Regards de femmes – Une exposition photo pluri-elles

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Quatre soirs d'exposition dans un lieu qui revendique une identité atypique et un titre qui se pose telle une revendication, voilà comment certaines femmes iphotographes ont choisi de montrer leur travail. Et à y regarder de plus près, tout cela ne relève pas du hasard.

A l’origine de ce projet deux femmes, Séverine Bourlet, fondatrice de Tribegram, réseau social de photographes mobiles, et Eloïse Capet à la direction artistique, partant d’un même constat : les femmes sont de plus en plus nombreuses à pratiquer la photographie via leur téléphone mobile. La suite logique de ce constat est l’exposition « Regards de femmes », un titre qui aurait pu se décliner en mode interrogatif. Qui sont-elles ? Que choisissent-elles de montrer ? De quelle façon? Pourquoi ? Y-a-t’il véritablement des regards de femmes sur le monde qui les entourent ? Autant de questions auxquelles 13 femmes ont proposé non pas une mais des réponses à travers la lentille de leur téléphone.

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L’adage qui veut que l’appareil photo ne fasse pas le photographe n’a jamais été aussi vrai que depuis l’apparition de la photographie mobile, n’en déplaise aux utilisateurs majoritairement masculins de réflex surdimensionnés et suréquipés. Petit (oui, il se glisse facilement dans un sac à main), pratique et démocratique, l’appareil photo est débarrassé du côté intrusif et imposant qu’il peut représenter. Mais l’un de ses atouts majeurs est l’utilisation ludique d’un nombre presque infini de filtres qui permet d’ajouter à ses photos un ou plusieurs effets sans avoir besoin de maîtriser de façon professionnelle des logiciels de retouches photo. Cette modification quasi immédiate de l’image réelle permet au contraire de la rendre plus perceptible aux yeux des autres. Le sujet n’est pas montré tel qu’il est, mais tel que le (ou la) photographe le voit. Appréhendée de façon ludique, la photographie mobile se fait plus immédiate et plus évidente.

Image de Les photographies présentées pour l’exposition « Regards de femmes » sont toutes passées par les filtres d’Instagram ou d’autres applications mobiles. Vintage, polaroïd, noir et blanc, flou, sombre, grunge ou encore saturé, chaque photographe a utilisé l’effet (ou les effets) qui correspondait le mieux à l’univers qu’elle souhaitait montrer, qu’il s’agisse de la réalité ou d’une fiction.

Ceux qui pensent que la majorité des femmes pratiquant la photographie mobile sont des desperate housewives qui ne cherchent qu’à égayer un quotidien par trop ennuyeux se trompent. Les thèmes abordés ne se limitent pas à la famille, mais revisitent des classiques que sont le paysage, même s’il est urbain (Nathalie Geffroy @nathparis, KC @fromKtoC ) ou le portrait (Odrelom @odrelom, Eloïse Capet @tsubame33_, Céline @noremi78, Meredith Gey @geygey). Le quotidien n’est pas qu’anecdotique ou trivial. Ornella Ascolese (@a_lisbon_affair) montre son travail de couturière en jouant avec les mannequins en noir et blanc et Joelle Meyers (@miss_elie) utilise d’anciennes photos de famille pour leur rendre hommage. Odrelom (@odrelom) met en scène ses personnages et préfère inventer un conte en utilisant des couleurs surannées au charme désuet pour présenter un univers décalé. Retouchée, retravaillée, recadrée, l’image exprime une réelle démarche artistique et une sensibilité propre à chacune de ses femmes.

Image de S’il fallait trouver des points communs à tous ses regards croisés, cela serait certainement l’empathie et la volonté de « parler » à cœur ouvert. Le partage de leur intimité, de leurs émotions via le réseau Tribegram puis cette exposition n’est pas vulgaire ou délibérément provocateur. La pudeur est de mise et le nu, thème photographique toujours très courtisé, n’est pas représenté ici. Les corps féminins, lorsqu’ils sont photographiés, ne se montrent que par bribes. Beaucoup de jambes, quelques visages, un cou…une part de féminité. Cela n’a rien avoir avec de la pudibonderie, mais ces femmes préfèrent sans doute dévoiler leur âme que leur corps, et une paire de jambes ou un regard peuvent être aussi sensuels qu’un nu.

Et les hommes dans tout ça ? Il est vrai qu’ils étaient rares à être « accrochés » sur les murs. Photographiés de dos, endossant l’image d’un serial killer avec un hachoir à la main ou sous forme d’une affiche dans un magasin, il semble que l’homme ne soit pas au centre de leurs préoccupations… photographiques. Seules derrière leur objectif, elles livrent une exploration d’elles-mêmes en tant qu’individu, mais appartenant à la communauté des femmes. Une communauté en pleine expansion qui partage, échange et diffuse ses clichés comme autant de cartes postales à des amies bienveillantes. Et comme si l’image seule ne suffisait pas toujours à exprimer leurs sentiments et leurs émotions, certaines d’entre elles, comme Eloïse Capet (@tsubame33_) renforcent leurs clichés par des textes ou des poèmes, renouvelant ainsi le genre du roman photo et inventant une nouvelle forme de narration, le photopoème. Ces textes sont parfois volontairement contradictoires avec le sujet, obligeant le spectateur à une lecture différente de l’image.

L’exposition Regards de femmes a été l’occasion pour ces photographes de confronter leurs univers à l’oeil des visiteurs, hommes et femmes confondus, iphotographes ou non. Trouver l’écrin idéal n’a pas été chose facile et c’est au Hangar de Marcel (Paris 10e) qu’elles ont choisi de se montrer. Un endroit hors du temps et du monde réel qui fait partie d’un complexe baptisé Flateurville. Cette ville utopique, aux antipodes des galeries aseptisées, est l’oeuvre de l’artiste Laurent Godard pour qui l’art doit être vivant, communautaire, pratiqué et partagé par le plus grand nombre. Une démarche qui va comme un gant à ces femmes pour qui l’exploration d’elles-mêmes prend sens lorsqu’elle est partagée avec d’autres sous la forme d’un cliché.

Le travail de ces iphotographes ne se revendique pas comme féministe au sens radical du terme, mais féminin sans aucun doute. De la diversité de leurs expériences quotidiennes nait la diversité de ces regards qui restent chacun emprunt de tendresse et de poésie. Un peu de douceur dans ce monde de brutes.

Les iphotographes exposées, à retrouver sur Tribegram : @latibod, @nathparis, @lauraprospero, @zlllak, @odrelom, @tsubame33_, @noremi78, @geygey, @miss_elie, @a_lisbon_affair, @fromKtoC, @mydame.

© Odrelom (@odrelom)© Laura Prospero (@lauraprospero)© Joëlle Meyers (@miss_elie)© Eloïse Capet (@tsubame33_)IMG_1820© Agnès L. (@fromKtoC)

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