Rétrospective – La Nuit de l’iguane

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De fin Mars à début Avril, la MC93 accueillait le metteur en scène Georges Lavaudant et sa création autour de la pièce du dramaturge américain Tennessee Williams, La Nuit de l'iguane . C'était l'occasion pour la Filmothèque du Quartier Latin de ressortir ses bobines, et pour nous de donner un coup d'oeil dans le rétro sur ce monument du 7ème art.

nuitiguane_image02 . Fiche Technique :
Night of the Iguana (1964)
Durée : 125 minutes
Réalisé par: John Huston
D’après : The Night of the iguana de Tenessee Williams
Avec : Richard Burton, Ava Gardner, Deborah Kerr, Sue Lyon

. Synopsis :
Le Révérend Shannon, ecclésiastique défroqué pour cause de fornication est désormais guide d’une agence de tourisme. Il encadre et accompagne des femmes seules en autocar à travers le Mexique et le Texas. A la suite d’une altercation avec Miss Fellowes, chaperonne de la jeune et aguicheuse Charlotte, Shannon est menacé de perdre son poste. Excédé par la situation, Shannon prend les choses en mains et force tout ce petit monde à passer la nuit dans l’hôtel de son amie Maxine, femme libre et impulsive. S’ensuit la nuit la plus éprouvante et la plus bouleversante qu’il leur sera jamais donné de connaître. À s’affronter, s’humilier, se frotter, on finit forcément par s’y piquer.

. Coup d’oeil dans le rétro :

Les grands esprits se rencontrent (souvent)

L’histoire de La Nuit de l’iguane semble d’abord l’histoire d’une rencontre : rencontre fortuite entre des âmes égarées, mais aussi rencontre des genres et surtout rencontre au sommet. Quand le cinéma s’allie au théâtre, c’est pour faire les choses en grand. On a d’un coté un monument consacré d’Hollywood, John Huston ( The Misfits, Beat the Devil, African Queen ) et de l’autre un dramaturge incontournable, Tennessee Williams ( Un Tramway nommé désir, La Chatte sur un toit brûlant, La Ménagerie de verre ) dont la plupart de l’oeuvre a fait l’objet d’adaptations cinématographiques par les plus grands noms d’Hollywood ( Kazan, Brooks, Newman ).

nuitiguane_image03Le résultat de cette rencontre : une étrange collaboration entre un auteur hanté par les désirs et les frustrations des hommes et un réalisateur qui lui, les aime et les embrasse. Une écriture de l’ombre donc mise en lumière par l’oeil de la caméra pour un noir et blanc tout en clair-obscur.

La matière première qu’offre Williams à John Huston est une matière brute, chargée d’éclat et de fureur. Comme tous les personnages de Williams, Shannon et son harem se trouvent emportés par la tornade de leurs propres désirs (pensez à Blanche dans Un Tramway ).
Comme des héros tragiques, ils se retrouvent écrasés par un fatum qu’ils sont incapables d’assumer. Ce que Williams nous donne à voir, c’est la tragédie de la condition humaine : un homme et des femmes qui tournent en rond, se cherchent et se divertissent au sens pascalien du terme pour finir par constater leur aliénation et leur isolement.

John Huston prend cette matière première et la rend malléable et flexible. Dans les interstices du texte, il fait entrer la lumière et rayonner la chaleur du Mexique. Il choisit d’aimer ces personnages plutôt que leur faire porter le poids de leur culpabilité. Ainsi, les femmes castratrices et névrosées de Williams qui paraissent phagocytaires sous la caméra de Kazan, revêtent les traits voluptueux d’ Ava Gardner ou Deborah Kerr sous l’oeil aimant de Huston. Il porte le film plus loin que la pièce d’origine : le pire ennemi de l’homme n’est plus la femme tentatrice, mais l’homme lui-même.
Mêlant le drôle et le tragique, le théâtre et le cinéma se rencontrent sous l’oeil ironique et bienveillant de Huston . En grand orfèvre, il fouille la marge d’incertain du texte que lui confie Williams et le fait rayonner d’une étouffante obscurité.

Grandeur et misère de l’homme sans Dieu

Le catalyseur de toutes ces contradictions c’est le personnage de Shannon incarné par Richard Burton . L’évêque apostat fonctionne comme un point de pivot autour duquel l’intrigue évolue et les femmes virevoltent. Le décor change et lui reste immuable : le film commence sur par un de ses sermons et se clôt sur ses paroles. On le suit depuis son nervous breakdown à la paroisse de son quartier jusque dans les tréfonds de sa retraite mexicaine, comme on suit un pèlerin dans sa quête de rédemption.

Cependant, rien ne dit que c’est bien la rédemption que cherche à atteindre Shannon. Dans la chaleur étouffante de la forêt vierge, le révérend se trouve aux prises d’une ribambelle de femmes qu’il ne cesse de chasser, repousser, attirer et fustiger. Richard Burton, étouffant de sensualité et d’intensité, fait rayonner le drame de cet homme de foi qui l’a perdue en se perdant lui-même. Il campe à merveille la grandeur et la misère de cet homme qui prône le Dieu d’amour du Nouveau Testament, mais qui ne voit que le Dieu vengeur de l’Ancien. Renégat, alcoolique, simulateur et blessé, sensuel et aigri, Richard Burton vole le film et le texte, sous l’oeil mis-clos de l’iguane aux aguets.

Le Crépuscule des Idoles

nuitiguane_image01C’est bien connu, l’Enfer, c’est les autres. Surtout quand on se retrouve forcé de les supporter pendant toute une nuit, dans un hôtel perdu au bout du monde, quelque part dans la chaleur étouffante du Mexique. Du coup, on se retrouve à tenir tête aux autres, mais surtout à faire face à ses propres démons. Car si les autres c’est l’enfer, c’est parce que c’est aussi un peu nous. Et ça aussi c’est bien connu. Shannon tient tête à la chaperonne aigrie et à la jeune fille vénale mais le reflet qu’elles lui renvoient est celui de sa propre inconstance. Maxine tient tête à Shannon en défendant son style de vie libéré, mais ce qui surgit des eaux sombres de ses bains de minuit c’est le spectre de sa solitude et son deuil avorté. Quant à Hannah, double négatif de Shannon, à trop s’occuper d’autrui, elle finit par passer à côté de sa propre vie.

Au crépuscule de leur vie, ces trois personnages font cet amer constat : au fond, on finit quand même seul. Soutenu par l’un ou par l’autre, chacun plonge en immersion totale en soi-même. Pour certains, il s’agit même de ne jamais remonter, de partir faire le grand plongeon. Car que reste-t-il quand il ne nous reste plus rien ? À cette question, Tennessee Williams n’apporte pas vraiment d’élément de réponse.

Huston lui se refuse de ne pas essayer. Contrairement à ce qui se passe dans la pièce, il fait briller sur la fin une lueur d’espoir. On respire un peu au terme de cette nuit étouffante, quand enfin le soleil se lève sur une fenêtre grande ouverte. Du crépuscule de Williams on passe à l’aube de Huston, portée par la grâce d’ Ava Gardner et de Richard Burton . Un peu de poésie dans ce monde de brute, en somme, poésie qui éclate finalement dans un acmé de sublime, lorsque Gramps parvient au terme de son poème. Nous arrivons en même temps au terme du film et les personnages au terme de cette nuit.

D’abord nouvelle écrite par Tennesse Williams en 1948, puis réécrite pour le théâtre par la suite, La Nuit de l’iguane se réincarne et se réinvente dans ce chef-d’oeuvre du cinéma et continue de rouler sa bosse jusque sur les planches de la MC93. Si vous n’avez pas pu aller applaudir Tcheky Karyo à Bobigny, et si vous ne pouvez pas mettre la main sur une copie de Huston, vous pouvez toujours courir à la bibliothèque et vous plonger dans le texte de Williams . Vous n’avez plus aucune excuse !

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A propos de l'auteur

Image de : Mercy Seat n’aime pas trop s’exposer. C’est mauvais pour sa peau de toute manière. Elle préfère se terrer dans les coins obscurs des salles de cinéma de quartier et les recoins des salles de concert. Qui sait sur quelle perle rare elle pourrait tomber au détour d’une rétrospective : un Scorcese inédit, la Nuit du Chasseur en copie neuve, Sailor et Lula redux ? Elle chine par-ci par-là des bouts de Nick Cave et de Johnny Cash, de Queens of the Stone Age et de White Stripes, rêve d’un endroit qui ressemble à la Louisiane (mais en moins chaud), et pense que si Faulkner et Shakespeare avaient vécu à notre époque, ils auraient fait des supers films avec Tarantino et Rodriguez.

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