Rhinocéros

par |
Alain Timar dirige le théâtre des Halles d'Avignon depuis 1983. Il a choisi de revisiter Rhinocéros écrit par Eugène Ionesco en 1959. Il y apporte un regard contemporain sur le capitalisme exacerbé provoquant l'aliénation des hommes du 21e siècle. Il signe cette création avec le Seoul Performing Art Festival : neuf comédiens et un musicien font face à ce Rhinocéros des temps modernes qui les envahit et les emmène dans la noirceur de leur âme.

1959 : un combat contre les régimes et idéologies totalitaires

Eugène Ionesco a connu la Roumanie fasciste puis communiste. À travers Rhinocéros, il dénonce les régimes totalitaires qui sèment la peur et la mort sur leur passage. Mis en scène pour la première fois par Jean-Louis Barrault en 1960, les patrouilles SS y étaient représentées par des cornes et des animaux en carton-pâte, dépeignent le fanatisme qui s’empare de tout le monde. Seul Bérenger échappe à cette folie collective. Il lutte contre les autres et lui-même, pour finalement se retrouver isolé dans un monde qu’il ne comprend plus.

2010 : un combat contre le régime capitaliste.

La rhinocérite qui se propage au sein de la population revêt ici une forme beaucoup plus abstraite. Les miliciens font place à un mal beaucoup plus profond, un mal qui vient de l’intérieur : le consumérisme. Une société capitaliste, qui nous entraîne dans la course effrénée du toujours plus et toujours plus vite. L’argent et les biens matériels ont pris le dessus sur nos vies, où l’on oublie de s’écouter.

Alain Timar détourne Rhinocéros en dénonçant le mal qui sommeille en chacun de nous. Il nous fait comprendre que l’ennemi est invisible. Jamais le spectateur ne verra le Rhinocéros. Pas de carton-pâte, mais des visages marqués par la peur. Il est là, il envahit nos villes et nos campagnes, aux quatre coins du monde. Pour cette adaptation contemporaine, Alain Timar opte tout naturellement pour une mise en scène moderne renforcée par de nombreux symboles.

Le monde de l’entreprise : la modernité

Bérenger et ses collègues accumulent les heures de travail. Comme dans une fourmilière, chacun accomplit quotidiennement ses tâches. Une aliénation à travers le milieu professionnel. Bérenger fait part de son sentiment de ne pas être à sa place, et de ne pas comprendre pourquoi ses collaborateurs considèrent leur métier comme prioritaire. L’alcool devient son échappatoire. Alors que le Rhinocéros n’est pas encore apparu, déjà la peur commence à hanter son esprit. Comme s’il pressentait le mal qui allait le gagner lui et surtout ses collègues.

La Corée : la modernité

Choisir une troupe coréenne pour interpréter l’aventure de Bérenger est une idée lumineuse. Ce pays reflète à lui tout seul un monde nouveau à la pointe de la technologie. La Corée n’est-elle pas un pays en pleine mutation depuis quelques années, où les traditions laissent place à une société ultra moderne ?

Le dress code : l’unité

Costumes gris, tailleurs gris et chemises blanches traduisent l’adhésion au groupe. La cohésion et la solidarité émanent des personnages issus du même milieu professionnel. Appartenir à un groupe identique a quelque chose de rassurant. Mais cela ne sera pas suffisant pour les empêcher de changer de camps et se laisser entraîner par la rhinocérite.

Discussions absurdes : la folie

Eugène Ionesco fut un des premiers à créer un théâtre d’un nouveau genre : l’absurde. Le langage absurde réduit les personnages au rang de pantins, détruit entre eux toutes possibilités de communication, ôte toute cohérence à l’intrigue et toute logique aux propos tenus sur scène. Les rôles secondaires entrecoupent les dialogues censés avec de nombreux syllogismes n’ayant ni queue ni tête comme Un chien a quatre pattes, Socrate avait quatre pattes donc, Socrate est un chien. C’est à partir de ce moment-là que le spectateur devine que certains personnages vont se laisser emporter par le mal qui les attire.

Les miroirs et les ombres : le moi

Ils sont le reflet de chacun de nous. Qui suis-je réellement au plus profond de moi ? Le mal côtoie-t-il le bien ? Autant de questions qui restent sans réponse, tant que l’on ne commence pas un travail initiatique à la recherche de qui nous sommes vraiment. Sur scène, les personnages jouent avec des panneaux qu’ils tournent au gré de la pièce, pour finir en beauté en alignant tous les miroirs face au public, qui admire ainsi le dos des comédiens, mais également sa propre représentation, devenant une figure à part entière dans le spectacle.

Rhinocéros est un combat contre les éléments extérieurs qui peuvent nous influencer tout au long de notre vie. Le besoin d’avoir toujours plus dicté par notre société capitaliste, mais aussi toutes les déviances. Bérenger lutte et résiste au quotidien. Il se rend compte que le bien côtoie le mal : s’il existe autour de moi, il n’y a aucune raison pour qu’il ne se trouve pas en moi. Mais si le mal existe, son autre versant également, c’est ce que veut nous dire Bérenger, cet émouvant combattant de l’impossible.

Crédits photo : Manuel PASCUAL

Partager !

En savoir +

RHINOCEROS de Eugene Ionesco
Mise en scène de Alain TIMAR Musicien Young Suk Choi
Costumes Dong Sook Lee
avec Kyu Ha Choi, Choon Sung Ji, Ha Jun Kim, Ji Hyun Lee, So Young Lim, Du Young Ma, Joon PArk, Sun Hee Park, Hye Ran Yeom

Du 7 au 29 juillet à Avignon au Théâtre des Halles à 11h00

Site officiel : http://www.theatredeshalles.com

A propos de l'auteur

Image de : Après une courte et intense carrière dans le monde du marketing, Anne-Laure s'est lancé dans la grande aventure! En 2009, elle intègre l'Institut des Métiers de la Communication Audiovisuelle en Avignon, et sait à présent manier avec dextérité caméras, appareils photos, microphones et bancs de montage en tous genres. Elle apporte son soutien journalistique à la rédaction de radio Raje en Avignon en réalisant interviews et chroniques. Discordance, elle l'a vu naître et grandir, faire ses premiers pas sur la toile, et participe de manière épisodique à son contenu rédactionnel. Bref, vous l'aurez compris, Anne-Laure touche à tout, l'image, le son, l'écriture, mais elle aime aussi les éclairs au café, qu'on lui raconte des histoires d'amour, le Japon, l'accordéon, les abricots, les sorties en raquettes, les jeux de société, les voyages (pas organisés), les apéros entre amis, le clafoutis aux cerises et le bon vin.

Aucun commentaire

Abonnez vous au Flus RSS des commentaires

Réagissez à cet article