Rammstein à Arras – Mémoire d’un 4 juillet

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De prime abord, et sans s’attarder sur certains habitants qui semblent tout droit sortis de sous la colline qui a des yeux, Arras est une petite ville charmante, proprette, à propos de laquelle on ne parierait pas deux cents quant à la capacité à accueillir pour un festival certains groupes des plus plébiscités.

L’impression se renforce à mesure que l’on s’approche de l’entrée du Main Square Festival. Deux scènes, une Green Room et la grande place, un soleil de plomb, zéro aménagement pour octroyer un tant soit peu de confort à des festivaliers qui paient pourtant leur place bien plus cher que pour assister à d’autres festivals et des consignes quasi dictatoriales à l’entrée : bouteilles d’eau interdites, bouffe interdite, il est également interdit de respirer dans l’enceinte du festival et du camping. Non, mais.

Dans la terreur, craignant de se faire surprendre en flagrant délit d’inspiration, on snobe la Green Room pour faire un rapide état des lieux autour de la grande scène.

Les Stéréophonics nous souhaitent une bonne journée, mais en jetant un œil par-ci par-là, on se dit que ce n’est pas vraiment gagné. Aucun point de vue en hauteur, une fosse géante grouillante de monde, et du boudin dans les snacks. Partageant notre inquiétude, les Stéréophonics se taisent brutalement, interrompant leur set après seulement quatre chansons pour des raisons techniques quelque peu mystérieuses. La faute à qui, on n’en saura rien, mais Beth Ditto nous rassurera en arrivant sur scène deux heures plus tard pour donner un concert de presque une heure – en misant sur l’effet crescendo, on commence à être optimiste et à se dire que tout ira bien pour le groupe de clôture, à savoir Rammstein, à savoir le seul qui nous intéresse vraiment.

Parce qu’au final, une heure de Gossip, c’est amplement suffisant. La ligne de basse est systématiquement la même, idem pour les booms de la batterie, et quant aux paroles, elles sont essentiellement rythmées par le gimmick de Beth, à savoir-faire « Oooh oooh oooh » le plus de fois possible en trois minutes de chansons.

Beth finit par se taire, après nous avoir gratifiés d’un défilé de mode sur la passerelle qui prolongeait la scène, le soutif d’une groupie noué autour de la cuisse (le bonnet était malheureusement un chouïa trop petit pour que la chanteuse puisse l’enfiler) et en chaussettes, jetées également par le public. D’où une question à 5 euros : quel genre de personne faut-il être pour jeter à la tête de quelqu’un une chaussette qui a probablement mariné dans des baskets en plein été ? – Nous attendons vos avis en commentaires.

En attendant P!nk, nous allons tester la qualité des snacks et oh, surprise, les frites sont carrément bonnes, ce qui nous permet de tracer une croix dans la colonne des « Plus », vide jusqu’alors.
Nous nous faufilons péniblement dans la foule jusqu’à atteindre la barrière du premier rang, éloignés latéralement de la scène, mais bénéficiant d’une vue nettement moins mauvaise que celle des retardataires englués au centre de la place.

Des roadies montent un décor aux couleurs du cirque, avec un toboggan en prime, et sur le coup de 20 heures, la chanteuse descend du ciel – enfin d’une nacelle – en glissant gracieusement le long d’un câble. Le set est énergique, la fille plus qu’agréable à regarder, ça rigole avec le public, ça change de fringues à chaque chanson, ça danse, ça fait des choses d’acrobates, c’est certainement une réussite totale pour les adeptes – et objectivement, c’est un spectacle de qualité. Subjectivement, on voudrait bien qu’elle se taise et qu’elle laisse enfin la place à nos Allemands préférés – pour ça, il suffit d’un peu de patience. Fin du show, le décor est démonté, la passerelle qui prolongeait la scène est retirée, créant une ouverture en longueur au beau milieu de la fosse, scindée en deux par des barrières de chaque côté.

C’est là, au milieu de la foule furieuse, à deux mètres à peine de la scène et sans rien qui nous en sépare, que nous assisterons au concert.

22h30. Les premières notes de Rammlied se font entendre, et le rideau noir tombe d’un coup, pour dévoiler un immense drapeau aux couleurs de l’Allemagne, derrière lequel le groupe, Till Lindemann en tête, vêtu d’un tablier de boucher en latex rouge, la gorge fluorescente et de la folie dans le regard. S’ensuivra une set list à peu près identique aux précédentes de la même tournée. Bonne représentation du récent Liebe ist für alle da, avec notamment et dans le désordre, Bückstabü, Weidmann’s Heil (où Till singe le chasseur (probablement de hérons), arborant un béret et s’agrippant à une gigantesque carabine lance-flammes), Wiener Blut, Frühling in Paris, Pussy (avec le désormais célèbre canon à neige) et Haifisch, sur laquelle Flake fera le tour de la fosse en canot pneumatique.

Un show un petit peu plus court que la version hivernale de Bercy en décembre 2009 (on regrette notamment l’absence du final sur Engel), mais tout aussi bluffant, énergique et bien rôdé – rappelons qu’il s’agit d’un festival, et que, comme le veut la loi du live, un show en festival soit, 98 % du temps, moins bien qu’un concert officiel. Le tandem Till/Flake fonctionne toujours aussi bien, notamment quand ce dernier s’octroie des libertés qui font bondir le leader charismatique, comme une attaque en traître par exemple. Flake en a désormais fini de barboter dans un chaudron géant, il se rebelle, et fume des clopes sur scène en faisant de petites danses pendant les morceaux où il n’est pas sollicité.

La petite chorégraphie de Paul et Till, rapidement imités par Richard (4 pas en arrière, 4 pas en avant, plongeon en avant) fonctionne toujours aussi bien sur Du riechst so gut et c’est une joie sans cesse renouvelée de voir Till passer de l’immobilité totale des plus inquiétantes à la parodie loufoque du queutard de service – c’est d’ailleurs un des aspects les plus rafraîchissants du groupe, qui a prouvé à maintes reprises son sens de l’auto dérision (que ceux qui n’en soient pas convaincus visionnent le clip de Haifisch sur le champ) et qui surprend continuellement, en étant capable d’énormément de profondeur tout comme d’une légèreté potache qu’ils ont réussi à ériger en sous-marque de fabrique fédératrice.

Le public d’Arras, en tout cas, fut totalement conquis en ce 4 juillet, aussi bien les connaisseurs qui scandaient les refrains que les néophytes impressionnés par la prestance des six artistes.
Un concert simplement parfait, que d’aucuns jugeront peut être trop rapide, mais pour faire durer le plaisir, rien de mieux qu’un aftershow !

Trois jours de festival, une dizaine de têtes d’affiche des plus connues, mais Rammstein reste le seul groupe à avoir organisé une petite soirée des plus sympathiques pour quelques chanceux (enfin chanceuses) qui se virent délivrer le Saint Graal en la présence du pass backstage.

Les mauvaises langues se sont déjà déliées depuis bien trop longtemps concernant ces pratiques jugées douteuses, aussi puissent-elles se tenir tranquilles ou leurs propriétaires se taire à jamais. Les aftershows de Rammstein ne sont pas glauques, ni malsains, ni terrifiants. On n’y organise pas de tournantes, la drogue n’y circule pas, et personne n’est forcé de boire de la Zubrowska (après c’est dommage de se priver, mais chacun fait comme il veut, il y a même des bouteilles d’eau en quantité astronomique).

Les membres de Rammstein ne sont pas des satyres prêts à tout pour se taper des mineures à moitié consentantes, c’est même tout le contraire. Ce sont des types fort sympathiques, qui décompressent après leurs concerts en compagnie des gars de leur staff et de quelques nanas plutôt mignonnes conviées par leur équipe. Quand Richard Z. Kruspe nous déclare que la Red Bull c’est mauvais pour le cœur, on est même à la limite de la stupéfaction – l’équilibre se rétablit lorsque Till Lindemann, interrogé quant au procès entre le groupe et le cannibale Armin Meiwes, suite à la chanson Mein Teil, affirme, amusé, qu’il n’y a plus de procès et que si le cannibale susmentionné s’y essaie à nouveau, c’est lui qui se fera manger la Teil par Till en personne.

Des types complètement abordables, qui n’ont pas même l’impatience de s’opposer aux séances de dédicaces réclamées à grands cris par les fans post concert, et qui ont la générosité de permettre à quelques-uns d’entre eux de se joindre à eux dans leurs rares moments de décompression en pleine tournée.
On pourrait se dire qu’avec une attitude pareille, le groupe doit avoir une côte d’enfer auprès de ses fans, mais quand on croise une groupie frustrée, qui maugrée qu’elle préfère s’en aller plutôt que de voir des presque quinquagénaires essayer de se taper des jeunettes, on ne peut qu’halluciner et puis passer de longues heures à tenter de comprendre pourquoi l’aigreur des uns nuit au bon esprit des autres. En conclusion, nous déconseillerons les aftershows à toutes celles qui rêvent de se faire demander en mariage par Till Lindemann, car selon le principe qui consiste à bouffer le bras de qui tend une main sympathique, elles risqueraient d’être déçues.

Pour tous les autres, c’est l’occasion de passer une très bonne soirée après ce qui reste tout de même l’essentiel, à savoir un concert exceptionnel.

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Site officiel : http://www.rammstein.de/

A propos de l'auteur

Image de : Enfermée à l’extérieur sur le balcon de la Tour Sombre, Alex trouve parfois le courage de s’arracher à l’emprise du Crimson King. Elle ajuste alors sa longue vue et observe d’un air narquois le spectacle du rock, du cinéma et de la littérature qui déclinent. Il lui arrive quelquefois d’être agréablement surprise, mais c’est rare tant elle est consubstantiellement cynique. Son premier roman, Unplugged, est paru en 2009, puis un second en 2010, intitulé Omega et les animaux mécaniques, inspiré par l'album Mechanical Animals de Marilyn Manson.

3 commentaires

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  1. 1
    le Mercredi 7 juillet 2010
    photographil a écrit :

    Whaoh…quelle plume, j’adore !

  2. 2
    le Vendredi 9 juillet 2010
    Alex a écrit :

    Moi aussi, tiens.

  3. 3
    le Lundi 30 août 2010
    constance a écrit :

    eyloo!! excellent, je partage completement ton recit, puisque j’y etais a cette soirée avec une de mes meilleures pote, et l’avis est le meme! patients, gentils, attentifs, ils sont top, et tout ce qu’il y a de plus normal! allez, a la revoyure!

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