Rassemblement du 19 mars : tous Libyens !

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Une femme verse une larme. Elle est libyenne. Un journaliste tente alors subrepticement de la prendre en photo, mais elle se retourne pudiquement. On sent, en voyant ses yeux humides, l’émotion et l’espoir galvanisés par ce rassemblement fraternel et solidaire, et à la fois l’air grave d’une femme qui ne sait comment son pays va s’en sortir.

Une centaine de personnes environ, peut-être deux cents à certains moments, se sont réunies pour soutenir le peuple libyen au Trocadéro le 19 mars, devant les statues dorées du Musée de l’Homme. Au même moment, le sommet international de Paris s’apprêtait à lancer officiellement les opérations militaires dans le ciel libyen.

Image de Le drapeau de la Libye Des drapeaux libyens flottent. Le drapeau rouge, noir et vert de la monarchie d’Idris 1er, instauré en 1951. Il a été supprimé par Muammar Kadhafi après son coup d’Etat de 1969 et remplacé en 1977 par un simple fond vert uni. Ce symbole tricolore de l’unité des trois provinces traditionnelles de Libye (Fezzan, la Tripolitaine et la Cyrénaïque) refait surface depuis quelques semaines dans les rangs des opposants au régime. Ici, des hommes le font danser en chantant des slogans, en français et en arabe : « Kadhafi Assassin ».

La résolution 1973 de l’ONU, adoptée le 17 mars dernier, autorise l’usage de la force (aérienne) pour protéger les populations civiles en Libye. Cette décision est plutôt bien reçue par les Libyens présents à la manifestation de soutien. Certains remercient même la France pour son rôle en brandissant des drapeaux bleu/blanc/rouge. Une libyenne au manteau, foulard et gants noirs est heureuse de cette résolution. « Il faut combattre Kadhafi », s’écrie-t-elle déterminée. Ses yeux soulignés de khôl se concentrent sur les orateurs qui se succèdent. Elle chante, scande les slogans. Ils font référence à la personnalité et la coiffure ridicule de ce dictateur ubuesque.

Espoir et Doutes

L’intervention militaire de l’ONU crée un espoir mais réveille aussi l’appréhension d’un conflit qui peut mal tourner. L’Irak, l’Afghanistan. Tout le monde a ces exemples en tête. Parmi les intervenants de ce rassemblement, un membre du Front de Gauche rappelle qu’il faut surveiller de près les opérations militaires pour que cette résolution soit scrupuleusement suivie. Autrement dit, il faut veiller à ce que cette intervention ne devienne pas une invasion des forces internationales sur le sol libyen. La peur de l’escalade de la violence est toujours présente. Mais pour les libyens, la violence est déjà là. Beaucoup disent qu’il faut empêcher Kadhafi coûte que coûte de massacrer son peuple.

Abdel Enedjid fait partie des gens qui voient d’un mauvais œil l’intervention de l’Occident. Cet entrepreneur libyen en import/export habite en France depuis des décennies. Il est contre une intervention militaire, et donc défavorable à la résolution de l’ONU validée vendredi matin. Pour lui, la révolution n’aurait pas du dégénérer ainsi : « Elle a échoué. Benghazi n’aurait pas du prendre les armes. Ils ont voulu aller trop vite. Les habitants de Tripoli sont moins engagés et belligérants, mais ils en ont marre de Kadhafi aussi. Ils auraient rejoint le mouvement pacifique. Ce Conseil National de Transition, c’est n’importe quoi. L’ancien ministre de la Justice en fait partie. Cette révolution a été récupérée à mon sens ».

A la question : « Comment empêcher le massacre de civils par les forces pro-Kadhafi ? », il ne sait que répondre. Il ne lui reste qu’à espérer.

Sa famille est à Benghazi. Il n’a pas pu les joindre depuis quelques jours. Apparemment les communications ont été coupées. Abdel raconte que son neveu a pris les armes avec l’opposition pour faire tomber Kadhafi, après avoir passé 5 ans en prison pour avoir hébergé quelqu’un d’indésirable. Son neveu a subi des actes de tortures et en est sorti handicapé physiquement et très atteint psychiquement. « J’espère qu’il s’en sortira », confie-t-il.

Les peuples arabes en lutte

L’espoir de la chute du colonel dépasse les frontières libyennes. D’autres drapeaux flottaient : celui de la Tunisie, de l’Egypte et l’oublié du moment, le Bahreïn. Des collectifs pour ces pays se sont ralliés au Collectif de solidarité avec le peuple libyen, pour affirmer leur soutien. Ces voix se sont succédées pour prendre à parti leur propre gouvernement pour agir. « Honte à toi, Bouteflika » a lancé une représentante algérienne en dénonçant la « complicité » du chef de l’Etat algérien avec le colonel Kadhafi. Un échec de la révolution libyenne pourrait signer l’arrêt de l’élan démocratique des nations arabes en révolution en laissant croire aux régimes autoritaires qu’ils peuvent s’en sortir.

Ces nations en transition veulent se faire entendre. Un syrien membre du collectif de la Déclaration de Damas, opposition syrienne, distribue des tracts en français et en arabe. Le représentant d’un groupe marocain pour la démocratie invite à une conférence de presse sur les problèmes sociaux au Maroc. Tous ces militants recherchent un écho auprès des journalistes pour leurs luttes respectives.

Il n’en reste pas moins que ce rassemblement était fraternel. Une solidarité qui n’est pas évidente. Comme le rappel Enedjid, « le peuple arabe dans son ensemble n’existe pas. C’est une entité pratique ». Mais elle correspond à un ensemble de peuples et de pays au Maghreb et au Machrek qui ne s’entendent pas nécessairement. Ici, ils se soutiennent, veulent la même chose : la liberté. Ils le crient avec force. On n’est ni au Caire, ni à Tunis, ni à Benghazi. Pourtant, on sent à quel point cette période est cruciale et douloureuse dans ces pays. Européen, on se sent solidaire, sincèrement.

Bref aperçu de l’ambiance du rassemblement : Listen!

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A propos de l'auteur

Image de : Fanny adore passer des soirées dans les salles obscures ou dans les salles de concert, mais elle préfère parler de trucs un peu moins glamours : les médias et la politique. Assister à une séance de l’assemblée nationale, une conférence sur l’opinion publique ou un débat entre deux responsables politiques ne lui fait pas peur. Elle adore ça. Elle est même devenue parisienne pour avoir l’occasion de le faire plus souvent. Mais, elle n’oublie pas d’où elle vient et soutient avec véhémence son groupe grenoblois préféré : The Melting Snow Quartet ( http://www.themeltingsnowquartet.com ).

2 commentaires

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  1. 1
    Trots
    le Mercredi 23 mars 2011
    Trots a écrit :

    Ouf! Le « panache » radioactif avait presque éclipsé la révolution libyenne…
    Merci pour ce rappel!

  2. 2
    le Dimanche 27 mars 2011
    berodier a écrit :

    superbe article tres explicite et tres bien ecrit

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