tu parles d’autres langues ?

Non, non même pas. Hayet et les CaptainSwing c’est un truc qu’on veut lourd en termes d’influences musicales…

Le rap c’est forcement revendicatif pour toi ?

Non, pas du tout. Ce que je n’aime pas c’est la facilité et dès que ce n’est pas revendicatif en France, ça va vers la facilité. Tu vois pour moi le thème n’est qu’un prétexte pour écrire. Mes thèmes sont revendicatifs, mais ils pourraient ne pas l’être. Je me rappelle de certains morceaux de East ou de Dany Dan qui sont loin d’être revendicatifs et pourtant ce sont de grosses tueries. Il n’y aura pas cette facilité que d’autres rappeurs ont parce qu’ils ne veulent surtout pas parler de politique. J’aime beaucoup de morceaux rap qui ne sont pas revendicatifs et à partir du moment où il y a une plume, il n’y a pas de souci.

Comment perçois-tu ton public ?

J’ai DES publics en fait. Ce n’est pas une espèce de masse uniforme qui te suit. La plupart des artistes Skyrock ont un public Skyrock donc ils savent où aller, où les mener, quoi faire par la suite pour ne pas les décevoir. Moi j’ai eu un public avec Top Départ, un autre avec Identité en Crescendo et un troisième avec le dernier. Ce sont des niches, il y a de toutes les générations, de tous les âges, de toutes les classes sociales. Et forcement ça fait des déçus et des ravis, toutes ces niches-là forment malgré tout un mini noyau dur et c’est eux qui me suivront sur le long terme, je pense.

On connait des gens, des rappeurs entre autres, qui nous disent qu’ils ne t’aiment pas, pourtant ils ne t’ont même pas écouté. Il y en a un, en particulier, qui récemment en le recroisant, m’a dit qu’il t’avait écouté et qu’il avait été agréablement surpris… Ça ne te saoule pas ce préjugé qu’il peut y avoir sur toi ? Qu’on puisse t’attribuer l’image du bon rappeur ? Du bon bougre comme tu le dis dans Si peu comprennent ?

Exactement. Ce sont des périodes. Il y a la période où j’ai commencé. Avec top départ, j’étais entre guillemets l’un des rappeurs références. Avec identité en crescendo j’ai eu beau faire du free-jazz, ce que personne n’aurait osé faire, et beaucoup m’ont mis dans la case Grand Corps Malade et Abd Al Malik. Après je reviens avec un nouvel album rap, donc ce genre de réactions que vous décrivez, je n’en ai pas peur, mais je pense que ça reviendra encore, et ce sont des réactions que je cherche à créer. Si ça se trouve, mon prochain projet ne sera pas rap et ça va encore faire des déçus. Le but c’est la prise de risque, quoi qu’il arrive, à partir du moment où tu prends des risques et que tu prends un chemin qui est nouveau, tu feras forcément des déçus et tu toucheras de nouvelles personnes qui te kifferont à leur tour…

C’est tout con, je mets une capuche dans Si Peu comprennent et on me dit « Ca y est, tu fais du rap » (rires) Par contre dans Des questions à vos réponses, je suis habillé façon Sherlock Holmes du coup ils ne s’y retrouvent plus… À partir du moment où tu connais les ficelles du monde de la communication, tu sais que tout se joue sur un rien. Il suffit que je m’habille ghetto et que je dise « T’as vu » toutes les deux phrases et c’est bon je retrouve ma street credibility.C’est facile en fait… Si tu veux redevenir le bon élève, tu reprends un morceau de Brel. Je ne l’ai pas fait pour ça, mais je sais que ça fonctionne comme ça… Demain je vais à Taratata, je fais un morceau à la guitare… Tu te dis que tu ne veux pas rentrer dans ce jeu là, tu fais les choses que tu kiffes et non pas par stratégie, mais au final les gens te jugeront de la façon dont ils ont envie de le faire, et puis basta. Effectivement le truc dont tu me parles ça me revient souvent et puis finalement les mecs viennent me voir sur scène et ils ressortent scotchés en disant : « Ah bon OK, je ne savais pas que c’était ça en fait, je ne savais pas qu’il savait rapper ». Je n’ai pas envie d’être esclave du public. Dès que tu le deviens, tu n’avances plus. Je préfère tracer ma route.

Comment perçois-tu la médiatisation du slam ? Tu ne trouves pas ça hypocrite ?

Je trouve ça plus qu’hypocrite, je trouve ça même méprisant. Je n’ai rien contre les slameurs, il y en a que je connais et dont j’apprécie énormément le travail. Ils n’y sont pour rien les pauvres. C’est plus la faute à la médiatisation et à une société qui a cherché à séparer les choses, qui n’a jamais accepté le rap alors que c’est l’une des musiques qui vend le plus. Et pourtant, on n’y a consacré qu’une radio et demie. En télé ça se passe la nuit uniquement. C’est la musique dont on ne veut pas entendre parler. C’est la musique des jeunes, donc ça énerve. Le slam je l’ai vu un peu comme une histoire de revanche « de nos jeunes sur leurs jeunes », tu vois ? Et je trouve ça assez triste. Nous aussi nos jeunes sont créatifs. Et c’est malsain parce que le rap n’a jamais fait de séparation entre les origines ou entre les sexes. Toute cette ségrégation n’est jamais venue du rap, mais des médias. On est dans une société qui a un problème et ça ne vient pas du rap.

Si tu étais nominé en culture urbaine aux victoires de la musique, est-ce que tu accepterais de te déplacer pour recevoir le prix ?

C’est une vraie question… Aujourd’hui je pense que j’irais. (sourires), Mais à un moment tu ne sais plus si tu dois y aller pour leur dire «je vous emmerde», si tu dois y aller pour te donner bonne conscience et essayer de trouver un discours approprié ou si finalement tu ne dois surtout pas y aller. Et au final, là comme ça, je ne saurais pas quoi te répondre… Je ferais peut-être une dédicace à tous les gens que j’apprécie et qui n’ont pas eu de Victoires, comme Higelin par exemple. Mais n’est-ce pas au final une manière facile de me donner bonne conscience ? Ça reste une drôle d’hésitation. Manau par exemple y était allé pour s’excuser d’avoir eu un prix.

Le rap n’est-il pas formaté ? Le morceau doit faire trois minutes et pas huit…

Le rap est né là-dedans et on ne va pas lui en vouloir. Il est décomplexé de tout ça… Un rap qui a trois couplets et trois refrains, c’est limite sa définition… Tu dois faire ce que tu kiffes et au final c’est là que tu marques la différence !

Aimerais-tu participer à plus de projets collectifs comme le tout récent Antidote remix de Classic ou bien comme sur la compile Time Bomb ?

Ça fait 5 ans que j’ai refusé tous les projets parce que j’en avais fait beaucoup avant. Je viens d’une époque où l’on ne faisait que ça. Aujourd’hui mine de rien plus beaucoup ne le savent. Pas mal de gens de ma génération ont décroché avec le rap. Je ne pourrais pas moi même te redonner tous les featurings, toutes les compilations que j’ai faites ! Aujourd’hui j’y reviens parce que ça me fait du bien ! C’est comme un sport, je reviens dans le Game, j’ai envie de tout défoncer sur un couplet. Il y a le truc avec Le bavar de La Rumeur, Prodige d’Anfalsh, J.L, t’as aussi le morceau « Appelle moi Mc » et un truc avec Adil de Matière Première également, mais je ne sais pas quand ça va sortir…

As-tu participé au livre de ta sœur Sarah Kaminsky, « Une vie de faussaire », qui parle de la vie de votre père ?

Non. Je l’ai lu et je l’ai trouvé bien.

Ta sœur a-t-elle d’autres projets ?

Je ne sais pas du tout… Ça été dur d’écrire un livre sur la vie de mon père parce que c’est plein de choses… Ce qui est marrant c’est que des grosses productions de cinéma se sont intéressées au livre. Ils veulent en faire un film, mais ils ne veulent parler que de la Seconde Guerre mondiale (sourires) et ils ne veulent surtout pas parler de l’Algérie. Ma sœur a accepté de faire un truc avec les plus fidèles à son bouquin.

Ton père, qu’est ce qu’il pense de ce que tu fais ?

Il aime beaucoup ma musique, il vient à tous mes concerts parisiens.

Et pour finir, changer le monde, tu y penses encore ?

Ouais, sinon je pense que je ferais autre chose après ça reste à mon niveau. J’essaye de faire les choses bien en tout cas.

Crédits photo : Melchior Ferradou / Safouane Ben Slama

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A propos de l'auteur

Image de : Melchior 22 ans, aime roder en écoutant du hip-hop ou du rock, écrire des reports sur des groupes de hardcore, prendre des photos qui n'interressent personne, B2ObA, Burzum, les films de Cronenberg, les loups, George Michael et Tears For Fears ....

3 commentaires

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  1. 1
    le Jeudi 13 mai 2010
    Astouk a écrit :

    Superbe interview
    Petite erreur : Chris MarKer

  2. 2
    le Samedi 15 mai 2010
    Safouane a écrit :

    Merci !

    Et bien vu pour la coquille.

  3. 3
    le Dimanche 23 mai 2010
    Flo a écrit :

    Vraiment très intéressante comme interview !!

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