Retour sur le retour du rock

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C’était en 2001. Les Strokes sortaient un premier LP et soudain le monde s’embrasait, on y reconnaissait des accords, un look, quelque chose qui faisait rock. Le siècle naissait avec la promesse d’une regénération; une culture vieille de cinquante ans allait prendre un coup de jeune. La presse fait monter la sauce, les vocations fleurissent partout, en Angleterre beaucoup, ailleurs aussi. La guitare électrique, c’était l’avenir.

2001, c’était hier. En dix ans, le retour du rock s’est usé les côtes de velours sur les chaises du Gibus et la désillusion a gagné jusqu’à Rock&Folk. La pop a balancé ses guitares à la poubelle et les Libertines ne se sont jamais reformées. Il en reste quelques très beaux disques, des souvenirs adolescents, et le besoin présent et pressant de prendre un peu de hauteur pour se demander enfin ce que c’était, ce rock des années 2000.

Image de The Strokes - Is this it ? Ça commence comme un revival : on réécoute les disques de papa, les jeunes générations se pressent aux tournées d’Iggy ou des Who, les gamins parisiens adulent Eudeline et se remettent même à lire Rock&Folk sous le regard surpris de leurs parents qui ne savaient pas que le titre avait survécu, depuis le temps de leur propre adolescence. Les goûts se forment en se frottant aux vieilles choses, d’Elvis à Joy Division, et se convainquent que ces riffs qui envahissent soudain les ondes sont bien des héritiers.

Côté musiciens, les références sont assumées, revendiquées même. Il s’agit de proclamer une continuité esthétique, mais aussi de bénéficier de l’aura du rock d’avant, musique supposée de jeunes, populaire, rebelle. Les groupes se construisent dans les références, et, pour les meilleurs d’entre eux, tirent le rock vers une nouvelle modernité. L’imitation ? C’est normal. C’est irritant seulement quand ça devient stérile. Jack White connaît son blues sur le bout des doigts, il est capable d’en jouer, mais propose à la place un rock de l’an 2000. Idem pour les Strokes ou les Libertines, qui savent user des références sans en abuser.

Ces banalités étant posées, qu’y aurait-il à dire sur l’esthétique de ce rock-là, sur sa signification dans l’histoire culturelle ? Sans prétention, quelques pistes de réflexion, à prendre comme des hypothèses.

Nouvelles têtes ?

Et d’abord, qui sont les nouveaux rockeux ? On compte parmi eux des gamins prépubères, c’est certain (comme quoi le slim moule-bite à quatorze ans, personne n’en parle chez les défenseurs des enfants, alors que c’est à peu près aussi symptomatique que la mini-jupe chez les pisseuses de collège). Chez les musiciens comme chez les auditeurs, ça sent le sébum. Mais le coeur de cible du nouveau rock n’est-il pas plutôt le trentenaire bobo ? Accusation fréquente, qui semble d’autant plus juste aujourd’hui que les arpenteurs de 2001 ont pris dix ans. Et il y a sans doute là-dedans une part de vérité, aussi. Bref, la question se fait lancinante : le rock est-il encore une musique de jeunes ? Parce qu’il s’agit d’un revival, la réponse est forcément ambiguë. Premier temps : bien sûr que non, eh, le rock c’est le truc de mon daron qu’est allé descendre ses vieux vinyles des Stones du grenier — tiens, mais en fait, il est cool, mon père. Deuxième temps : oui, mais puisque moi, Kévin, quinze ans, je me suis mis à écouter les vinyles de mon père, parce qu’il paraît que les Stones ça a vachement influencé les Strokes, et puis mon dabe, les Strokes, il connaissait même pas, forcément que c’est une musique de jeune. C’est les jeunes, les défricheurs. Troisième temps : le père de Kévin, dans un souci de dialogue avec son fils, se met à écouter les Strokes et découvre que ça lui rappelle des trucs de quand il était jeune ; ça l’émeut. Et puis ses amis journalistes quinquas comme lui, qui bossent dans des hebdos cuculturels plus ou moins catho et plus ou moins de gauche, se mettent aussi à faire des papiers sur le rock de leurs gamins, parce que comme le père de Kévin, ça les émeut.

Et par-dessus tout ça, il y a la grande cousine de Kévin, Julie, vingt-sept ans, qui travaille dans l’audiovisuel. Les parents l’aident encore à payer son loyer, et elle vit dans une coloc à quatre avec des thésards qu’elle a rencontrés en Erasmus. Julie aussi écoute les Strokes, et c’est elle qui a offert à Kévin un t-shirt de Kaiser Chiefs acheté aux Eurockéennes. Dans le grand mystère de l’âge du rock, Julie est le chaînon manquant. Elle témoigne de cette grande tendance des années 2000 : la vingtaine, c’est un prolongement de l’adolescence (et la trentaine, c’est un peu la nouvelle vingtaine, etc.). Alors, la conclusion s’impose : le rock n’est pas une musique de jeunes, ni une musique de vieux, c’est la musique de la concorde générationnelle. Mieux que la refonte du système des retraites, je vous dis.

Bien sûr, il faudrait fignoler et faire une vraie enquête statistique, mais Discordance n’ayant pas les moyens de commander des sondages à Ipsos pour leur faire dire ce qu’on a de toute façon déjà décidé, il faudra vous contenter de notre mauvaise foi. Et de l’effet qui en découle : le rock ne peut plus être un genre d’opposition, puisqu’il signe la paix des familles. Il a beau être rough, âpre, violent, sombre, tout ce que vous voulez, ça reste citationnel. Ça ne s’attache pas à des combats nouveaux. La révolution sexuelle est derrière nous.

Après la bataille

Image de Télérama Vouloir à tout prix décrire le « premier rock » comme une culture de protestation est aussi sujet est caution, il n’est pas inutile de le rappeler. C’est même le grand problème de la pop culture, comment rester mainstream quand on veut dire merde ? On pourrait aussi souligner que la tradition du protest song appartient plutôt au folk (et, pour le coup, aussi au folk revival des sixties) et que le moment où Dylan, en 1965, s’électrise, est aussi celui où il s’éloigne d’une politisation explicite. Reste que le rock, parce qu’il était associé à un phénomène de génération, avait cette aura de rebelle adolescent. On l’écoute précisément pour ne pas écouter la même chose que papa-maman. À l’est, on l’écoute parce qu’il est occidental. Tout ça n’a rien à voir avec la substance du rock (il paraît même que Vaclav Havel était fan de Johnny Hallyday, qui pourtant avec Cheveux longs idées courtes signait quand même l’hymne le plus réac de l’histoire du rock français). Mais en 2001, le nouveau rock arrive après la bataille.

C’est qu’il débarque aussi à une époque assez consensuelle. La social-démocratie règne sur l’Europe, l’économie est au beau fixe, on ne voit pas contre quoi il faudrait gueuler.

Sauf que… aux États-Unis, le gouvernement Bush donne envie de l’ouvrir. Surtout quand il ravive le pacifisme en allant faire la guerre. Et en Europe, seulement quelques années plus tard, patatras, la jeunesse dorée devient génération sacrifiée et la droite retourne aux affaires un peu partout. Alors, oui, ça manifeste. Mais assez curieusement, ce n’est pas le rock qui prend la protestation en charge. Dans les manifs, on ressort bien plutôt Ferré ou Noir Désir, et c’est Dylan (le Dylan première époque) qui revient en force au moment de la guerre en Irak. Le rock 2.0 ne fait pas de vague, même si il fait très cool. Un peu comme un t-shirt Che Guevara. Une icône vide, et belle quand même.

Alors, vendu au grand capital, le rock ? Bof, il l’a toujours été. On pourrait même faire de la provoc en suggérant que le rock du retour est moins mainstream que celui du passé. Parce qu’il cohabite avec tout un tas d’autres choses qui composent une informe nébuleuse pop, il devient un phénomène de niche. De signe d’appartenance générationnelle, il est passé à signe d’appartenance socio-économique. On ne l’écoute pas trop en banlieue nord, plus chez les CSP+ du centre de Paris. Finie, l’unité de la jeunesse à laquelle mai 68 avait voulu croire. Fini, le rock de masse pour les djeuns, tous les djeuns. Et même les rockeux écoutent d’autres choses, passent des Strokes à Norah Jones, de Doherty au Wu Tang. Les années 2000 sont celles de l’infidélité culturelle, encouragée par le grand supermarché gratuit internet, génial outil de formation des goûts dans la liberté la plus totale.

Autre temps, autres moeurs, donc. Le retour du rock ne reproduit pas les caractéristiques de son prédécesseur : ni jeune, ni protestataire, ni vraiment « de masse ». Plutôt que d’en conclure qu’avant c’était mieux (même si on a toujours le droit de le penser, mais là n’est pas le propos), autant se demander ce qui fait l’esthétique de ce genre nouveau, qui cultive la différence dans la répétition.

Dandys jouisseurs

Image de Pete Doherty Puisqu’on entendra la question esthétique au sens large, sans s’arrêter juste sur la musicologie, on voit que la culture rock, au-delà du son, touche un peu à tout : mode vestimentaire, attitude sociale, peut-être même pose politique. Et tout semble tourner autour d’un certain dandysme, où ce qui n’est pas beau est dégradant et où il s’agit donc, comme chez les dandys dix-neuvième, d’agir comme si l’on était sans cesse fasse à un miroir. Vue selon ce biais, la posture n’est pas méprisable, elle est même noble. Et c’est vrai que voir des gamins bien lookés en rockeurs, même si le jean slim ne va pas à tout le monde, c’est plus plaisant à l’oeil que la mode tektonik ou le baggy sans doute très pratique (quoique), mais pas très seyant.

Soyons clairs, il ne s’agit pas de proposer une gradation esthétique des tribus musicales à partir de leurs codes vestimentaires. Juste de souligner ceci que ce retour du rock est associé à une volonté claire de se faire beau et classe — ce qui n’est pas la motivation première de la tenue hip-hop, par exemple. L’ethnologie du rockeur 2001 pointe donc vers une totémisation du beau, du beau corps, du beau monde. Quelque chose qui n’est pas nouveau — qui est emprunté à Baudelaire et consorts —, mais qui n’était pas jusqu’ici associé au rock (sauf peut-être dans certaines de ses branches comme le glam, mais d’une façon beaucoup plus complexe). Dès les sixties bien sûr, on s’habillait de telle ou telle façon quand on aimait cette musique-là, mais sans que ça devienne une valeur dandyesque. Ce que le dandysme suppose, c’est une préciosité, une androgynie (marque d’une féminisation du corps masculin qui en fait un fragile objet du désir), et avant tout une angoisse de l’apparence. Cela n’est pas qu’annexe dans le rock 2.0. La musique le transcrit aussi bien. Les Dandy Warhols, précurseurs, l’annonçaient. Mais ce furent surtout les Libertines qui le mirent en oeuvre avec une préciosité décadente, un culte de la personnalité qui est signifiant avant que d’être irritant. Les airs sont ouvragés, marqués d’une mélancolie cachée derrière un hymne à la jouissance. La tristesse même doit se faire belle.

Just a beat

Image de The kills On veut “fuck for ever”, comme dit Pete. Jouir tout le temps, dans un présent permanent, pour ne pas penser qu’avant c’était mieux et qu’il n’y a plus rien à désirer dans le futur. Tout se consomme dans le maintenant. Alors dansons, puisque « I bet that you look good on the dancefloor ». Le désespoir se dilue dans la fête. À défaut d’attendre un monde meilleur, on oublie sa laideur dans la boue de Glastonbury ou dans des clubs branchés de Camden. La coke n’est pas chère et demain est un autre jour. Le dandysme se double d’un décadentisme, et par l’artifice de quelques riffs minimalistes voilà qu’on sublime la tristesse d’une époque un peu creuse. Le retour du rock est à Manchester 1978 ce que le second Huysmans est au naturalisme (et voilà pourquoi Eudeline cite Huysmans tout le temps!).

Le minimalisme cultivé par les Kills, qui lancent la formule boy, girl & beatbox, ou par les White Stripes (boy &amp ; girl tout court), fait écho à cette angoisse indéfinie, qui ne naît pas du manque, mais du trop-plein. L’abondance environnante, le rock tente de la corriger en revenant à quelques notes épurées, une mélodie à la guitare et une voix rauque scandant son texte, ou une batterie sèche et une basse en ostinato. Le festif, la jouissance n’y sont pas niés, ils y sont seulement réduits à leur plus simple épure : une pulsion.

Hey hey, My my

Ainsi, curieusement, le millénaire s’ouvre sur une esthétique fine de siècle. L’aube est crépusculaire. Peut-être parce que le retour en fanfare du rock est aussi son chant du cygne, et que la nouvelle décennie s’ouvre pleine de promesses électroniques, mais pas très rock’n’roll. Mais il est vrai aussi que la mort du rock fait partie de sa rhétorique depuis le mitan des années soixante. Plutôt que de trancher, on peut rester à écouter Neil Young :

My my, Hey hey,
Rock’n’roll is here to stay.

Hey hey, My my,
Rock’n’roll can never die.

Mais ce n’est rien d’autre qu’une conclusion qui refuse d’en être une. Une dénégation, peut-être. Si le rock a tant besoin de crier qu’il n’est pas mort, depuis quasiment ses débuts, c’est peut-être aussi parce qu’il sait qu’il ne peut pas durer. La jeunesse se fâne, et le retour du rock était peut-être l’ultime injection de botox.

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3 commentaires

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  1. 1
    le Jeudi 21 juillet 2011
    Théo a écrit :

    Très bon article, autant sur le sujet que sur le fond, et belle plume qui m’a permis de lire jusqu’au bout avec un appétit de bibliothécaire en manque !

    Je ne sais pas précisément comment a démarré les années 2000 musicalement parlant puisque je suis de 92 (j’ai donc connu les Strokes plus tard, en 2006), mais la deuxième décennie continue de voir naître de très bons groupes rock, à l’image des Vaccines (avec comme référence The Ramones, Joy Division..). On assiste en plus au retour des Strokes, au nouvel album des Arctic Monkeys, à une possible reformation des Libertines (?)… Ce n’est donc pas prêt de s’arrêter, et heureusement !

  2. 2
    le Jeudi 21 juillet 2011
    david a écrit :

    C’est plaisant à lire tout ça !

    Sur le fond, par contre, j’ai l’impression de me lire lorsque je suis en mode blasé dégueu enfant des poussières qu’on nous a laissé …

    Mais, NON. Un rock subsiste, et sûrement pas sous sa forme la plus identifiable, c’est là où ça devient compliqué …
    On parle des mastodontes … oui … mais parlons de QOTSA, de I am Kloot, de Swans, de Q and not U, de Shipping News, the Hives, the Do … (pour les premiers qui me tombent dessus) et de cette foultitude de groupes qui d’une manière ou d’une autre a toujours su dire merde a beaucoup de choses.

    Parlons de Radiohead et de son énorme fuck à tout un public prostré. N’est-ce pas le témoignage le plus burné de ce que semble être avant tout le rock ? une alternative, une contre culture, un mouvement qui dénonce le mouvement. Une opposition. Et celle-ci n’a jamais été que politique ! Savoir dire merde à ses parents, dire merde à ses amours, dire merde à ses potes … dire merde aux slims, dire merde à l’électro, dire merde aux fans, dire merde aux mots « party » « dance » « disco » « post » « neo » « move » « body » « I am what/who I am » … c’est ça le rock. The King of Limbs a dit à tous les émotifs anonymes d’aller se faire foutre pendant qu’ils se trituraient le cœur et le cerveau à dépasser et proposer un terreau différent.

    Ce rock là existe bel et bien. Le problème n’est pas de savoir s’il existe, mais bien de savoir s’il rassemble et s’il se vend. La réponse est non du point de vue des radios, des labels, des TVs et des médias bourre-cons, mais elle est tellement oui ailleurs …

    En vrac,
    C’est devenu un truc élitiste … un truc d’intellos. pour ces gens là, « prétendre », « s’émouvoir », clamer ses ambitions, contester, intellectualiser la musique, rechercher l’émotion plus complexe, c’est devenu ringard. Et tant que les nouvelles générations (et surtout celle des années 80 finalement) voudront encore et encore et avant tout danser, s’amuser, et baiser comme des bœufs, comme si la fin du monde était pour hier et qu’on avait bien de la veine d’avoir un jour de plus pour faire de la merde, je vois mal comment on pourra parier sur un retour médiatisé d’un rock tout terrain, d’une contestation à tous les étages.

    Heureusement, si comme tous les élitistes montrés du doigt comme les grands salauds râleurs de ce monde, je considère qu’une faible minorité d’individus compose une part de … disons 5% de ce monde, soit des centaines de millions, ça signifie tout de même qu’un paquet de gens sont d’accords, sont plus rocks que jamais, mais ont juste terriblement peur des masses et de cette culture « médiatisable » qu’on nous offre depuis 20 ans. Les résistants commencent à émerger quand même, et c’est sûrement eux les plus courageux …

    D’ici là, gloire aux émotions simples, aux excitations immédiates, aux enfants de la fin du monde, et allons tous danser, boire et baiser. A la limite, si on avait fait ça depuis le début … on n’en serait pas là ; )

  3. 3
    le Mercredi 27 juillet 2011
    Palem a écrit :

    Un bon article, il aurait été intéressant de développer cette belle idée du « trop-plein » et des formations réduites qui sont peut-être le vrai avenir du rock, hors des sentiers battus du quatuor ou du trio infernal guitare/basse/batterie. Sans pour autant considérer les White Stripes ou The Kills comme des références absolues, mais au moins des bonnes pistes pour réinventer le rock.

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